‹ Indissolubilité et divorceChapitre 26 sur 29 · QUATRIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

QUATRIEME CONFERENCE

Messieurs,

L'indissolubilité conjugale, au point de vue théorique, ne provoque pas de grandes hostilités. Les adversaires se bornent à vous dire : G est une utopie ; c'est un rêve. Laissons passer 1 utopie et le rêve. Les utopistes et les rêveurs nont jamais embarrassé personne.

J'ai réTuté cette opinion. Je n'ai pas fait la guerre directement au divorce. Je me suis contenté d ouvrir l'histoire et de vous montrer lindissolubilité comme un fait puissant dans la marche de Ihumanité, et sur les oscillations qui composent sa grande vie. J ai prouvé que, fidèle à cette austère loi, 1 humanité grandissait, et qu'au jour où elle la violait,

bon gré, malgré, elle s'abaissait plus ou moins dans la loi du règne inférieur de l'animalité et de la faune .

Sortez de Findissolubilité théorique, ne voyez plus dans Findissolubilité seulement une loi de droit naturel qui relève de la conscience de l'homme, ou une loi de droit religieux qui relève de la conscience du crovant; faites-en une loi d'ordre social, civil et politique, aussitôt, Messieurs, un soulève des adversaires plus nombreux, plus sérieux, et je ne crains pas de dire, redoutables.

— Comment! s'écrient-ils, vous voulez faire peser sur des hommes l'indissolubilité conjugale! Nous vous opposons trois choses contre lesquelles rien ne saurait s'inscrire en faux : la liberté, la justice et l'humanité. Une loi doit être respectueuse de la liberté qu'elle enchaîne ; conforme à la justice qu'elle prescrit; protectrice et gardienne de l'humanité qu'elle prétend régir.

On ne légifère pas contre la liberté, contre la justice, contre l'humanité. Une loi en antagonisme avec ces trois puissances est jugée ; il n'est pas d'épithète trop énergique, trop vigoureuse, pour la condamner et la flétrir.

Voilà l'objection.

Je ne l'affaiblis en rien, vous me rendrez ce témoignage. Et pourquoi l'atténuerais-je? Au contraire, j'ai tenu à lui donner toute sa puissance et

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son éclat; car 1 objection, c est l'ennemi toujours, mais lennemi dans sa droiture et sa bonne volonté peut-être, c'est la justice qui peut se tromper, et que je suppose volontiers dans mon adversaire. Une fois posée, lobjection doit être résolue ; il faut l'aborder de front, en prouver à tout esprit sincère l'insulfisance ou la fausseté, et donner ainsi à la thèse menacée la force souveraine accrue de toutes les rnines qu une objection vaincue accunude toujours sur celui qui la voulait défendre.

Eh bien. Messieurs, je voudrais établir que liudissolubilité conjugale à laquelle je tiens dans ma conscience dhomme, dans ma conscience philosophique et rationnelle, dans ma conscience de prêtre et je puis dire, encore aujourd Imi, de citoyen, — tout en faisant la part des imperfections de toutes les lois civiles, — je voudrais, dis-je, établir que lindissolubilité conjugale ne blesse pas la liberté, nuiis la règle; qu elle ne va pas contre la justice, mais la protège et la sanctionne; qu'elle n'outrage point Ihumanité , en méconnaissant ses misères, mais que, dans les situations désespérées ou la loi de l'indissolubilité parfois nous réduit, elle nous oblige à atteindre toute la hauteur humaine, en ne nous laissant d autre alternative que de déchoir ou de nous grandir jusquà riiéroisme.

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Et d'abord, est-il vrai que l'indissolubilité blesse, viole la liberté?

On répond : oui, puisque l'indissolubilité enchaîne jusqu'à la mort. Vous passez un contrat, lorsque vous vous mariez, un contrat indissoluble, sur lequel on ne revient pas : vous abdiquez votre liberté, vous vous enchaînez sans retour ; c'est une atteinte à la nature. De quel droit vous engagezvous ainsi? Est-ce qu'on le peut, quand, sujet à toutes les erreurs et à toutes les faiblesses, on reçoit des événements, à toute heure, de sanglants démentis? Est-ce qu'on peut aliéner ainsi l'avenir, alors que demain vous donnera, par des faits imprévus, les preuves cruelles que vous êtes un naïf, et que vous avez eu tort de vous engager dans des responsabilités que vous ne pouvez et n'avez pas su prévoir? — Être éphémère, inconstant, qui portes un cœur d'homme et dont l'haleine est si courte pour gravir les cimes de la vie, est-ce bien à toi qu'il convient de jurer l'éternité dans l'amour?

