CHAPITRE PREMIER
En arrivant à New-Lanark (1800) Robert Owen se proposait un double objet : il voulait faire des fabriques, dont il prenait la direction, un établissement modèle au point de vue industriel comme au point de vue social. Chef d'entreprise choisi pour ses qualités commerciales, il devait réaliser les bénéfices qu'en outre de l'intérêt de leur capital, ses associés attendaient de l'affaire. Bon patron et philanthrope à système, il allait pouvoir faire à New-Lanark l'application de ses principes et tenter une expérience sociale qui pût servir d'exemple \
. 1. Autobiographie, p. 56. — « Je pris en main le gouvernement de New-Lanark, je dis le gouvernement, car mon intention n'était pas d'être un simple directeur d'établissement cotonnier et d'administrer la fabrique selon les errements coutumiers, mais d'intro- Édouard Dolléans. 8
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Les deux fins économique et sociale qu'allait poursuivre Ovven étaient étroitement liées dans sa pensée. Les profits industriels devaient permettre de réaliser les transformations qu'il avait en vue : amélioration du logement et de l'alimentation de son personnel, projets de diminution du temps de travail, de hausse des salaires et d'éducation ; d'autre part, en élevant la valeur et la force productive du matériel vivant de l'établissement, les améliorations sociales et techniques devaient avoir pour résultat un accroissement de bénéfices. Ainsi il existait une étroite solidarité entre les profits et le bien-être social des ouvriers : Owen considérait même que la prospérité de l'établissement dépendait de son paternalisme et de sa politique des hauts salaires : « Pendant les -huit premières années, dit-il 1 , je me consacrai entièrement à faire l'éducation de la population, améliorant le village et le machinisme. Du matin au soir, mon temps et mon esprit étaient uniquement occupés à inventer et à exécuter des mesures destinées à améliorer les
duire dans la conduite du personnel les principes que j'avais commencé à appliquer avec succès à la fabrique de M. Drinkwater. . . et p. 61 : L'expérience de New-Lanark était un premier commencement de mesures pratiques qui avaient pour objet de transformer le principe fondamental sur lequel, depuis son origine, repose la société. »
i. Autobiographie, p. 81.
conditions de vie de la population, et en même temps à perfectionner le travail et le machinisme de rétablissement industriel. »
On doit rendre à Owen cet hommage qu'il a réalisé la double fin qu'il s'était proposée. C'est même la seule fois où ses projets ont eu un plein et entier succès ; mais les résultats qu'il obtint à New-Lanark suffiraient à lui assurer une place à part dans l'histoire du mouvement industriel et social. A une époque où la patronat ne se préoccupait que de l'outillage et des moyens mécaniques de développer la force de production, Owen le premier comprit qne la productivité dépendait tout autant de ce qu'il appelle l'outillage vivant que des machines inanimées. Le premier, il a préconisé la politique des hauts salaires, de la saine et substantielle alimentation et de l'hygiène domestique comme propre à dégager en l'ouvrier toute la puissance productrice. Owen ne s'est pas placé seulement au point de vue du rendement industriel qui conduit déjà à .respecter l'instrument humain au même titre que la machine qui doit être entretenue en bon état. Par un sentiment philanthropique, qui à cette époque était rare chez les chefs de la grande industrie, il a considéré en l'ouvrier non pas seulemeut l'instrument de production, mais l'être humain : il a reconnu que le patron avait le devoir d'assurer au
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travailleur qu'il emploie une part de bien-être et même de joie.
