CINQUIÈME CONFÉRENCE
Messieurs,
J'ai défendu, jusqu'à présent, la loi de 1 indissolubilité conjugale, mais je n'ai point la prétention d'avoir convaincu tous ceux auxquels j'ai parlé ou tous ceux qui, ne m'ayant pas entendu, ont, d'une façon ou d'une autre, recueilli mes paroles. Une telle prétention de ma part serait vaine, et elle prouverait combien je mesure mal les divergences profondes qui, aujourd'hui surtout, séparent les hommes. Mais je puis le dire, j'ai soutenu cette cause difficile avec loyauté, sans me départir jamais du respect que l'on doit à des adversaires. Je ne les ai jamais diminués. Diminuer un adversaire ! Pourquoi? C'est une faiblesse, quand ce n'est pas une lâcheté. C'est une faiblesse, car c'est se donner de faciles triomphes et laisser croire qu'on est inca-
pable de frapper de plus grands coups. J'ajoute, quelque fort que semble le mot, une lâcheté : car il est lâche d'abuser de Tinfirmité d'un ennemi. Messieurs, quand on porte une âme généreuse, eût-on devant soi un adversaire infirme, au lieu de l'amoindrir, on le relève ; c'est habile autant que fier. Plus l'adversaire est grand, plus le triomphe est noble.
J'ai donc défendu une cause, mais je n'ai pas attaqué. Ferme sur la défensive, je ne suis pas entré dans l'attaque. Contre les divorcistes qui essayent de faire prévaloir la loi du divorce, je me suis avancé, la poitrine découverte; je n'ai pas usé de tactique savante, je n'ai pas resserré le corps de mes arguments : je les ai étalés vaillamment, offrant ainsi une libre surface à ceux qui voulaient m'atteindre.
Aujourd'hui, il est bien temps qu'avec courage et respect je prenne l'offensive.
La loi du divorce se présente ; elle se prépare ; elle cherche à grouper des partisans, à rallier même non pas seulement des adeptes plus ou moins lettrés, une aristocratie littéraire, politique ou mondaine ; elle cherche à rallier ce sans quoi rien n'est grand, rien n'est vainqueur : le peuple.
C'est à la loi du divorce que je ferai aujourd'hui, en toutes formes, le procès qui lui convient.
Mais auparavant, permettez-moi. Messieurs, de prendre avec vous — en style oratoire — une
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précaution. Aujourd liui, les questions sont compliquées; au lieu de les envisager en elles-mêmes, dans leur vérité ou dans leur fausseté, on les
I envisage toujours avec un élément hétérogène qui ne devrait pas intervenir dans de franches solutions. Par exemple : la loi de rindissolul)ilité conjugale et du divorce. Il suffît qu'on soit de tel ou tel parti politique, pour se croire obligé de la
■ défendre ou de la combattre. Les esprits indépendants et chercheurs doivent secouer ce joug des partis qui, alors, ne sont plus des groupes naturels, dans lesquels les hommes se placent suivant leurs convictions, mais des groupes artificiels dans lesquels ils se laissent emprisonner par d'éphémères intérêts. Aussi je fais appel à tous les hommes de bonne volonté et de conviction sincère, républicains ou monarchistes, démocrates ou partisans d'ancien régime : je leur demande d'écouter leur conscience, en dehors de tout parti politique, et déjuger cette grande vérité de lindissolubilité conjugale, sans considérer le groupe dans lequel ils se trouvent placés par la force des intérêts ou par le courant des opinions.
Pour ma part, en abordant cette grande cause, je n'ai pas craint d'être traité de retardataire, d'ennemi du progrès. Que m'importe? Je ne suis pas venu défendre seulement une conviction personnelle; représentant du Christ, le grand défen-
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seur de l'indissolubilité conjugale , je suis venu rendre témoignage à la vertu d'une austère doctrine que la tourbe de la civilisation païenne a ignorée et que les États modernes, après de longs siècles de christianisme, semblent vouloir renier. Cette situation des esprits reconnue, je vous demande d'examiner avec franchise comment cette loi du divorce, — si elle devenait la loi de notre pavs , — serait appréciée par tout homme qui mesure les lois au niveau où il faut mesurer la législation d'un État.
La loi, Messieurs, est une grande, une sainte chose. La loi, — même la loi civile, — c'est Tordre; par conséquent, F expression vraie des rapports qui existent entre un citoyen et la fin vers laquelle des législateurs doivent conduire ceux qu'ils gouvernent.
En principe , une loi équitable , opportune , progressive ne blesse jamais le droit naturel; elle ne va jamais contre la conscience; elle est toujours conforme aux sages axiomes d'un gouvernement éclairé et ferme.
Or, Messieurs, j'affirme que, si elle venait à être une loi du pavs, la loi du divorce se condamnerait elle-même ; car elle aurait contre elle le droit naturel, la conscience du plus grand nombre des Français, et même les immuables principes de gouvernement.
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J'essayerai cette démonstration, avec vigueur, si Dieu me le permet. J'y mettrai tout l'élan de mon âme, car il me semble qu'il v a ici des intérêts supérieurs engagés : noblesse de la race, honneur de notre code, dignité de la conscience, tout ce que riiomme peut admirer de plus grand et vénérer de plus saint, tout ce qu'un pays peut et doit traiter avec le plus de respect. Car, Messieurs, on ne saurait trop le dire, tout ce qui touche à la famille humaine soulève des intérêts sacrés auxquels il n'est permis à personne de rester étranger.