— Sans doute, si Ton s'engageait ainsi de plein gré, en allant devant soi, l'œil fermé, comme on va lorsqu'on ne réfléchit pas ; si l'on formait arbitrairement des promesses à la légère et par lesquelles il fût inutile de se lier, je trouverais. Messieurs, cette liberté folle et je la condamnerais pour se permettre des démarches sans but aux-

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quelles elle n'a pas droit. Car, j'en conviens, notre nature est fra(jile; le limon dont nous avons été pétris est grossier; Téternité n'est pas notre lot sur terre, à nous qui sommes en proie à mille oscillations, agitations, changements. L'homme et la femme varient : c'est la loi fatale.

Et cependant, quelque changeant, quelque fragile que vous croviez l'homme, il est en lui quelque chose de plus grand que ce qui passe, (pielque chose de durahle, d'éternel, qui est au-dessus de ses soleils en déclin. Il est pour lui, qu'il le veuille ou non, des œuvres qui s'étendent bien au delà du moment présent et qui l'engagent pour l'avenir, pour la vie même. En doutez-vous? La preuve est en vous-mêmes et jusque dans vos moindres affaires terrestres.

Quel est Ihomme le plus habile? Celui qui prévoit. Quel est le plus fort .'' Celui qui prévoit de plus loin et qui se lie, parce quil a prévu; celui qui a l'œil assez perçant pour deviner demain, pour prophétiser le siècle à naitre; c'est Thomme assez fort pour se lier, pour se coordonner aux choses qui ne sont pas encore et dont il a pénétré le secret, à travers les voiles de l'avenir.

Ainsi, Messieurs, l'homme est prévoyant, il existe en lui une faculté de se lier : la liberté. Grâce à elle, il peut, tout en se possédant luimême, s enchaîner, se violenter, se commander,

et prendre d'un coup, par un acte de haute souveraineté, possession de Tavenir.

Tous nos travaux terrestres, humains, ne sont rien, comparés à l'œuvre de lunion conjugale. Je ne reviendrai pas sur ce que je vous ai dit à ce sujet; je ne vous parlerai pas à nouveau de la formation de riiomme, ce prand labeur familial, social, planétaire; et cependant c'est là tout le nerf de 1 argumentation qui m'autorise à dire à riiomme : Tu t'enchaîneras, tu te lieras indissolublement et sans retour. — Pourquoi, sans retour? — Parce que l'œuvre, la grande œuvre qui s'impose à toi, te demande de te lier, non pas pour un jour, non pas pour un an, non pas pour dix ans, mais pour tout le temps de ta vie. Est-ce trop, grand Dieu! pour la formation de cet être que tu appelleras ton fils, de cet être apparu à ton évocation ; de cet être qui ne grandit que par toi, et qui toujours, pour une raison ou pour une autre, aura besoin de tes conseils, de ton activité, de ton affection, de ta supériorité paternelle ou maternelle ?

Que ceux qui le pensent, osent le dire !

Or, Messieurs, lorsqu'un homme s'engage pour une œuvre qui réclame l'indissolubilité, je prétends qu'il est dans son devoir, et qu il ne violente ni n'asservit sa liberté.

. S'asservir! Savez-vous ce que c'est ? C'est abdi

quer son initiative personnelle. S asservir, c'est, en qneique sorte, perdre son moi et devenir la chose d'un autre.

Mais lorsque je vois un être libre qui, comprenant la (grandeur d'une tâche, accepte tous les engagements qu'elle reclame; lorsque je le vois s'incliner devant cette chose sublime qui s'appelle la formation d'un homme et en accepter tous les risques et les périls, je dis : Voilà un sage qui sait se soumettre aux lois les plus élémentaires du droit naturel. 11 n'y a en lui. Messieurs, ni abdication ni servage; il y a la prudence doublée d'une virile audace. La prudence ordonne ; l'audace va, ne reculant pas, brisant l'obstacle, triomphant (les périls, ne se refusant jamais à la vertu, même héroïque.

