L'INDISSOLUBILITÉ DU MARIAGE
la vertu ; il n'est pas le rapport de deux personnes dans tout ce qui les touche. La matière est oubliée : on ne voit que l'àme, le caractère ; on ne songe pas à l'organisation matérielle qui enveloppe l'àme : cette poussière n'a que faire dans l'amitié ; non seulement elle n'est pas nécessaire, souvent même elle est un obstacle.
/bans le mariage, au contraire, la matière intervient, engagée pour une fin supérieure^ Il faut que l'homme et la femme s'unissent dans la totalité de leur être, aussi bien dans ce qui est supérieur : l'âme, que dans ce qui est inférieur : la matière. L'union conjugale touche ainsi aux deux extrémités, et, pour ainsi dire, aux deux pôles de l'être humain. Rien de l'homme ne lui est soustrait. L'àme parle, commande, et tout l'être obéit. L'union est totale, absolue, elle est sans limites dans 1 intensité et dans la durée; elle est indissoluble : ainsi le veut la nature bien comprise.
— Vous ne l'entendez pas ainsi? J'en ai un profond regret. Cela prouve que les mœurs françaises, dont vous subissez aveuglément le joug, ont déchu, et que vous avez oubhé les grandes lois qui doivent régir notre fragile humanité.
Mais depuis quand les aberrations des sociétés humaines prévaudraient-elles contre le droit? Depuis quand les faits désordonnés renverseraient-ils la théorie? Depuis quand l'accident infirmerait-il
la loi, et l'exception cesserait-elle de la corroborer?
Et ne vous étonnez pas de ces choses ; élevezvous plus haut, comprenez le grand plan de Dieu sur tout ce qui est, sur la race humaine, en partioulier, et sur les intelligences moins engagées que nous dans la matière. Une idée divine domine tout dans l'univers : lidée de Tunité. Nous ne sommes pas simplement une multitude, nous sommes une phalange, une multitude organisée. Or, le créateur de cette multitude veut en même temps son unité, et 1 unité n'est possible qu'autant qu'à l'origine, dans ce contrat premier qui fonde la famille, l'union entre le père et la mère sera totale, absolue.
Hélas ! elle n'existe pas toujours. Mais toujours du moins elle doit être ; et, encore une fois, je parle aujourd'hui de ce qui doit être ; je ne parle pas de ce qui est. Ne me faites donc point cette vaine objection : vous raisonnez comme un idéologue ! — Il faut bien établir les théories avant de constater les faits, puisque, sans théorie, on ne peut les juger. Aussi, lorsque le contrat conjugal n'est pas l'union pleine, telle que nous l'avons décrite, il devient illusoire. Appelez-le comme vous l'entendrez, ne l'appelez pas un contrat conjugal : il ne mérite plus le nom de mariage.
Quelle est la fin du contrat conjugal ? La fin de
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J union conjujjale, c'est une personne liumaine, c'est l'enfant V /
Vous me direz : Pourquoi l'enfant réclame-t-il l'indissolubilité entre le père et la mère? Je réponds : Le rapport qui existe entre l'enfant et les parents est-il un rapport susceptible d'être brisé par une puissance quelconque, terrestre, humaine ou divine ? Peut-il arriver un événement , peut-on concevoir n'importe quoi qui empêche F enfant d'avoir avec son père, sa mère, le rapport de filiation? Ce rapport peut-il être rompu? Est-il indissoluble ? oui ou non? Je parle ici très haut, parce qu'au moins j'ai un écho dans vos entrailles.
Ah! je comprends la difficulté de ma tâche. Il peut arriver dans une société, — et c'est le cas de notre génération, — il peut arriver que l'union de l'homme et de la femme ne soit plus comprise, que son caractère d'austérité sublime soit méconnu. Alors, quand un homme vient vous dire, un homme qui en a gardé la notion profonde : Cette chaîne est d'un métal qui ne se rompt pas ! — cet homme peut rencontrer des consciences murées qui ne renvoient rien à sa parole ; cet homme parle dans un désert aride , morne. Et cependant la parole humaine a besoin de trouver un point d'appui; sinon, accablée par son propre poids, elle retombe lourdement sur l'orateur qu'elle écrase. Eaut-il vous l'avouer? Tout à l'heure, en vous parlant du rapport de Ihomme et
de la femme, je me sentais dans un désert. Rien ne vibrait en vous. Vous ne répondiez pas, je le sentais bien ; vous étiez muets et vous étiez sourds. Je parlais aux murailles, aux colonnes du temple !
