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viande n'était guère que de la peau et des os, et le reste à l'avenant. Owen décida de faire ouvrir par la compagnie un large magasin qui pût fournir aux ouvriers toutes les nécessités de la vie bien au-dessous du prix des cabarets et marchands au détail. Il achetait au comptant sur les meilleurs marchés, et même pour certains articles, comme le combustible et le lait, il passait des contrats importants. Le magasin de la compagnie offrait au prix coûtant des articles de première qualité. Cette réforme eut bientôt d'excellents effets sur la santé des ouvriers, leur habillement et le confort général de leurs maisons : elle leur permettait de faire sur leurs dépenses une économie de 35 pour ioo \ Les soins paternels d'Owen ne s'arrêtèrent pas là : il ne suffisait pas, en leur procurant des produits de bonne qualité, d'amé-
i. Autobiographie, p. 63. Dans le rapport de la députation de Leeds, cité par Mac-Xab, on lit : « Dans une de nos promenades, nous rencontrâmes une femme avec un morceau de bœuf de choix acheté à l'établissement. Elle nous dit qu'elle l'avait payé seulement 7 pences la livre et qu'elle n'aurait pas pu se le procurer sur le marché de Glasgow à moins de io pences. » — Dans VAutobiographie, p. i55 : « Quelques-unes des plus larges familles qui gagnaient £ 2 par semaine me dirent que la nouvelle façon dont je fournissais à leurs besoins leur économisait io schillings par semaine. Il faut faire entrer aussi en ligne de compte la grande différence entre des articles détériorés et de qualité inférieure et les meilleurs articles naturels non falsifiés. Les épiceries et cabarets disparurent et bientôt la population fut allégée du poids des dettes précédemment contractées vis-à-vis d'eux. »
liorer la santé et le bien-être des ouvriers, il fallait encore les amener à ne pas contredire, par l'usage des boissons alcooliques, les bons effets d'une alimentation saine. Or l'ivrognerie était un vice fort répandu parmi les habitants de New-Lanark. Mais Owen ne veut pas procéder par interdiction et, pour atteindre ses fins anti-alcooliques, il se garde bien, comme le dit le D r Mac-Nab, d'employer cette mauvaise politique qui consiste à vouloir rendre les gens sobres malgré eux. Il recommande aux chefs de service de désapprouver en toute occasion l'ivrognerie ; dans les périodes de sobriété où l'ouvrier souffre des suites de ses excès antérieurs, ses camarades plus sages lui énumèrent les effets pernicieux et destructeurs de l'ivresse. Peu à peu on éloigne les cabarets du voisinage immédiat des habitants, et les ouvriers connaissent le bien-être et la santé qui accompagnent la tempérance. Graduellement l'ivrognerie disparut et le plus grand nombre de ceux qui sacrifiaient habituellement à Bacchus se firent remarquer par leur sobriété inébranlable 1 .
Malgré toutes ces mesures paternelles, beaucoup d'ouvriers conservaient quelque défiance envers leur nouveau patron, lorsqu'un événement permit à Owen de détruire leurs derniers
i. New View, p. 280.
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préjugés et de gagner leur entière confiance. On était en 1806. A la suite d'un différent diplomatique, les Etats-Unis, qui étaient devenus le grand fournisseur de coton de l'Angleterre, frappèrent d'embargo leurs propres ports ; aucune balle de coton ne pouvait être exportée et on ne savait pas combien de temps l'embargo pouvait se prolonger. La hausse rapide du coton plaçait les filateurs dans l'alternative d'arrêter leurs métiers et de congédier leurs ouvriers ou de continuer à travailler et de courir le risque d'une baisse de prix soudaine et considérable au cas où l'embargo serait levé. C'est à la première solution que se décidèrent les patrons filateurs. Owen ne pouvait se résigner à perdre le bénéfice de ses longs efforts pour former son personnel, il trouvait injuste et cruel d'imposer à ses ouvriers de terribles privations. Aussi résolut-il d'arrêter les métiers, mais de ne pas renvoyer ses ouvriers et de continuer à leur payer le même salaire pour nettoyer les machines et les conserver en bon état 1 . Pendant les quatre mois que dura l'embargo la population de New-Lanark reçut son salaire habituel, et c'est ainsi qu'Owen conquit définitivement le cœur de ses ouvriers.
1. Autobiographie, p. 63 : £ 7000 soit 175000 francs pour quatre mois.
Sûr désormais de posséder l'entière confiance de son personnel, Owen poursuivit son œuvre plus activement encore. Convaincu que l'homme «st irresponsable, il considérait les peines non seulement comme injustes, mais comme nuisibles. Son précepte était : prévenir et non punir. A cette fin il s'efforce d'entourer ses ouvriers de circonstances qui les amènent mécaniquement à bien penser et à bien agir. Les vols étaient très fréquents à la fabrique ; ils étaient encouragés par les nombreux tisseurs de coton qui se trouvaient dans le voisinage. Pour prévenir le vol, Owen avait trouvé le moyen de découvrir la perte d'une simple bobine et, fidèle à ses principes, jamais il n'infligeait aucune punition, pas même, dit-il, un emprisonnement d'une heure. Les agents qu'Owen avaient formés se contentaient de montrer aux voleurs les bénéfices immédiats qu'ils retireraient d'une conduite différente : ils leur indiquaient comment par leur travail ils pourraient se procurer un gain bien supérieur à celui qu'ils retiraient auparavant de leurs pratiques malhonnêtes.
On agissait dans le même esprit à l'égard des disputes qui s'élevaient entre les ouvriers. Lorsqu'on ne parvenait pas à obtenir des parties un accord amiable, on en référait au directeur. Dans la plupart des cas, les deux adversaires étaient
Edouard Dolléans. 9
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plus ou moins dans leur tort : on leur expliquait ces torts réciproques, on leur conseillait un cordial oubli et on leur faisait pour l'avenir quelques simples recommandations bien senties, à peu près en ces termes : « Désormais employez-vous à faire, pour vous rendre heureux et satisfaits les uns des autres, les mêmes efforts que vous avez faits jusqu'à présent pour vous rendre malheureux ; conservez dans votre esprit ce court précepte et faites-en l'application en toute occasion ; grâce à lui, vous transformerez en un Paradis un lieu dont, en agissant d'après un principe erroné, vous avez fait un séjour d'affliction 1 . »
Pour remplacer les punitions, Owen invente le moniteur silencieux, appelé par les ouvriers le télégraphe 2 . C'est un morceau de bois à quatre faces (noire, bleue, jaune et blanche) et suspendu en évidence près de chaque ouvrier. La couleur de la face placée en relief indique la conduite de l'individu pendant le jour précédent. Le n° 4, noir, est l'indice d'une mauvaise conduite, le n° 3 t bleu, d'une conduite indifférente, le n° 2, jaune, d'une bonne et le n° 1, blanc, d'une excellente conduite. Le nom de chaque ouvrier est inscrit dans un livre où l'on chiffre jour par jour sa con-