Mais, Messieurs, est-ce que nous ne sommes pas enveloppés, dans notre vie entière, de liens indissolubles? Je dis indissolubles, non pas toujours par la puissance du droit civil qui ne voit que les choses extérieures, mais par la puissance de la conscience. Est-ce que vous pouvez jamais, fils, rompre le lien filial? Ce lien n'est-il pas indissoluble? Est-ce que votre père n'est pas toujours votre père? Est-ce que votre mère n'est pas toujours l'être qui vous a porté dans ses entrailles? Est-ce que votre patrie, — c'est-à-dire le sol où vous avez pris nais-

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sauce, l'ensemble des lois qui ont protégé votre berceau et qui veillent sur votre destinée terrestre, — est-ce que le ciel sous lequel vous habitez et devant lequel tous vous êtes agenouillés, est-ce que tout cela nest pas avec vous en rapport indissoluble? Un fils peut-il renier son père? Est-ce qu il doit jamais méconnaître sa mère? Doit-il jamais renoncer à sa patrie, à moins que la patrie ne soit plus où elle est et qu'elle ne soit toute où il remporte? Est-ce qu'on renie son Dieu? Jamais! De tels liens ne se rompent pas . Indissolubles comme les rapports qu ils expriment, ils tiennent à ce qui est immuable : 1 essence des choses. On me dit : Mais, chaque jour, on voit des émancipations, des changements de patrie , des changements de religion : pourquoi pas des divorces? Je réponds : Où est la parité, ici? L'émancipation et l'apostasie ne sauraient affranchir ni les apostats ni les fils émancipés du lien naturel qui les rattache à leur père et à leur Dieu. Mais le divorce, que fait-il du lien naturel entre le mari et la femme?

Je conclus, Messieurs. Comme on ne renie pas son Dieu ni son pays , comme on ne renie pas son père et sa mère, sa famille et son foyer, comme on accepte l'indissolubilité de ces liens, sans amoindrir sa liberté , et sans lui faire violence , pourquoi répudierait- on sa femme, quand on l'a une fois choisie? Pourquoi renierait-on son mari, quand

on Ta une fois épousé? L indissolubilité n'est pas une violation de la liberté. En l'acceptant, on reste dans son droit : on le consacre par une règle, on ne l'amoindrit pas par une chaîne.

Ne confondez pas , Messieurs , ce qui asservit et ce qui dirige. L'indissolubilité dirige la liberté, elle ne l'asservit pas. Non, la grande œuvre familiale ne nous enchaîne pas comme des serfs, elle ■ nous modère. La règle, sans doute , restreint nos mouvements ; mais restreindre des mouvements désordonnés, est-ce porter atteinte à la liberté? Non, c'est plutôt la servir et la fortifier.

Ah! Messieurs, il faut bien le dire, — et vous êtes, j'en suis sûr, de mon propre sentiment, — jamais, pour ma part, ni au nom de ma foi, ni au nom de ma conviction personnelle, ni au nom des lois de mon pays, jamais je ne porterai atteinte à la liberté d'autrui , mais à une condition , c'est qu'elle ne violera pas mon droit personnel.

Dans ce cas même, je ne serais point un oppresseur. Je serais un opprimé qui se défend. Retenezle : la liberté, qui est la faculté de se déterminer soi-même, nest pas le pouvoir de faire ce qu'on veut; c'est le pouvoir de faire ce qui est bien. Or, dans Tordre de la famille, le bien n'est pas de rompre les liens, mais de les resserrer; et par conséquent elle ne consiste pas à séparer ce que Dieu a uni, mais plutôt à joindre à ce que

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Dieu a uni le ciment d'une détermination libre ! En sorte que, Messieurs, quand bien même le droit civil viendrait vous empêcher de rompre ce qu'une puissance supérieure a lié et ce que vousmêmes, dans un moment de pleine liberté et de clairvoyance totale, vous avez scellé; quand bien même le droit civil viendrait, au nom de la patrie et avec la force dont la patrie dispose, vous empêcher devons désunir, necriezpas à l'intolérance du droit civil et à la liberté outragée. La patrie, dans cette occurrence, n est pas une forgeuse de chaînes, elle est une mère prévovante. Vous vous engagez dans une voie qui n'est conforme ni à vos droits religieux , si vous êtes catholiques , ni à vos droits naturels, si vous avez la conscience de ce qu'est un homme : elle vous arrête. Gardez-vous de lécartercomme on repousse un tvran; aucontraire, raffermissez-la, rapprochez-la de vous comme une alliée, ce qui, à une heure critique, vous aidera contre des passions qu'il faut savoir condamner et juger.

Mais la justice , Messieurs, dont nous sommes si fiers, reçoit- elle une atteinte quelconque de l'indissolubilité conjugale? En édictant cette loi difficile, austère, effrayante même, — je le veux, — la justice serait-elle violée?

La justice réclame que le droit humain soit tou-

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jours respecté et qu'on ne nous impose jamais ce (jui dépasserait notre volonté et notre éner^jie morale. Or, lindissolubiliténe dépasserait-elle pas notre puissance de vouloir le bien et de l'accomplir? Est-ce qu'elle ne nous demanderait pas des actes supérieurs à réner^jie qui est en nous? Est-ce qu'elle ne nous ravirait pas un droit inaliénable?