Mais quand je vous rappelle le rapport entre Fenfant et le père et la mère, je suis fort, Messieurs ; vous m écoutez malgré vous. Ceci est au-dessus de vos passions, au-dessus de vos misères, au-dessus de vos faiblesses ; c'est au-dessus de la matière et à la hauteur de Dieu qui a associé Fhomme à son éternelle paternité. G est ce qui vous rend sublimes ! Et vous aurez beau faire, vous ne romprez pas ce lienlà. — 0 père ! je te remuerai toujours, en te parlant de ton fils. 0 mère! je te ferai pleurer, en te parlant de ta fille. 0 Français! je vous arracherai des larmes, en vous parlant de vos enfants morts pour la patrie. Vos entrailles ne pourront se défendre d'une émotion indicible, parce que le père et la mère ne peuvent pas plus méconnaître le fruit de leurs entrailles que la patrie ne peut oublier ses fils.
Eh bien, puisque je suis fort, j'en abuse; et je dis : le rapport entre Fenfant et le père et la mère ne peut être rompu ; comment, pourquoi le rapport entre le père et la mère pourrait-il l'être? Le premier est indissoluble, comment, pourquoi le second ne le serait-il pas ?
Il y a trois termes : Fenfant, le père et la mère;
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il y a trois termes, mais au fond il n'y en a que deux; car l'enfant, — sachez-le, — est en rapport avec le père et la mère, non pas comme avec deux êtres, mais comme avec un seul. L'enfant veut son père et sa mère en un. Il ne veut pas sa mère avec un second mari ; il ne veut pas son père avec une >econde femme ; l'enfant veut son père et sa mère unis comme au jour où il a été engendré. Et vous venez me parler de la dissolubilité du contrat matrimonial, vous qui croyez à Tindissolubilité du lien parental et du lien filial? Non, c'est impossible! C'est contre nature !
Car le jour où Tenfant regarderait son père d'un côté et sa mère de l'autre, eh bien, l'enfant serait au supplice, il serait tué moralement. L'enfant ne comprendra pas vos théories ; l'enfant protestera contre vos lois antinaturelles. — L'enfant protesterait, ô père ! contre ta faiblesse et contre tes passions ! L'enfant protesterait, ô mère ! contre ton accablement et contre tes chutes ; \Xenfant serait votre jugéT]
0 vous qui m'avez mis au monde et qui n'avez pas pu supporter le fardeau de la vie à deux, ô mère , ô père, qui avez cru que le contrat conjugal était à déchirer, eh bien, moi, je suis un prophète contre vous. — Il a raison; car l'enfant, c'est la nature; l'enfant, c'est Dieu même ! Ce que dit l'enfant, la nature le veut; ce que ditTenfant, Dieu le veut; les
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lois n'y feront rien, les faiblesses n"v feront rien ! Et lorsque j entends un père et une mère qui me disent : « Nous n'en pouvons plus, allons chacun de notre côté», je réponds: «Non, cela ne peut être ! L'enfant vous veut unis, homme et femme, père et mère ! Souvenez-vous-en !fj,'enfant est votre chaîne, et votre chaîne est indissolublej/.. Allez-vous couper en deux cet étre-là et en emporter chacun la moitié ? »
Je préviens une objection : « Et sil n'y a pas d'enfant ?» — S'il n"v a pas d'enfant? je réponds : Gest un cas particulier. Quand l'homme et la femme s'unissent, il y a toujours un enfant en perspective ; la nature du rapport qui met en présence l'homme et la femme dans le contrat conjugal est telle qu'elle implique toujours, comme i terme ultérieur, lenfant. Par conséquent, quand Tenfant n'existerait pas, il peut être. Et c'est par la perspective de cet être à venir que nous devons juger 1 essence du contrat qui relie le père et la mère et affirmer son indissolubilité.
Ceci m amène à un autre point de vue. Quand l'enfant n'existerait pas, il reste toujours au moins les deux conjoints. Or, la nature du rapport qui relie les deux conjoints exige, elle aussi, impérieusement, l'indissolubilité.