Sans vouloir insister longtemps sur le côté purement industriel de l'œuvre entreprise par Owen, il est cependant nécessaire, avant d'aborder les détails de sa politique sociale, de donner quelque idée de la valeur commerciale qu'avaient acquise entre les mains d'Owen les fabriques de New-Lanark
Acheté à M. Dale £ 60000, rétablissement est estimé, en i8i3, £ i34ooo, soit une plusvalue de plus de 100 °/ . iNon seulement chaque année Owen assure à ses associés 5 % d'intérêts sur leur capital, mais les profits de l'établissement (1800-1809) sont de £ 60000 et, dans l'espace des quatre années suivantes (1809i8i3), ils s'élèvent à £ 160000. Ces chiffres semblent prouver que les réformes sociales d'Owen ont été loin de nuire à la prospérité de l'établissement ; celui-ci put, sans en souffrir, traverser la crise industrielle qui suivit la fin de la guerre avec la France. Owen apportait à son . établissement les derniers perfectionnements techniques : il améliora peu à peu et transforma entièrement le machinisme ; il porta, nous dit le D r Mac-Nab, la division du travail à un haut degré de perfection : « Je regrette que les limites de cet ouvrage ne me permettent pas
d'indiquer en détail les différentes applications de la division du travail qui existent à New-Lanark, depuis l'achat de la matière première jusqu'à sa vente à l'état de produit manufacturé. La division du travail atteint un degré de perfection tel qu'il est impossible d'y apporter aucune critique. » Le D r Mac-Nab insiste sur les pratiques commerciales d'Owen, pratiques grâce auxquelles il assurait à l'établissement une demande régulière 1 : « L'agent chargé de la correspondance commerciale doit obéir aux deux règles suivantes : tout d'abord toutes les fois qu'il reçoit des commandes et sauf au cas où l'époque de la livraison est la condition principale du contrat, l'agent, s'il a de bonnes raisons de croire à la baisse probable du prix de l'article, doit suspendre l'exécution de la commande, écrire immédiatement au client et attendre sa réponse définitive. Au contraire, au cas d'une hausse probable et importante, l'agent reçoit l'ordre d'écrire aux principaux clients de la compagnie pour les avertir d'acheter sans retard. Grâce à ces procédés, Owen a créé entre lui et sa clientèle une confiance mu- *
i. Ce passage du D r H. Grey Mac-Nab et les extraits cités plus loin des « New Views of Mr Owen of New-Lanark impartially considérée, (1819) forment l'appendice B de la 5 e partie de The new Existence of man upon the earth with an appendix conlaining a collection of évidence repecting New-Lanark, i854.
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tuelle et assure à rétablissement une demande régulière, ce qui vérifie la vieille et excellente maxime que l'honnêteté est la meilleure des politiques. Owen a ainsi une clientèle choisie et des relations commerciales de toute sécurité et solvabilité, condition à l'heure actuelle essentielle au succès. Owen est garanti contre les pertes des faillites, et une population bien portante et heureuse lui assure un travail régulier et productif 1 . » Et le D r Mac-Nab ajoute qu'il souscrit à cette déclaration d'Owen que le succès de rétablissement tient aux réformes accomplies à New- Lanark.
L'œuvre d'amélioration sociale accomplie à New-Lanark n'a pas été chose aisée. Les projets philanthropiques d'Owen ont rencontré d'autres obstacles que la nécessité de tirer de rétablissement des profits élevés. Il fallait transformer complètement une population misérable qu'Owen nous dépeint en ces termes : « La population vivait adonnée à la paresse, à la pauvreté et à toute espèce de crimes, par suite endettée, épuisée et
i. Mac-Nab, op. cit.
misérable... On peut dire en vérité qu'à cette époque ils (les habitants de N . L . ) possédaient presque tous les vices et presque aucune des vertus d'une communauté sociale. Le vol et le recel des produits volés était leur commerce, la paresse et l'ivrognerie leurs habitudes, le mensonge et la tromperie leurs mœurs, des querelles privées et religieuses leurs pratiques journalières. Le seul lien qui les unît était leur opposition zélée et systématique à leurs employeurs * . »
A cette époque 2 , la population de New-Lanark se composait de i 3oo personnes, établies dans le village, et de 4 ou 5oo enfants pauvres fournis par les établissements de charité d'Edimbourg. Nourris, logés, habillés, ces enfants devaient travailler, été comme hiver, de 6 heures du matin à 6 heures du soir; après leur longue journée de travail, on essayait de leur apprendre à lire et à
i . A New View of Society or Essays on ihe Principe of the Formation of the Human character, p. 277-279. Appendice B au vol. I de Life of Robert Owen.