J'interroge. Je demande à ceux qui accusent cette loi quel droit elle nous ravirait, quel fardeau insupportable elle ferait peser sur nous.

— Le droit qu'elle nous ravirait? c'est le droit à la paternité et à la maternité. En effet , lorsque vous êtes liés par le contrat conjugal, votre droit à la paternité et à la maternité est, pour ainsi dire, endigué ; il ne peut franchir certaines limites sous aucun prétexte, sous aucune raison : voilà la justice atteinte. Gomment! vous m'enlevez mon droit à la paternité ou à la maternité , par votre indissolubilité?— Eh, oui! ce droit est enlevé, ou plutôt il est li mité ; car on l'enlève dans la mesure ou on le limite . Il est incontestable que le droit qui existe dans une société polvgame, dans les sociétés orientales, n'est pas l'expression de mœurs aussi sévères que les nôtres; il est incontestable que, dans ces législations, le droit est plus étendu. Mais il ne s'agit pas de savoir ce qui se passe en Orient ou en Occident, il s'agit de constater la loi éternelle de la conscience humaine qui est aux quatre points cardinaux et qui

domine toutes les variétés des lois, dans les diverses régions planétaires.

Cette conscience est élastique , vont dire les habiles : elle ne parle pas chez les Orientaux comme chez nous; elle ne parlait pas avant TÉvangile comme elle parle depuis le Christ. — C'est possible encore, je ne conteste pas les variétés de la conscience humaine ; mais voudrez-vous bien m'accorder que cette conscience dont nous sommes si fiers, aujourdhui, grâce à l'éducation christique, représente un point supérieur dans l'évolution des sociétés terrestres?

Vous ferez-vous l'égal de Mahomet? Vous ferezvous le pair des êtres humains mal ébauchés qui se traînent encore et végètent dans les îles perdues de l'Océan? Non! Vous représentez dans l'évolution terrestre et humaine un point maxiinum qui est votre honneur et contre lequel, certainement, vous ne protesterez pas.

Les hommes très positifs qui ont suivi l'évolution du règne hominal sont unanimes à le reconnaître, la société marche dans le sens de l'union monogame : un seul homme, une seule femme. Tous affirment que 1 union monogame s'élève dans le sens de la pureté , de la rigueur la plus stricte. Voilà la direction des choses.

Si cela est, — et la science elle-même le constate, — je vous prie de me dire comment la justice

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serait violée, lorsque la loi viendrait interdire certaines choses auxquelles , après tout, vous n'avez jamais qu'un droit relatif. La paternité et la maternité, ce sont des droits non pas absolus, mais des droits relatifs qui existent dans telles et telles conditions d'âge, de santé, de situation sociale.

En un mot, ce sont des droits susceptibles d'être aliénés : Tindividu peut et souvent même doit s'en • refuser l'exercice.

Tels ne sont pas les droits qui nous constituent des hommes, le droit de propriété, par exemple, le droit à léducation , le droit à la liberté , à l'initiative individuelle : ceux-là sont inaliénables; mais le droit d'avoir une famille est relatif, conditionnel, forcément limité par le droit d'autrui. Et lorsque la société civile formule une loi, en vertu de laquelle ce droit est limité, il n y a aucune atteinte portée à la justice; il n'y a que la limite reconnue par 1 intelligence , limite que la justice elle-même doit , la première , reconnaître , et que la loi doit accepter et sanctionner.

Quant à 1 obligation imposée à 1 être humain et qui dépasserait ses forces morales, je vais répondre ; car elle fournit un des arguments sur lesquels comptent le plus tous les adversaires de 1 indissolubilité conjugale.

— L'indissolubilité, quelle qu'en soit la valeur

théorique, disent-ils, dans tel et tel cas, est impossible. Pourquoi tel homme jeune , abandonné par sa femme , pourquoi telle femme trahie par son mari, cruellement, à vingt ans, à vingt- cinq ans, seraient-ils condamnés à une vie de veuvage? C'est une cruauté, une impossibilité. La nature humaine s'y refuse et proteste. La loi civile n'a pas le droit de demander de pareils sacrifices à des hommes. Qu'elle s'incline , en reconnaissant son impuissance, et qu'elle laisse h des forces supérieures le soin de réclamer ce qui dépasse la vertu toute matérielle du glaive dont elle est armée.