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Et ici, Messieurs, je suis bien aise de le dire, j'ai pour alliés une classe d'hommes que peut-être vous ne vous attendiez ^uère à trouver en harmonie avec la doctrine de l'indissolubilité. Je les invoque d'autant plus volontiers qu'ils sont plus connus aujourd hui, et que, pour ma part, j'ai eu souvent occasion de les combattre. Ce sont les positivistes, hommes très clairvoyants, quand ils ne s'occupent que de science expérimentale ; aveugles et fermés, quand ils regardent le monde supérieur. Si je les combats, comme philosophes, je les approuve, quand ils font de la science pure. Là, ils sont dans la vraie méthode.
Or, les positivistes, non pour des raisons théologiques, mais en vertu des lois naturelles et de l'évolution des êtres, sont favorables à l'indissolubilité : à ce même point de vue, je vais m'efforcer à mon tour de 1 établir devant vous.
Pourquoi le mari et la femme s'unissent-ils ? — Vous allez voir que vous ne vous connaissez pas, Messieurs, lorsqu'à propos du mariage, vous parlez d'un contrat résiliable. — Ils s'unissent d'abord pour faire leur éducation morale et se compléter l'un et l'autre, en s'entr'aidant.
L'être humain a de singuliers débuts : égoïste, à son origine, il vit en soi; il vit pour soi ; il vit de soi ; il se recherche partout. Son éducation consiste à apprendre à sortir de soi par une longue disci-
pline, tantôt douce et tantôt sévère. Eh bien, le mariage est rinstitution première de Dieu, pour obliger deux êtres humains à sortir d'eux-mêmes et à faire l'apprentissage de la vertu, dans un sentiment désintéressé, s'il en fut : l'affection, l'amour.
Or, crovez-A'ous qu'en multipliant les contrats, qu'en courant follement de lun à lautre, en les brisant à son gré, à la première douleur, le^ but providentiel de réducation^ morale sera atteint? Voyez plutôt par quelle succession d'épreuves, dans la société conjugale, 1 homme apprend à s'oublier lui-même. D'abord, il est entraîné; il aime. Il ne sait pas bien pourquoi il aime. Mais peu importe. Il va où l'entraîne l'amour. Sans doute il se mêle quelque égoïsme à l'élan de son cœur. Souvent, en croyant aimer T objet de son affection, il s'aime lui-même ; il ne voit que lui dans l'objet qui l'absorbe. Mais attendez. Tôt ou tard, l'amour premier se flétrit et décline, comme ces plantes qu'un soleil trop ardent a brûlées. Alors apparaissent les défauts de l'être aimé : les illusions tombent une à une : au rêve succède le réveil ; à l'idéal, la sombre réalité. Rien ne coûtait à la première heure, et maintenant tout pèse.
— Tu te fatigues, homme, à soutenir ta compagne ! et toi, femme, tu trouves que la vie à deux est bien dure, que les maris ne sont pas des chefs, mais des despotes et des tyrans au joug de fer.
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Vous sentez, tous les deux, le poids de la ihaîne ; et dans votre impatience, vous vous îcriez : A quoi bon cette union devenue lourde iomme le boulet des forçats?
Autrefois, c'était le souffle d'une affection ravon- Liante ; et maintenant, voilà le vent d'orage. Hier, c'était la félicité; aujourd'hui, c'est F épreuve. Hier, le printemps était embaumé; la brise gonflait si bien la voile ! La mer était si caressante ! L'horizon s'allumait de mille feux. Il y avait de l'entraînement à livrer au courant sa barque heureuse! Dieu! comme l'avenir était beau! — Vous n'étiez que des enfants! Couple naïf, vous n'aviez pas encore entendu, suivant la parole du grand Livre, le serpent siffler dans lÉden frémissant et joyeux.
L'éducation n'était pas faite, l'éducation était à faire.
— Femme, lorsque tu commences à te fatiguer, lorsque tes ailes lassées ne veulent plus s'ouvrir au vent qui les caressait, voilà le moment de t'oublier et non de te plaindre ; voilà l'heure de servir ton mari qui te paraît mal choisi ; voilà le cas de t'ennoblir, en te renonçant dans le sacrifice et dans l'abnégation !