On peut démolir les temples ; les temples se réédifient ! On peut renverser des Corps législatifs, on reconstruit des Chambres de députés ; on peut lacérer les codes, on refait les codes! Mais savezvous ce qu on ne refait pas? c'est un foyer.
Quand il est éteint, quand il ne reste plus que des cendres et des charbons noircis, je me -demande, Messieurs, où l'on prendra l'étincelle pour rallumer ces tisons morts.
C'est fini. Messieurs. Tous les peuples disparus s'achèvent ainsi, ils s'endorment glacés parle froid de la mort auprès de leurs foyers éteints !
J'ai dit, Messieurs, qu'une loi du divorce serait contraire au droit naturel.
L'accusation est grave; je la crois fondée. Toutes les conférences que j'ai eu l'honneur de
faire ici n'avaient qu\in liut, vous lavez remarqué ,vous l'avez souligne : donner à l'indissolubilité conjugale pour base inébranlable le droit naturel. Je n'ai pas fait appel à Dieu, au catholicisme ; je nai pas parlé, en apparence comme un prêtre, j'ai parlé comme un homme.
Eh! Messieurs, est-il donc interdit au prêtre de parler comme un homme? On le voudrait, à entendre certain langage. Ce serait si facile de démolir les temples, le jour où ils ne seraient plus gardés par des hommes, mais par des prêtres qui, ayant cessé d'être des hommes, n'auraient conservé du sacerdoce que les vains emblèmes !
Faut-il vous rappeler, en quatre mots, mon argumentation? Faut-il vous redire que l'union conjugale, l'union entre Ihomme et la femme est, de par le droit de la nature, sans réserve et sans limite, dans le temps et dans l'éternité? Faut-il vous répéter ces principes d'une philosophie supérieure ? Et quand vous ne croiriez pas à la philosophie, — ce qui est ordinaire; la philosophie est aujourd'hui une sibvlle délaissée dont on méprise les oracles, — vous crovez à la science! Or, la science nous affirme que Ihumanité marche vers une union monogame. Elle le dit très haut, d'une manière irréfutable. La science, dans ce cas, ne fait que traduire dans son langage positif, langage que vous aimez, le droit naturel des choses, car le
droit naturel n'est que l'expression exacte, immuable, du rapport des réalités avec les finalités.
Or, puisque lliumanité monte, à mesure qu'elle jjrandit, vers l'union monogame, vers l'union indissoluble, comment nier que tel ne soit le droit naturel de l'humanité? L'Évangile, qui est plus fort que la philosophie et la science, et qui devance toujours lesprogrèsde l'uneet de l'autre, lÉvangilea enseigné cela bien avant que la sociologie fut née . L'Évangile, il V a dix-huit siècles, avait dit déjà, comme le disait Manou : Entre Ihomme et la femme, c'est pour la vie et pour la mort, c'est pour l'éternité.
La science rend témoignage à l'Évangile, etelle me permet, à moi, prêtre du Christ, à moi, qui demande aussi ma part et ma place dans le sanctuaire de la science, de vous dire que cette vérité proclamée, il y a dix-huit siècles, par le Christ, la sociologie nous 1 enseigne aujourd'hui avec une autorité moindre sans doute, mais brutale, — parce qu'elle sappuie sur le fait, — avec une autorité devant laquelle personne ne refuse de s'incliner.
Si cela est, le jour où vous édictez une loi contre l'indissolubilité, qu'est-ce que vous faites? Vous allez contre la marche et l'évolution naturelle de r humanité. Vous vous récriez, je le sais : Mais, non! dites-vous, au contraire, nous ne permettons le divorce, dans certains cas exceptionnels.
que pour favoriser l'indissolubilité. Avec quelle vigilance ne gardera-t-on pas des liens que la loi nous autoriserait à briser !
Messieurs, je reviendrai à l'objection, plus tard: elle mérite un examen approfondi, je la signale en passant, car il en est une autre qui me presse et que vous formulez tout bas : c'est là ma fai blesse, je suis obligé d'entendre vos silences.
Vous me dites : Si telle est la loi naturelle de l'bumanité, comment donc les peuples civilisés anciens ne l'ont-ils pas maintenue? Comment ontils permis le divorce? Comment Moïse, homme religieux, fondateur de la plus grande religion qui ait précédé le Christianisme, comment Moïse l'at-il favorisé ou au moins toléré ?
L'indissolubilité est la loi naturelle des choses! Mais vovez donc l'Allemagne, l'Angleterre, deux peuples qui tiennent, avec nous, la tête de la civilisation ; vovez la Russie, T Autriche qui a fait une brèche à l'austère principe, litalie qui se met en marche pour imiter son alliée du Nord. Gomment! tous ces peuples vont à l'encontre du progrès ! Gomment! ils sont, eux, contre la loi naturelle!