— Mais d'abord, Messieurs, laissez-moi protester, à mon tour, au nom de l'être humain, contre l'idée vulgaire que l'on se fait de lui. Non, je n'admettrai pas que, intelligent et libre, il n'ait pas, dans sa conscience et sa foi, assez de vertu pour tenir en bride ses passions et pour commander, s'il le veut, aux fatalités dont elles l'accablent. La vie est pleine des luttes triomphantes de la liberté contre la nature et ses tvrannies. Est victorieux qui veut. S'il faut, pour vaincre, vous agenouiller et prier, agenouillez-vous et priez! Si vous êtes vaincus, c'est que vous l'avez voulu. Ce n'est pas seulement le Christ qui vous condamne ; c'est Sénèque , Épictète et Marc- Aurèle; ce n'est pas seulement la foi, c'est la raison.

Mais, Messieurs, convient-il que la loi civile intervienne?

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Voilà précisément ce qu'il importe d'examiner de près. Comment! la société civile ne pourrait pas et ne devrait pas, dans certains cas, prêter l'appui de son bras à la loi morale en péril? Gomment! elle ne pourrait pas dire : Je reconnais, dans ma sagesse gouvernementale, que la loi de l'indissolubilité est excellente au maintien de la famille, à la bonne administration sociale dont j'ai, après tout, •la garde et la responsabilité, et je ne mettrais pas au service de cette loi ma puissance matérielle!

Pourquoi non? La puissance matérielle ne représente-t-elle pas une influence? Est-ce qu il n'est pas des hommes qui n'obéissent à aucune autre influence que celle-là? des natures qui failliront si elles n'ont la crainte salutaire de la légalité? des consciences qui ont besoin d être soutenues par la force matérielle qui n est pas sans doute le levier des indépendants et des robustes, mais qui est le soutien des faibles, des âmes en tutelle? La force persuasive qui s'adresse uniquement à la conscience est le privilège de Tapôtre ; mais croyez-vous que la force coercitive ne soit pas utile dans toutes les causes qui intéressent le bienêtre, la bonne administration et le développement des sociétés humaines? Crovez-vous qu il ne soit pas utile que l'État, que la force publique sanctionne cette loi souveraine, par une autorité plus sensible que la foi et la conscience, autorité qui

d'elle-même sans doute n'aurait aucune valeur, mais qui, jointe à la conscience et à la force religieuse, prend une importance à laquelle ne résistent pas les volontés encore serviles?

Pour ma part, je n'hésite pas à dire oui! Et en voulez-vous la raison? Toutes les lois sociales, toutes, sont des lois de conscience d'abord, et des lois religieuses souvent. La loi qui nous oblige à ne pas prendre le bien d'autrui, c'est une loi de J conscience, une loi religieuse, une loi civile. — Qu'est-ce que le pouvoir civil a à faire ici? diraije. La conscience et la religion suffisent, pourquoi l'État intervient-il? — Vous me répondrez : Si l'État n intervient pas, que va devenir la justice devant les attentats de ceux qui ne respectent ni la religion ni la conscience? Elle sera bouleversée; or, dans la vie matérielle des sociétés, il faut à tout prix que la justice soit matériellement et au moins extérieurement observée; mais il n'en est pas ainsi dans les contrats conjugaux.

Ne le croyez pas, Messieurs. Il importe non pas souverainement, mais considérablement, que le fait extérieur de l'indissolubilité conjugale soit établi, car le jour où l'indissolubilité conjugale ne serait plus garantie par la loi , tous ceux qui ne sont pas suffisamment gardés par la conscience et la religion, tous ceux qui ont besoin, dans une heure donnée, — sans doute, ce n'est pas l'idéal

de la noblesse humaine, mais riiomme est ainsi fait, — tous ceux qui ont besoin d'une puissance visible, matérielle, pour les empêcher d'aller où ils ne doivent pas aller, tous ceux-là prendront le chemin de la décadence, de la dissolution. Tous ceux, en un mot, dont l'àme n'est pas assez indépendante , ceux dont la conscience ne parle pas assez haut, ceux à qui la religion ne promulgue pas des préceptes assez énergiques, tous ceux-là ont besoin d'être garantis, mis en tutelle sous la puissance civile et matérielle. Quand on ne s'incline pas devant le Dieu invisible , il faut s'incliner devant l'épée, devant la sentence du juge. Ainsi, vous que la conscience n'a pas garantis, vous serez sauvés, non par le bourreau, mais par celui qui lui ressemble bien, parle juge qui avertit, qui menace et qui dit : Non! tu n'en as pas le droit. Si tu passes outre, je ferai peser sur toi la vindicte publique! Je regrette , Messieurs , de vous présenter l'homme sous un jour qui n'est pas, je l'avoue, un idéal de spontanéité, de conscience affranchie, de liberté maîtresse d'elle-même ; mais je vous dois la vérité, et si je vous montrais l'homme comme il doit être et non comme il est, je mentirais à ma mission. Or, c'est cet état de l'homme qui explique, qui justifie l'intervention de la puissance publique dans nos affaires et, notamment, dans l'indissolubilité conjugale.