— Et toi, homme ! qui n'avais vu dans ta femme qu'un être attrayant destiné à t'enchanter tous les matins et tous les soirs ; toi qui commences à voir que la femme est un être terrible sous ses douceurs,
redoutable sous ses attraits ; homme ! qui commences à comprendre que la réalité n'est pas l'idéal, riieure est venue de servir dans l'oubli de toi-même et dans le dévouement cet être charmant qui a des griffes, des serres que tu ne soupçonnais pas. Peut-être auras-tu à les couper; mais c'est ainsi que tu feras ton éducation et la sienne.
Et en vérité, Messieurs, je m'étonne que cet enseignement providentiel n'ait pas pénétré plus avant dans les entrailles d'une société qui se dit civilisée. Nous ne sommes que des intelligences grossières, émergeant à peine de la matière et des sensations, des cœurs fragiles, pétris d'abon d'égoïsme, et cependant capables de toutes les vertus : il ne faut pas que nous restions à nos misé râbles origines. Nés pour grandir, il faut que nous arrivions au désintéressement sublime, à la hauteui des intelligences affranchies de la matérialité, e1 V des cœurs intrépides qui ne calculent plus, quanc il s'agit de se sacrifier et de se dévouer.
Ainsi s'achève notre éducation supérieure; ains: pèse sur nous la loi de l'évolution naturelle der hommes et des choses . Voilà pourquoi nous somme.' assujettis au régime austère de Tindissolubilité.
Je vais plus loin, car la loi humanitaire porte au delà.
Que demande cette humanité dont nous sommée
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les fils? Je VOUS parle en homme. Messieurs, vous m'en rendez témoignage; je ne vous parle pas au nom de la religion, j'y viendrai plus tard; je vous parle au nom de la nature. Je m'adresse à ceux qui ne pensent pas comme moi. Eh bien, pourquoi sommes-nous sur la terre, nous, hommes, quelle que soit notre religion, notre civilisation, notre race, notre patrie?
Je vous lejdis à grande voix : nous sommes ici pour fonder la vaste unité de la famille humaine. Voyez : nous commençons petit à petit, nous arrivons sur la planète, comme les étoiles, une à une, dans le ciel immense. La multiplication se fait. Mais, en nous multipliant, nous devons rester unis. La terre n'est pas un désert où, comme les bétes fauves, les fils de l'humanité s'entre-dévorent, la terre est un foyer autour duquel nous devons vivre et nous aimer.
Or, si vous voulez préparer l'union de peuple à peuple, de race à race, savez-vous ce qu'il faut à la basett^ï^io^ ^^ Ihomme et de la femme : c'est la^ première société; — et je ne crains pas de vous le^ dire — en bonne logique, — si cette société primordiale s'ébranle, si vous la brisez, si vous la livrez aux caprices, aux faiblesses, aux passions, aux intérêts, à tout ce qui nous met aux prises les uns avec les autres, comment voulez-vous maintenir l'union de la famille ?
^ Si rhomme et la femme ne sont pas unis, est-ce que les enfants peuvent Tétie? Si la mère emporte ses filles et Ihomme ses fils, est-ce que la famille ne sera pas comme une poussière au vent? Et si les familles se dissolvent, est-ce que les groupes de familles ne seront pas livrés à tous les antagonismes? Les fils hériteront de la colère paternelle, et les filles de la rancune maternelle; car 1 homme a des colères, et la femme des rancunes. Les colères de Thomme allument la guerre; les rancunes de la femme provoquent les inimitiés irréconciliables. Ainsi, pour arriver à Funité de Tespèce humaine, — et nous voulons, et nous devons vouloir, tous, ce but suprême, — il n'y a qu'un moven : maintenir au point de départ l'union indissoluble de Ihomme et de la femme. Or, comme l'unité de lespèce humaine est de droit naturel, comme elle ne peut être obtenue sans l'unité conjugale, sans l'union indissoluble de l'homme et de la femme, je conclus : Funion de Ihomme et de la femme est indissoluble de droit naturel, comme l'union de l'espèce humaine sur la même planète et sous les mêmes cieux.
Gloire à Dieu qui a fait cela ! Secouons le fardeau qui nous accable ; sortons de la réalité et entrons dans ce domaine éclatant des lois divines ; sortons de la terre et entrons dans les cieux. La terre est soumise à toutes sortes de fatalités qui s'entre-heur-