Oui, Messieurs! j'en demande pardon aux peuples païens et à Moïse ; à T Angleterre, à la Russie et à l'Allemagne, à l'Italie et à l'Autriche; j'en demande pardon âmes puissants contradicteurs. — Alors, comment vous justifiez-vous? Demander
CiUTIQLE DU DIVORCE. lOO
pardon est aisé. Se justifier est moins facile. Messieurs, écoutez : le droit naturel est un code dont tous les préceptes n'ont ni la même rigueur ni une égale primauté. Il en est qui ne se voilent et ne s'effacentguère dans lame , quelque dégradée qu'on la suppose : ils tiennent si profondément à notre essence même, qu on ne peut les méconnaître, sans cesser d'être homme. D'autres, moins inviolables, • ne sont perçus que par des intelligences déjà adultes. La saine logique peut les déduire rigoureusement des principes premiers, et, à ce titre, ils rentrent dans le droit naturel; mais ils sont plutôt des lois de perfection que des lois de conservation de notre nature. Sans eux, la nature subsiste, mais imparfaite et troublée. On conçoit, dès lors, comment, immuable en lui-même, le droit naturel est progressif dans l'humanité , toujours attirée et poussée par Dieu vers un idéal supérieur. On conçoit encore que tel précepte ne s'impose à un homme et à un siècle qu'au jour où, plus éclairée, la conscience le promulgue.
Ainsi, au début des sociétés humaines, de celles dont l'évolution s est accomplie en dehors de la grande tradition qui régnait, je le crois, — et la science le démontrera un jour, — à l'aurore du règne humain, les peuples ne voyaient pas, comme nous la voyons aujourd'hui, cette loi admirable; ils ne l'ont pas connue, comme nous la connaissons. Et à
quoi servirait le progrès des choses, s'il se bornait à nous faire remuer un peu plus profondément et dun bras plus habile cette motte de terre sur laquelle nous avons été jetés ?
Ce n est pas seulement la science de la matière qui nous tente, c est la science de Tesprit, c'est la A'érité et la vertu, c'est la conscience. La conscience! elle grandit péniblement. Mais depuis vingt siècles bientôt, le Christ lui a donné toute sa clarté et toute sa force dans l'Évangile; il Ta élevée au sublime, lorsque dans l'Église, gardienne de l'Évangile, il a allumé un phare indéfectible pour nous guider et nous orienter vers tous les progrès. !Xous sommes en marche, nous conquérons la conscience comme nous conquérons la matière : peu à peu, nous arrivons à nous faire une idée supérieure de la vertu et delà morale, comme nous arrivons aux découvertes toujours plus hardies de la science. Aidés par elle, nous fouillons les terres des cieux qui prennent, sous nos regards, des perspectives inattendues et toujours plus grandioses; de même, à mesure que nous scrutons ces profondeurs bien autrement redoutables que les profondeurs éthérées, je veux dire les profondeurs de la conscience, nous y touchons ces vérités qui sont Dieu même et qui portent la société comme, dans les champs immenses où ils se développent, la pesanteur porte les mondes.
Et alors, je conclus : à Tape des civilisations païennes et au temps de Moïse, 1 idéal de la conscience, en ce qui concerne le mariage, n'était pas à notre hauteur.
Non, Romains éloquents et armés pour conquérir le monde! Non, Grecs, fils de la splendeur de vos rivages et destinés à chanter tout ce qui est beau! Non, Perses, Indiens delà décadence, Égvptiens et Chinois! Non, vous n'avez pas connu ce qu'il a été donné à la conscience du dix-neuvième siècle, à la conscience de ces Français qu'on appelle des déchus, — je n'accepte pas l'épithète, — non, il ne vous a pas été donné de voir dans la conscience ce que nous v vovons ! Vous végétiez dans le divorce et la polvgamie. Nous vivons dans l'unité et l'indissolubilité. La racefaiblissait,etvous vous êtes trouvés trop petits devant ces lois austères. Pour nous, nous pouvons les subir avec honneur, puisque, fortifiés et éclairés par le Christ, nous avons la force datteindre à leurs sublimités.
Et Moïse, Messieurs, avait vu cela; Jésus-Christ lui rend témoignage. — Alors, direz-vous, pourquoi n'a-t-il pas fait du mariage indissoluble la loi de son peuple? Je vais vous répondre. Et si vous avez le courage, je ne dis pas de m'écouter, mais de vous appuyer sur la raison de Moïse, je vous donnerai gain de cause.
Moïse avait devant lui un peuple que Jésus, dans son Évangile, a appelé un peuple à la tète dure, dura cervice. Ce n'est pas une injure à la race juive, non, c'est la constatation d'un fait. Le peuple israélite était violent, obstiné par tempérament, robuste par sa constitution ; il y avait en lui des duretés. Or, en faisant peser sur un peuple pareil le joug de 1 indissolubilité, le législateur s'exposait aux homicides fréquents. Dans ce temps où la femme n'était pas ce que Fa faite notre esprit chevaleresque, une puissance suave qui peut dompter les monstres; dans cet âge où elle était une asservie, une victime, on sortait de 1 impasse de lindissolubilité par la cruauté de la lapidation, parThorreur de l'homicide. Devant cette indomptable àpreté de mœurs, Moïse recula; pour prévenir le crime, il fit fléchir la loi.