A mesure que riiomiiie s'élève, il échappe insensiblement à la puissance publique, il ne la connaît pas. Je n'ai jamais eu affaire à un sbire, et vous êtes tous comme moi. Notre conscience nous met au-dessus de ce personnage important dans la société, surtout pour les êtres inférieurs.

Il se contracte beaucoup de mariages admirablement unis qui, évidemment, n'ont jamais eu à comparaître devant la magistrature. Les circonstances extérieures, la moralité à laquelle ces couples fortunés se sont élevés, les mettent au-dessus de Fagent qui n'intervient que pour prévenir le mal ou le punir, et qu'on appelle le magistrat vengeur.

Ce qui veut dire, Messieurs, que si l'on veut être libre, même sous un régime de répression, il faut devenir assez grand pour ne vouloir que ce que veulent les lois bien faites. Vous ne voulez que ce qui est bien : qu'avez-vous à redouter? Mais si vous voulez pouvoir tout faire : le bien et le mal, l'ordre et le désordre, vous rencontrerez, à toute heure, une puissance supérieure à vous, et qui, gardienne de votre liberté, vous dira impérieusement : Arrête! on n'entre pas ici!

L'État, pour ces indomptés, est un bienfait; c'est une tutelle à maintenir, et la crainte qu'il inspire est un des moyens à l'aide desquels se fait l'éducation de notre liberté fragile.

Laissez-le donc, Messieurs, mettre à l'abri de sa

OBJECTIONS CONTRE L'INDISSOLUBILITE. 91

loi rinclissolubilité conjugale. Gardez-vous de demander que la puissance matérielle s'écarte pour abandonner les époux à la libre détermination de leur volonté ou pour leur ména^jer des portes de sortie, dans cet enfer qu'ils se sont créé et derrière cette porte qu'ils ont eux-mêmes verrouillée. Non ! obtenez qu'ils grandissent dans la moralité, dans tout ce qui est l'honneur de la liberté humaine ; et qu'au lieu de maudire, ils bénissent plutôt les liens si con- (bnnes aux vœux les plus secrets de leur affection et aux nécessités urgentes de l'œuvre à accomplir.

Mais, me direz-vous, vous ne comptez donc pas avec riiumanité?

L'humanité n'est pas un composé d'êtres de choix, c'est un mélange de misères, d'instincts (jrossiers, et souvent irrésistibles. L'humanité s'en va oùl'entiainent ses passions. Il faut qu'un législateur s'en souvienne, sinon il ne serait plus un sage, il serait un utopiste; et, au lieu de faire le bien, il pousserait dans le mal par des voies qui devaient conduire à la vertu. — Soit, Messieurs; et néanmoins je voudrais vous prouver que la loi de l'indissolubilité respecte 1 humanité jusque dans ses misères en faveur desquelles vous plaidez. Je voudrais vous faire voir que, même en ces situations tragiques auxquelles on peut être amené précisément par cette loi d'un mariage qui ne se

rompt pas, d'un contrat raffermi par une promesse éternelle, la loi de l'indissolubilité reste une loi salutaire ; car elle est une forte sanction pour les coupables, et elle met Thomme de bonne volonté dans une condition de haut progrès moral.

En effet, parmi les mariés, il est deux sortes d'hommes et de femmes : les coupables, les innocents. Les coupables sont ceux qui se sont mal mariés ou qui, bien mariés, se sont mal conduits. Alors, des situations effroyables... des situations que je n'ai pas à analyser devant vous, et qui impliquent tout ce qu'on peut rêver de triste, de douloureux, d'accablant et quelquefois de honteux. On s'était aimé et on ne s'estime plus ; on éprouve des répulsions invincibles. On s'était lié et on ne peut se séparer. C'est la chaîne forgée un jour où les orgues chantaient, où les fleurs d'oranger donnaient leur parfum, devenue la chaîne du forçat, qu'aucune puissance humaine ne peut briser, et qui , à mesure que les années se succèdent , s'alourdit et devient plus écrasante.

Alors, plus de ressources souvent, si ce n'est le crime. Et quand il y a crime, la loi civile, qui ne regarde pas toujours les consciences, ne punit pas — que dis-je? elle excuse. Les maris homicides sont absous par elle.