2. Autobiographie, p. 60. New View, p. 276. Les paysans écossais étaient peu disposés au travail de la fabrique ; aussi lorsqu'en 1784 M. Dale avait fondé sa filature, il avait eu grand'peine a attirer la main-d'œuvre nécessaire. C'est pourquoi il avait fait construire un large bâtiment pour y recevoir les enfants pauvres que lui procuraient les établissements de charité d'Edimbourg et de Glasgow, enfants de 5 à 10 ans. Voir aussi la déposition d'Owen, p. 20 du Rapport sur l'état des enfants employés dans les manufactures, cité au chapitre suivant.
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écrire, mais les forces de ces enfants étaient épuisées et cette tâche supplémentaire ne faisait que les tourmenter sans leur servir à rien. Le premier acte d'Owen à son arrivée à New-Lanark fut de mettre fin aux conventions passées entre son beaupère et les paroisses et de décider que désormais on n'emploierait plus à la fabrique aucun enfant des établissements de charité ; de nouvelles maisons devaient être construites dans le village pour recevoir le surplus de main-d'œuvre nécessaire.
Owen n'avait pas seulement à lutter contre les habitudes misérables de la population ouvrière, abêtie par les longues journées de travail et épuisée par une mauvaise, bien que coûteuse, alimentation ; il avait à vaincre l'hostilité même de cette population. Anglais, parlant un langage différent du leur, il était considéré par ces travailleurs écossais comme un étranger qui venait prendre la direction de l'établissement dans l'unique intention de tirer d'eux du surtravail pour un salaire de famine. Enfin la population ouvrière était d'instinct opposée aux transformations qu'Owen voulait accomplir et qui allaient déranger ses habitudes.
Le premier soin de notre réformateur est de choisir quelques individus, plus intelligents et moins prévenus contre lui que les autres, et jouis-
sant d'une certaine influence sur leurs camarades. Owen s'efforce de leur expliquer ses intentions, il essaie de leur faire comprendre que les réformes qu'il a en vue leur procureront, ainsi qu'à leurs enfants, de grands et durables avantages. Il leur demande s'ils veulent bien l'aider à instruire leurs camarades et aies préparer à ces transformations. Ainsi, peu à peu, la confiance des plus raisonnables d'entre les ouvriers est gagnée, mais la majorité conserve pendant longtemps contre lui un esprit soupçonneux.
Il faut admirer, avec le D r Mac-Nab, le sens pratique avec lequel Owen a gouverné les habitants de New-Lanark ; il faut admirer le soin avec lequel il savait choisir et former ses aides et ses agents. Ecoutons ce que dit de ceux-ci le D r Mac- Nab qui a visité New-Lanark en 1819 : « Les directeurs et agents subalternes, employés dans les six importants départements de cet immense établissement, ont tous été régulièrement et graduellement dressés par leur maître... Owen, comme réformateur pratique, a une habileté sans égale qui apparaît d'une façon vivante aux yeux des étrangers qui causent avec ses agents ; la plupart, avant leur nomination à une place importante, ont été formés pendant de nombreuses années ; leurs salaires s'élèvent d'une façon graduelle et modérée jusqu'à ce qu'ils soient consi-
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dérés (ce qui est le plus cher de leurs désirs) comme qualifiés pour mériter la confiance de leur maître et la responsabilité du département qui leur est assigné. Le directeur actuel de la fabrique de coton est un highlander qui gagnait seulement un salaire hebdomadaire de quelques shillings la première année de son séjour à New-
Lanark : son salaire est de £ 35o par an Ces
agents sont tous sans exception des hommes d'un caractère élevé et paraissent prendre un ardent intérêt au succès des idées d'Owen. Ces hommes sont actuellement dans la colonie les maîtres de morale des heureux habitants de New- Lanark. » Les agents d'Owen remplissent à Tégard des ouvriers la tâche importante d'éducateurs moraux.
Owen ne se contente pas d'encadrer son personnel d'agents dévoués, intelligents, façonnés par lui et pénétrés de son esprit, agents destinés à maintenir la discipline et à faire l'éducation morale de cette population ; il cherche à améliorer la condition matérielle de ses ouvriers, à les entourer, selon sa théorie, des circonstances les plus favorables à leur développement et à leur bien-être physique.