Mais quand est arrivé ce divin législateur, plus puissant que Moïse, parce qu'il avait le don, celuilà, de faire taire les lions rugissants, parce qu'il avait la puissance de civiliser les barbares, de les faire plier et mettre à genoux; quand est arrivé Jésus -Christ qui pouvait changer ce que Moïse ne pouvait modifier, alors l'idéal humain a été vengé; et le Maître a pu dire : Ce que Moïse permettait, je ne le permets pas. Vous aviez le lihellum repudii, je le retire. Vous êtes unis comme au premier
CRITIQl.'E Di: DIVORCE. 113
jour où Dieu créa vos ancêtres. Allez, les vaillants, femme et mari, tenez- vous la main clans la main. î^e craignez ni Taccablement de l'épreuve, ni l'héroïsme du devoir. Si vous souffrez, je suis celui qui console; si vous faiblissez, ne suis-je pas le Dieu des forts ?
Et les peuples modernes, Messieurs, nos voisins, nos frères, — pas toujours amis, — les peuples voisins ont accepté, eux, le divorce. Est-ce que vous êtes jaloux de F Allemagne, de l'Angleterre et de la Suisse? Alors vous pouvez passer la frontière. Il y a moyen de prendre des actes de naturalisation, quand on est tellement pressé.
Toutefois, Messieurs, je regrette et je déplore de voir un grand peuple infidèle à Tidéal moral qui plane sur notre superbe civilisation européenne. Je m'attriste et je m'inquiète, en vovant des peuples qui tiennent la tête du mouvement dans la littérature, dans les arts, dans la politique, dans la guerre, dans tout ce qui constitue une nation puissante, — reculer devant un idéal supérieur ! La vérité trahie n'a jamais porté bonheur aux apostats. Honte à ceux qui ont connu 1 idéal et qui ont vécu comme s'ils ne le connaissaient pas , détenant , suivant l'expression forte de saint Paul, la vérité de Dieu captive dans l'injustice! Êtres d un jour, nous ne pouvons vivre assez longtemps pour avoir la preuve
expérimentale de la vengeance terrible de certaines vérite's méconnues.
Que sera demain ce peuple redoutable qui admet le divorce, sans restriction, sans se gêner, à la façon cavalière que vous savez? Le temps seul pourrait le dire. Je regrette, moi, de ne pas vivre deux siècles, un siècle même, pour voir ce qu'il adviendra de cette race, ou les enfants illégitimes dépassent le nombre des enfants bien nés, de ce pays où quatre hommes peuvent se trouver assis devant la même femme et successivement , se demandant : Est-ce bien elle? Est-ce bien moi le vrai mari?
Je ne crois pas aux arbres déracinés , quand ils seraient des géants de la forêt que la hache n'a jamais touchés. Qu'est-ce que le chêne dont les racines ne tiennent plus au sol? Un bois mort. De ce cadavre, on fait quoi? Une victime à dépecer. Et il viendra une heure, et elle ne tardera pas, où l'arbre tombé sera mis en morceaux par le plus vulgaire des charpentiers !
L'arbre déraciné, ici, c'est tout peuple dont la famille est en dissolution. Malgré le respect que je dois à ce qui le mérite, je dis que là où il n'y a plus de foyer légitime, où la femme et l'homme ne se respectent plus comme ils le doivent, ne s'unissent plus à la vie, à la mort, c'en est fait du foyer vivant et réel. Ce peuple pourra vous faire peur un moment, comme le bruit du chêne qui tombe ! Atten-
dez : l'arbre va mourir, il est déjà mort; et les enfants joueront demain avec ses branches desséchées.
Ainsi, Messieurs, loin de prouver contre le droit naturel de l'indissolubilité, la séculaire aberration des civilisations païennes, la tolérance de Moïse, et 1 apostasie civile des nations modernes, le confirment. Les païens ne connaissaient pas; Moïse ne pouvait pas. La civilisation moderne connaît et peut; c'est une abdication, si, infidèle à ses principes de haute moralité et à la loi de 1 Évangile, elle suit, dans leur insuffisante conception de ridéal, le paganisme de l'Inde, de TÉgypte, de la Grèce ou de Rome.
Après avoir rejeté la loi du divorce au nom de la nature, permettez-moi de l'éconduire au nom de la conscience religieuse du peuple qu'elle prétend régir. •
Est-ce que la loi du divorce respecte la conscience des Français?
On compte, en France, dix-huit à vingt millions de catholiques , plus ou moins ; les autres sont israélites ou protestants. Les protestants, je leur rends cet hommage, les protestants français, austères de mœurs, modèles de familles, n'ont jamais demandé le divorce. Retenez-le.
U6 INDISSOLUBILITE ET DIVORCE.
Est-ce que les catholiques Font demandé? Ah! les catholiques, cela dépend. Si vous appelez catholiques ce qu'on désigne sous le nom de conservateurs purement et simplement, oui, certains conservateurs le demandent, certains conservateurs mondains qui , dans les recensements officiels, ont déclaré : Je suis catholique.