Jugez ces situations et ces drames. Je ne vou-

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cirais pas les peindre; à quoi bon? Je ne fais pas ici acte d'homme fouillant ces abimes, mais seulement acte d'homme renseigné qui les indique de loin, parce que vous les connaissez aussi bien et peut-être même, — je le dis pour beaucoup d'entre vous, — mieux que moi.

L'abîme est d'autant plus effravant qu'il y a là, dans ces profondeurs, des innocents; souvent ■ une femme qui n'a rien à se reprocher, un mari qui a toujours vécu comme il devait vivre, dans la conscience de son droit et dans la pratique généreuse de la fidélité.

Des innocents!... et vous voulez que la chaîne soit indissoluble? Allons donc! Les condamner au supplice éternel sur cette terre ! Les vouloir malheureux, accablés, désespérés! Si encore ils étaient coupables! ...

Pour les coupables, Messieius. je ne crains pas de répondre, — et ma réponse sera la vôtre, car elle sera celle de votre conscience, de la justice et de l'honnêteté, — pour les coupables qui se sont mal mariés, qui se sont mal conduits dans le mariage, qui, par les aberrations, les fautes répétées d'une lâche liberté, ont préparé leur triste sort; pour eux, il faut une sanction ! Ils ont brisé la loi. Eh bien, que la loi vengeresse les brise!

Ne vous révoltez pas, Messieurs; toutes les lois physiques, toutes les lois intellectuelles et morales.

— loi de la pesanteur et loi Je la lo^^ique, loi de la société et loi de la morale, — toutes, sans exception, lorsqu'on va contre elles, ont ce qui s'appelle un esprit vengeur. Elles punissent; elles sont implacables. On est toujours écrasé parla loi qu'on a violée.

Or, Messieurs, voulez-vous plaider ici pour les

coupables? Les coupables je le répète, ils n'ont

que ce que leur vie leur a mérité. Pourquoi, dans cette situation , ne subiraient-ils pas ce que lu fatalité matérielle et la loi vengeresse feront peser sur eux? Qu'ils se servent de l'épreuve pour se convertir et pour expier; mais qu'ils ne demandent pas miséricorde : ils ont à rendre des comptes à la justice.

Quant aux innocents, jai peut-être perdu ma cause : que vont-ils devenir? Pourquoi, me dirat-on, la loi ne leur vient-elle pas en aide? Ils sont sous le coup d'un malheur qui les écrase : qu'elle les délivre et leur ouvre une porte de sortie.

Permettez-moi, Messieurs, de vous dire toute ma pensée. Je le dois pour rester fidèle aux convictions d'une conscience qui ne capitule pas et aux prescriptions d une loi religieuse qui ne capitule pas plus que la conscience.

Admettez-vous que des innocents se sacrifient quelquefois? Reconnaissez-vous qu'on puisse s'ou-

OIUECTIONS COMKE LI M) I SS 0 LU B I LIT E . 95

blier soi-même pour une cause générale, un intérêt supérieur? Est-ce que la société ne repose pas tout entière sur ce principe [jënéreux du sacrifice de l'individu? Pas de société sans une telle abnégation.

Aussi, à tout instant, vous voyez le père ou la mère s'oublier et mourir pour un fils, pour une famille. A tout instant, vous voyez le citoyen bien né d'un pavs se livrer sans merci à tout ce qui le consume, pour le bien général. Le soldat va mourir. Le politique qui comprend sa situation ne calcule plus ni ses jours ni ses nuits; l'bomme qui a conscience d une vérité d'ordre supérieur en péril n'iiésite jamais; on voit des hommes mourir pour la beauté et pour la justice. On voit des innocents accepter la mort sans hésiter, si de grandes causes réclament que les innocents meurent.

Ce n'est pas assez, Messieurs, que le coupable soit puni ; il faut qu'à certains moments la victime innocente se dévoue, et que sur le bûcher, enveloppée par les flammes, ou clouée sur un gibet, elle proclame ces vérités qui sauvent tout un peuple et tout un monde.

De tels spectacles honorent l'humanité et la consolent de toutes les misères et de toutes les bassesses.

Or, Messieurs, pourquoi demande-t-on qu'un homme innocent meure, que les martyrs versent

leur sang et se livrent sans force et sans résistance au fer ou au feu?

Il n'v a pas deux raisons, il n\ en a qu'une. C'est qu'un homme, quel qu'il soit, en présence d'un devoir, n a qu'à lui obéir et à s immoler. Et si le principe supérieur veut que 1 homme meure, l'homme n'a pas à hésiter : il doit se sacrifier; il doit mourir.