Les premières mesures, que prend Owen pour faire des habitants de New-Lanark une population saine et bien portante, ont trait à leur loge-
ROBERT OWEN LE BON PATRON DE NEW-LANARK i23
ment et à leur alimentation. Le village avait été construit d'une façon hâtive et économique, lorsqu'en i78/l,par l'attrait d'un loyer peu élevé, M. Dale avait voulu s'assurer une main-d'œuvre à bon marché; les habitations étaient sales et misérables. Un ancien maître d'école de New- Lanark 1 nous fait de la transformation opérée par Owen dans le village la peinture suivante :
« Ceux qui ont visité New-Lanark ne peuvent se faire une idée de l'aspect que présentait le village au moment de l'arrivée de M. Owen. Les maisons n'avaient à cette époque qu'une chambre; peu avaient plus d'un seul étage ; et le tas de fumier devant la porte était considéré par les habitants comme l'annexe nécessaire à leur humble habitation... Considérant que l'homme est la créature des circonstances qui l'entourent et qui forment son caractère, M. Owen tirait de ce principe la conclusion que, pour faire de ses ouvriers d'honnêtes gens, il fallait toutd'abord commencer par rendre les conditions extérieures de leur vie confortables. Aussitôt son arrivée il réu-
I. Un ancien maître d'école à New-Lanark : Robert Owen à New-Lanark, série d'anecdotes intéressantes, bref et authentique exposé du caractère et de la conduite de M. Owen à New-Lanark, avec une réfutation complète des assertions absurdes et mensongères qu'on a si habilement fait circuler sur son compte et sur ses actes. Manchester, printed by Cave and Sever. Pool Told, intéressante brochure de 16 pages, i83().
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nit maçons et charpentiers, et bientôt, peut-on dire avec emphase, un Nouveau Lanark s'éleva sur les ruines del'ancien . — Etje puis affirmer,contrairement à beaucoup d'assertions erronées, que, pour ce qui regarde le confort et les commodités, il n'y a ni en Angleterre ni en Ecosse aucune autre localité du même genre dépassant New-Lanark.
— Grâce à la bonté de leur employeur, les habitants de Npw-Lanark possédaient des maisons convenables et confortables. Les rues et les places pour déposer les ordures étaient chaque jour balayées et proprement tenues par des hommes nommés et payés par Owen à cet effet. Mais les habitudes de propreté domestique étaient totalement inconnues. Il fallait une énergie peu ordinaire pour essayer de remédier à cet état de choses. Les pauvres gens ont l'orgueil de penser que, du moment qu'ils paient leur loyer, leur maison est à eux et, si quelqu'un a la prétention d'intervenir dans leur intérieur, il attire sur sa tête la colère de la ménagère. M. Owen n'échappa pas à cet écueil. Tout d'abord, par ses recommandations et d'occasionnelles conférences sur les bienfaits de la propreté, il tenta d'amener les habitants de New-Lanark à observer attentivement ce devoir; mais, bien que considérée comme une vertu chrétienne, elle était, comme beaucoup d'autres vertus, mise fort peu en pratique.
M. Owen résolut alors d'essayer de mesures plus efficaces. Il réunit un meeting public et conseilla de nommer un comité pris dans son sein et chargé chaque semaine de faire l'inspection des maisons du village; dans un livre qu'il leur donnerait à cet effet, les visiteurs inscriraient un rapport fidèle de l'état dans lequel ils auraient trouvé chaque maison. Cette recommandation fut accueillie avec assez de cordialité par la partie masculine de la population, mais je me rappelle qu'elle rencontra l'opposition des femmes et déchaîna leur fureur. Elles décidèrent presque à l'unanimité de fermer leur porte aux nez des visiteurs ; elles les appelaient chercheurs de punaises, et M. Owen n'échappa pas à la fureur générale; malgré cette opposition, on passa outre et, sur l'ordre formel d'Owen, on agit d'une façon si conciliante que bientôt toute hostilité cessa 1 . »
L'alimentation des ouvriers était peut-être encore plus déplorable que leur logement : pour se procurer très cher et à crédit des produits plus que médiocres, les ouvriers devaient s'adresser aux cabaretiers et débitants de boissons alcooliques. Ceux-ci achetaient à des prix très élevés des articles de qualité très inférieure qu'ils revendaient aux ouvriers à des taux extraordinaires : la
i. Un ancien maître d'école, op. cit., p. 4 et 5.