Qui le demande encore? Les israélites? Je ne le crois pas. Qui donc enfin appelle le divorce? Je ne sais pas bien. Oh! peut-être, je le sais. Des littérateurs, des dramaturges. Ce nest là qu'une aristocratie.. . un peu légère. Ils sont suivis, je l'avoue, par les mondains sceptiques; mais cette foule joveuse, est-ce là un peuple? Elle va s'émouvoir, rire ou pleurer devant les situations que les littérateurs mettent en drames ou en livres ; mais, s'il fallait agir, cette masse suivrait-elle ceux qui la distraient, l'émeuvent et l'amusent? Est-ce que nous voyons arriver des hauteurs de Belleville ou de Montmartre le peuple de Paris, ou des quatre coins dupavs, le vrai peuple, en foule, aux portes du Parlement , réclamant , les femmes en tète ,1e divorce? Si cela était, je le reconnaîtrais, je dirais : Voyons, examinons : quand la foule parle, il faut écouter.
Ainsi, ce ne sont pas les consciences catholiques, les consciences protestantes ou israélites qui demandent le divorce, bien que dans la religion juive, comme je vous le disais, en parlant de Moïse, le
divorce ait été toléré . et bien que dans certaines confessions protestantes on interprète quelques textes évangéliques dans le sens du divorce. Mais en France, les protestants ne l'ont pas demandé. Ce n'est donc qu'une minorité qui attaque le mariage indissoluble. Écoutons-la quand même, faisons-lui Fhonneur d'un examen loyal et d'une discussion sincère.
Si la loi du divorce était inscrite dans notre code, la conscience catholique et la conscience individuelle des protestants seraient-elles respectées ? Est-ce que la conscience des libres penseurs euxmêmes serait sauve? Je connais des libres penseurs qui tiennent pour l'indissolubilité, parce qu'ils sont des hommes, parce qu'ils interprètent ainsi le droit naturel, avec leur seule raison; et je 1 interprète comme eux, et avant d'être partisan de l'indissolubilité par ma foi religieuse, je le suis déjà par ma raison et par ma conscience d'homme. Je vais vous montrer comment la conscience catholique, pour ne prendre que celle-là, serait froissée, injustement violentée.
La législation française reconnaît en principe trois cultes : le culte israélite , le culte protestant et le culte catholique. D'où je conclus qu il faut, sous peine de contradiction , respecter ces cultes et ne jamais les froisser.
Qu'est-ce que respecter un culte ? Est-ce approuver ou tolérer tout ce qu'il approuve et tout ce qu'il tolère? Non, c'est ne jamais commander ce quil défend et ne jamais défendre ce qu'il commande. Le jour où la loi française défendrait à la conscience catholique, qui est la conscience de vinfit millions de Français , d'accomplir ce que la Foi commande, et obligerait de faire ce que le culte catholique défend, — ce jour-là, nous n'aurions plus qu'à porter le deuil de la liberté. Nous entrerions non pas dans la théocratie, pour laquelle je n'ai pas plus de regret que vous, mais dans la statolâtrie , ce qui est humiliant. Après tout, mon Dieu est au ciel, il n'est représenté sur terre que par un être désarmé, qui n'est pas bien à craindre, tandis que le Dieu-État n'existe pas au ciel, mais il est sur terre, avec son glaive, avec des canons, avec des armées : toutes choses oppressives de la conscience qui veut rester indépendante et spontanée.
Ah ! Messieurs , s'il fallait choisir entre la théocratie et la statolâtrie, je nhésiteraispas : je serais théocrate; mais j'aime mieux être simplement tolérant. Êtes -vous comme moi? Je me plais à l'espérer.
Vous allez m'objecter : en quoi une loi du divorce serait-elle attentatoire au culte des catholiques? Nous faisons une loi : les catholiques n'en useront
pas, voilà tout. — Comment, nous n'en userons pas? Eh luen, un simple cas. Un homme et une femme sont légalement divorcés. Le jugement est prononcé, le lien rompu : voilà des heureux. Fort hien. Messieurs! Mais cet homme et cette femme, un jour, se disent chacun de leur côté : Nous avons mal agi. Le mari veut revenir à sa femme; la femme veut revenir à son mari. Impossible. La loi du divorce le défend. Le lien brisé ne se renoue pas. Le fameux toujours a changé de camp : il était dans l'indissolubilité, il est dans la séparation. Et si vous voulez une réconciliation, le code s'v oppose. Et si vos consciences le réclament, ce droit inahénable pour des consciences de catholiques, ce droit imprescriptible devant le droit naturel même, de continuer une famille, le code l'enlève. Lefover un instant éteint ne se rallumera plus. Messieurs; et, de par la loi, les fils de la miséricorde et du pardon ne seront plus que les fils de Fadultère !
Alors, il faudra pourvoir à cela, il faudra faire un divorce ad tempusl Et comment? vous ne prononcez pas même une séparation ad tempus! La séparation est sans retour.