Vous êtes mal mariés, innocents. — Femme, tu as vingt ans, et ton mari a été pour toi tout ce que le roman, le drame le mieux conçu, le plus tragique, montre qu'un mari peut être; il t'a été infidèle, il t'a trompée, il t'a trahie, il ta réduite à l'infamie; mais l'infamie ne t'atteint pas.

Femme, qu'est-ce que tu as à faire?

Si tu crois à la vérité morale, à la fidélité indissoluble du contrat, prends ta robe de deuil; ton mari n'est plus, ton mari est mort. Si tu as des enfants, la question ne fait pas un doute, mais je ne t'en suppose pas; tu n'as pas d enfant. Prends tes habits de deuil, infortunée victime des fatalités et de la Providence qui permet les épreuves; prends tes habits de deuil, et va mourir, non pas sur le bûcher où mouraient les veuves indoues, — il V a mieux ; ces veuves-là succombaient à la lâcheté du suicide ; — toi, va mourir sur le bûcher de la fidélité conjugale.

Sois une héroïne; comprends la grandeur d'un

principe qui porte tout; meurs pour ce principe et pour le Dieu qu il représente !

Si tu aimes le Christ, rien ne te coûtera; mais si tu ne crois pas en Dieu, ce sera difficile; ce sera peut-être impossible. — Cependant non, ce ne sera pas impossible ! Si tu ne crois pas en Dieu à la façon de ceux qui s'agenouillent, tu v croiras, et malgré toi, à la façon de ces hommes qui ont vu Tinfini dans une idée supérieure, dans un principe qui est comme la représentation de ce pourquoi nous avons été faits , de ce pourquoi nous devons mourir, — et tu pourras encore mourir; mourir comme ces soldats qui vont se faire tuer à la frontière, mourir comme ces savants intrépides qui escaladent Fespace et que l'espace tue...

Quand tune serais qu'une femme civile, mariée devant un maire, tu n as pas deux choses à faire ; tu n'as qu à te voiler de la tête aux pieds, et à mourir pour sauver les sociétés qui veulent vivre. Et les sociétés qui veulent vivre, ce sont celles dont les fils courageux savent s'immoler dans un dévouement qui va jusqu'à la mort.

Je vous demande pardon. Messieurs, j'ai peur d'aller trop loin , non pas dans 1 élan qui m'emporte, mais dans Ihéroisme que je réclame et que j'ose attendre de l'homme.

Vous dites : l'héroïsme se conseille, il ne se

commande pas. L héroïsme, on le montre comme un idéal, on n'en fait pas une obligation.

Messieurs, détrompez-vous. Je suis un démocrate, ici. A moins d être dans la faune ou dans lanimalité, tous les hommes et toutes les femmes contiennent 1 étoffe d'un héros, dune héroïne, parce que tous les hommes, quels qu'ils soient, peuvent se trouver, dans une circonstance donnée, pressante , où il n"y a plus que deux portes de sortie : la porte par laquelle on se sauve soi-même, et celle par laquelle on sauve une vérité.

Par conséquent, lorsque vous serez dans cette impasse; quand il n'v aura plus devant vous que cette alternative, ou descendre ou monter : descendre, en vous sauvant vous-mêmes; monter, en rendant témoignage à la vérité et au devoir, alors,

— et souvenez-vous que tout homme et toute femme peuvent s'v trouver, à un moment donné, non seulement en ce qui concerne le mariage, mais la justice, mais les vertus humaines, mais la religion, mais nimporte quel principe supérieur;

— quand vous en serez là. Messieurs, retenez-le,

— c est grand pour une nature, c'est fier pour un être humain ; — dites-vous qu'il y a dans tout homme et dans toute femme l'étoffe d'un héros, et surtout sachez le prouver !

Je répète mon dilemme. 1

Est-il vrai que l'indissolubilité conjugale ait

OBJKCTIONS CONTRE L'INDISSOLUBILITE. 99

méconnu 1 humanité, en méconnaissant ses misères et ses faiblesses? — Non I Elle a rendu témoi[jna(^e à la grandeur humaine, car elle nous a mis dans des conditions où Thumanité n'a plus qu'une chose à faire, se grandir jusqu'à l'héroïsme ou finir vulgairement comme finissent ceux qui ont préféré vivre à s'immortaliser.

Ah! Messieurs, que ceux qui m écoutent et qui gémissent dans une situation pareille à celle (|ue j'ai analvsée, que les mariés malheureux, accroupis à la porte qu'ouvrira la loi future du divorce, — si la loi future il y a, — que ces victimes se relèvent et se ravisent, en disant : Non, nous n'entrerons pas. Mieux vaut souffrir que s'amoindrir.

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