Voilà ce qu'il en coûte. Messieurs, d'agir sans regarder aux grands principes du droit, sans veiller au respect des grands principes religieux. Gomment l'oubliez-vous? Lhomme et la femme peu-
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vent changer, surtout ceux qui ont passé des années heureuses, ceux qui ont vu se lever sereine l'aube du jour, ceux dont les brises printanières ont embaumé les jeunes années. Les nuages sont emportés, et le ciel des premiers matins reparait avec sa splendeur transparente. Et puis, sachez-le, Messieurs , il v a une heure dernière où souvent tout se répare et tout se pardonne. Ah ! l'heure dernière! Je sais bien que vous vous dites : Elle nous importe peu, cette heure des morts; nous voulons , nous , l'heure des vivants ! — Soil ! Mais, pour nous qui croyons à l'outre-tombe, elle importe beaucoup. L'heure suprême, c'est toujours, pour nous, ce qui sanctionne une carrière; c'est la signature définitive de la vie; on l'appose comme à un testament, non par-devant notaire, mais devant Dieu et devant l'éternité !
Et vous empêcheriez par cette loi que j'appelle une loi homicide pour le cœur, vous empêcheriez qu'à cette heure, — quand les passions se taisent, quand le cœur est au calme , quand le chant des sirènes n'est plus là pour vous faire entendre ce que vous ne devez pas écouter, ô maris aveuglés et fascinés , quand a disparu cette fantasmagorie de la vie qui vous entraine comme dans un tourbillon où le vent du désert passe , — vous empêcheriez la conscience de parler, de se réveiller ; vous lui défendriez de frapper à la porte de ce cœur qui a
CRITIQUE Dr DIVORCE. 121
lâchement trahi, de secouer cet endormi, ce paralysé, et de lui dire : Debout! père, toi qui as abandonné ta femme et tes enfants , il te reste encore une demi-heure pour te convertir et te rapprocher de ceux que tu as désespérés. Laisse la mort accomplir son œuvre, ô grand déçu qui as couru de mirage en mirage! ô folâtre! qui, jusque sous les cheveux blancs, as porté un cœur léger et rebelle au devoir! Embrasse ta fille et ton fils; reviens à cette femme dont tu as fait une victime et qui ne se consolera que par toi !
Cet appel suprême de la conscience... Non, Messieurs, vous ne l'étoufferez pas.
La loi du divorce, comme toute loi d'État, doit être examinée au point de vue des principes immuables d'une sage législation. G est peud'édicter des lois; l'important, le difficile, c'est de les formuler en conformité avec la règle souveraine qui s'impose à tout législateur.
Or, si la loi du divorce ne respecte pas les consciences et ne tient pas un compte sérieux du droit naturel, est-ce qu'elle est au moins conforme aux principes d'un vrai gouvernement?
Je m'adresse ici à des hommes qui peuvent avoir et qui ont certainement une influence dans les
destinées de leur pays : car ils ont en main la masse à dégrossir, le bloc à tailler, à sculpter. £li bien, Messieurs, quand on a Thonneur d'être législateur, voulez- vous me permettre, à moi, qui ne suis ici qu'un simple homme de Dieu, doublé, je Tespère, d'un homme qui aime son pays, voulez-vous me permettre de dire quelle doit être la grande préoccupation d'un législateur? Ce que vous devez chercher? C'est l'élévation du niveau moral dans votre pays, en France surtout, où l'on a au code une foi si aveugle. Avant d'écrire dans un code, regardez-y à deux fois. Vous le savez bien, nous avons l'entraînement logique, nous ne nous laissons pas conduire, comme les Anglais, par les mœurs, mais par la loi. Le Français dit : C'est dans le code! c'est permis. L'argument a son péril, parce qu'il peut y avoir des lois imparfaites et mauvaises.
Et voilà pourquoi cette petite porte légale qu'on voudrait ouvrir, par le divorce, aux mal mariés, cette petite porte qu'on veut faire aussi étroite, aussi ténue que possible, de façon qu'on puisse à peine passer, cette petite porte m'effraye. Lorsqu'il verra cette issue, le Français qui est fin et né malin, dit le proverbe, le Français l'agrandira; il s'y précipitera. Et si, dans d'autres pays, il n'est pas nécessaire d'avoir des barrières, parce que l'on se garde tout seul, en France, il faut des parapets,
des garde-fous; ou bien la multitude accourt.
Quelle doit donc être la préoccupation du législateur? Je vous l'ai dit, c'est de relever le niveau moral de son pays. Or, il y a, dans tout peuple, trois catégories de citoyens : les bons, les mauvais, les neutres.
Les bons sont une élite; les mauvais, — voyez combien je suis libéral, — sont une exception. La niasse, elle, est flottante; elle va tour à tour au l)ien et au mal , errant au gré des courants qui remportent.
Par conséquent, dans les mariages français, vous avez : les bien mariés, élite heureuse que je salue, et les mal mariés, exception misérable que je plains de tout cœur. Entre les deux oscille la multitude qui n'est ni très bien ni très mal mariée, qui connaît les querelles intestines et qui s'en va comme elle peut, par le chemin de la vie mêlé de roses et d'épines, entrecoupé de fondrières et bordé de précipices, jusqu'où la destinée la pousse.
Quand on fait une loi. Messieurs, où regardet-on?
Il existe deux sortes de lois, les lois pénales et les lois idéales. Quand on fait des lois pénales, on regarde les mauvais. On dit : Voyons, est-ce que la mâchoire est dure? Est-ce que 1" échine est souple? Est-ce que les hommes sont solides? Estce qu'on peut donner la bastonnade et rouer en
place de Grève? Est-ce qu'on peut encore décapiter? Est-ce qu'il ne faut pas remplacer la guillotine par une mort plus scientifique? Car il s'agit d'épouvanter les mauvais.
Et alors s'élabore ce terrible code pénal qu'on ne supprimera jamais chez aucun peuple, quel que soit son degré de civilisation : il est depuis le commencement du monde, et il persistera jusqu'à la fin, parce que, dans l'espèce humaine, il y a nécessairement une infiltration d'animalité. Or l'animalité ne se conduit pas avec des douceurs toujours ; elle se conduit avec l'anneau d acier dans les naseaux, et avec l'éperon dans les flancs. L'humanité — animale, — on ne la gouverne pas, on l'épouvante. C'est, grâce à Dieu, une minorité, je l'espère.
Mon vœu, Messieurs, est de voir la France, ce pays noble et grand, sortir de plus en plus des cercles inférieurs de la béte, pour entrer dans la sphère libre où la persuasion, la crainte des châtiments moraux, les flétrissures de l'opinion publique, remplacent le sergent de ville et le bourreau!
Or, parmi les lois pénales sur le mariage , la plus redoutable, sans contredit, c est l'état légal dans lequel tombent forcément ceux qui ont mal contracté ces mariages, ceux qui, les ayant sagement noués, se sont mal conduits , et se voient livrés ainsi, par leur propre faute, au supplice d'une union qui ne pardonne pas. lis s'en vont,
comme des forçats libérés, marqués d'une cicatrice indélébile, errant par le monde et rendant malgré eux témoignage à cette loi souveraine de l'austérité d un contrat indissoluble.
Messieurs, on ne joue pas plus avec le contrat conjugal qu'on ne joue avec la foudre. Qu'est-ce que Félectricité matérielle comparée à celle qui court dans les veines de Ihumanité et dont les étincelles allument les foyers? Vous croyez qu on pourrait s'unir et se désunir à volonté, et que la loi viendrait vous dire : « Victime infortunée! tu as fait une faute, en te mariant à la légère; tu as accumulé faute sur faute, une fois marié: mais la loi est une bonne mère ; elle te recueillera, elle te fera une situation égale à ceux qui ont vécu comme on doit vivre, aux hommes et aux femmes qui se sont respectés I Voilà les hommes et les femmes qui ont sur le front l'auréole sans tache du père et de la mère; on ne peut pas te laisser à la rue; viens avec eux : entre, mon ami, la tête haute; la porte est ouverte de par la loi française. »
Je le répète. Messieurs, un législateur ne doit nourrir d'autre préoccupation que de se conformer, en faisant les lois, à la conscience publique de son pavs. Or, la conscience française plaide pour la justice, et elle veut que la loi distingue les innocents des coupables, et quelle ne craigne pas de stigmatiser ceux qui l'ont mérité.
Quant aux lois idéales, — j'appelle ainsi les lois qui portent au bien, — sur quel type doivent-elles être calquées? On me reproche de parler pour des anges. Je vous montrerai que je parle pour des hommes et des femmes de notre espèce. Quand on veut faire une loi idéale, on regarde ceux qui vivent dans la vertu. Ce qu'ils font, la loi commandera de l'accomplir. Ce qu'ils se défendent à euxmêmes, elle le défendra. Ce qu'ils s'imposent, elle l'imposera. La loi n'est et ne doit être que la vie du juste codifiée.
Or, je voudrais bien voir, — ce spectacle serait contre 1 indissolubilité un terrible argument, — l'homme intelligent et honnête qui a su conquérir, jour par jour, sa femme, venir me dire : « Cette femme m'a trahi ! » Je voudrais bien voir la femme intelligente qui a su conquérir, jour par jour, comme c'est son devoir, son mari, venir me dire : « 11 m'a abandonnée! »
Je serais, cette fois, en présence de deux innocents : que leur répondre?
Est-ce que vous croyez qu'ils vont me réclamer le divorce? Pensez-vous que cet homme qui, n'ayant rien à se reprocher, a vu sa femme le trahir, blessé à mort dans son cœur, aura le courage d'aller tenter pareille aventure avec une autre femme? Se remarier, lui! il pourrait épouser un ange du ciel, mais une seconde femme, une fille d'Eve, jamais!
Et la femme lâchement abandonnée, la femme dont le cœur est enseveli dans le deuil d\me affection déçue, viendra-t-elle demander à la loi de son pavs la permission d aller par-devant un maire ou un prêtre, avec un nouveau venu pour lui jeter son cœur brisé et pour lui dire : « Prends-le! il n'y a que toi qui puisses me consoler! » — '^on. Il est de ces douleurs, Messieurs, que rien ne console en ce monde! Ce serait ajouter au supplice de ces éprouvés que de leur permettre ou de leur offrir un mariag^e, qu'ils ne demanderaient pas. Quand une douleur sans nom, comme un oiseau de proie, a rongé cet autre Prométhée, jusqu au foie et jusqu'aux entrailles, il faut regarder plus haut que la terre. Le deuil, un deuil éternel, sied bien à ces victimes que Dieu seul peut sauver du désespoir.
Si les innocents ne veulent pas le divorce, qui le voudra? Les indécis, ceux qui flottent, peutêtre? Pour ceux-là, je dirai au législateur : La mission de la loi est d'ouvrir à l'homme le chemin de la vertu, et non de préparer sa décadence, en se faisant le complice de ses lâchetés.
Si vous édictez une loi de divorce, voici ce qui va se passer.
Vous allez introduire dans le cerveau français une idée nouvelle, à savoir que le contrat conjugal est un contrat résiliable. Par conséquent, les
hommes et les femmes qui se marieront auront dans l'esprit ceci, sanctionné par le code : le contrat que nous signons aujourdhui, nous pourrons, à notre gré, le conserver ou le détruire.
Tout ira bien, je le veux, même pour les flottants, les indécis, jusqu'à l'heure, jusqu'au jour de l'épreuve, de 1 inévitable épreuve. Mais à cette heure et en ce jour, quand la jalousie, les menaces d'infidélité, les àpretés du caractère, les ennuis de la vie en commun auront provoqué rincompatibilité d'humeur, qui garantira le lien conjugal en péril, et que vont devenir les époux, dans cette crise fatale? Il y aura alors l'épreuve, la redoutable épreuve. On sera torturé; on prendra sa tête à deux mains, on se dira : « Que vais-je devenir? Je me crovais dans la sécurité, je suis trahi! »
Contre cette crise, où est la garantie?
Ils descendront; ils regarderont du côté du divorce; ils ne regarderont plus du côté de l'indissolubilité. Et alors, Messieurs, dans cet embarras terrible, sonnera l'heure fatale, l'heure tragique où la balance va pencher.
Et savez-vous pourquoi, — je parle au nom de la multitude, — la balance penchera du côté du divorce? Parce que le code civil aura été jeté dedans !
Que les législateurs ayant conscience de leur mandat regardent et réfléchissent avant d'assumer
eu II IULE DU DIVORCE. 129
sur eux la responsabilité d'une seule union brisée, d'un seul fover éteint.
J'ai démontré, Messieurs, la triple et incura])le faiblesse d une loi sur le divorce, au point de vue du droit naturel, du droit religieux, de la conscience et des principes d'un gouvernement sage et ferme. Maintenant, je fais appel à la générosité de Tàme humaine qui ne capitule point devant le devoir — fût-ce le devoir austère de l'indissolubilité : et j'achève , en vous demandant pardon de vous retenir quelques instants de plus.
J'ai dit, il va huit jours, que, dans la redoutable épreuve du mariage créée par lindissolubilité, il n'v avait pas d'autre alternative que de s'amoindrir ou de se grandir.
Je métonne de n'avoir pas éveillé dans des hommes que j'estime, qui occupent par leur développement intellectuel une place grande dans le pays, je m'étonne de n'avoir pas éveillé Técho qui doit vibrer toujours là où il y a la grandeur morale.
Je m étonne que, dans un âge de démocratie, un âge où Ion se sacrifie, puisque nous sommes des individualités en marche libre par un chemin ouvert et vouées à lécole de tous les sacrifices et de tous les dévouements, je m'étonne qu on ne croie pas plus à la vertu, à 1 héroïsme.
Vous présumez bien peu de notre race et de notre pavs , Messieurs. J'ai des sentiments plus hauts. Je crois à riiéroisme du peuple, je crois à riîéroisme de la femme!
On m'oppose des faits. On me dit : Il s'est passé tel jour, tel mois, un fait triste où la loi du mariage indissoluble a créé d'effrayantes situations. Je vous apporte un fait aussi, entre mille. Vous m'apportez des faits où Ton succombe, je vous apporte un fait où l'on triomphe. Vous me parlez de ce que l'homme donne au devoir, je vais vous montrer ce cpie le devoir donne à Ihomme.
Une femme s'est mariée, pauvre, à un homme riche. Cette femme était belle; elle était aimée; elle avait une vraie, une noble passion. Quinze ans de mariage : pas un nuage. Je me trompe, un seul : il n'y avait pas d'enfants au foyer. Un jour, une découverte horrible : le mari était déjà marié. La première femme pouvait donner les preuves légales de la légitimité de ses premières noces. La femme était chrétienne. A la nouvelle, elle part; rien ne peut l'arrêter. Elle n'avait aucune fortune, elle s'en va dénuée de tout. Le mari, qui l'aimait, ne voulut rien lui envoyer, espérant la ramener par le dénuement. Le dénuement ! il ne ramène pas les consciences libres. Elle resta seule, aimante toujours. Une personne charitable la visita dans sa détresse. Elle la vit fidèle, immuable, héroï-
que, ne demandant rien, enveloppée dans son deuil, ce vêtement superbe de tous ceux qui accomplissent, en s'immolant, un grand devoir.
Et comme on s'étonnait de son malheur, elle répondit : Moi , je suis la plus heureuse des femmes! Mais elle dit cela avec un accent profond qui semblait d'une martvre.
Elle ! la plus heureuse des femmes? Sans doute, Messieurs, et pourquoi? Parce qu'elle est fidèle. Le bonheur ici-bas, ce n'est pas de se remarier, quand on est mal marié. Le bonheur ici-bas, toujours, partout, c'est d'avoir un cœur fidèle; c'est d'aimer malgré tout, et de mettre au-dessus de son amour la conscience qui honore et le devoir qui est une royauté.