‹ Individualisme et socialisme: Robert Owen, 1771-1858Chapitre 44 sur 104 · Id., p. 238, 19 avril · texte numérisé non relu

Id., p. 238, 19 avril

travail des autres ; on ne doit pas maltraiter les intempérants ; on doit traiter avec une extrême patience les membres atteints de la maladie de paresse ; ceux qui se dérobent au travail méritent la pitié. On ne doit pas ressentir de colère à l'égard des femmes à cause de leur aversion pour le travail en commun ou lorsqu'elles braillent (sic), se querellent ou causent bruyamment. »

A New-Harmony, il semble que bon nombre de communistes soient atteints de la maladie de paresse. Un correspondant de la Gazette* met le doigt sur le vice du système, lorsqu'il se demande s'il est possible, dans le nouveau système social, d'éveiller la conscience de l'individu de façon à lui faire sentir sa responsabilité ; il faut un motif déterminant pour exciter l'homme au travail physique : ce motif existe-t-il à New-Harmony ? Ne faudrait-il pas que chacun ait l'obligation d'exécuter une certaine somme de travail et que personne n'ait le droit de se mettre à table avant que cette tâche soit terminée ? Or, à New-Harmony, on est libre de ne pas travailler, puisque les besoins peuvent être satisfaits indépendamment de l'effort accompli : la paresse de beaucoup profite de cette liberté. Les uns travaillent et les

i. New-Harmony Gazette, 19 avril 1826, p. 337.

autres ne font rien. En mai 1826, un article signé M. se plaint de ce que les laborieux ont à faire une triste expérience : travailler pour ceux qui sont incapables ou qui ne veulent rien faire. Pour contraindre indirectement les paresseux au travail, l'administration imagine de publier officiellement i le nombre d'heures de travail de chacun ; mais cette tentative de contrainte morale n'a aucun effet.

En avril 1826, le duc Bernard de Saxe-Weimar fait à New-IIarmony une visite dont le récit est un aperçu intéressant sur la situation matérielle et morale de la colonie. La première personne que le duc rencontre à son arrivée est un homme, d'une cinquantaine d'années, simplement vêtu, qui lui dit le désordre dans lequel il va tout trouver à New-Harmony ; quand le duc demande son nom à cet inconnu, il apprend qu'il est en présence de Robert Owen. Du récit du duc de Saxe-Weimar se dégage l'impression que rien n'est organisé à New-Harmony que le plaisir.

Durant tout le séjour du duc, ce ne sont que danses et concerts. La musique, nous dit-il, est excellente et les cotillons très gais : on a même

1. New-Harmony Gazette, p. 268, 17 mai 1826 ; l'article signé M... dit que la chose la plus particulièrement désirée est de protéger les membres laborieux et honnêtes contre la sensation désagréable de travailler pour les autres.

inventé une figure qu'on appelle le nouveau système social. Des stances de Lord Byron alternent avec les chants gracieux de voix mélodieuses. La soirée qui précède le départ du royal visiteur se termine par une promenade en bateau au clair de lune. Par contre, la vie est très frugale ; pour tout menu, parfois, le repas se compose d'un unique dindon : aussi le duc déclare-t-il que durant tout son séjour il n'a pas eu à se plaindre d'un seul mal de tête. Malgré les professions de foi égalitaires, le duc de Saxe- Weimar remarque, et il insiste sur ce fait, que les communistes souffrent de l'égalité, les femmes surtout. Il rapporte les confidences que plusieurs d'entre elles lui firent à ce sujet : l'égalité n'est point de leur goût. Le plus souvent, du reste, ceux qui ont reçu une éducation plus raffinée font bande à part, se groupent entre eux sans faire attention aux autres. Dans les bals, bien rarement les travailleurs manuels se mêlent aux danses : ils restent assis près des tables, lisant les journaux. Une anecdote que le duc de Saxe- Weimar rapporte est significative : une jolie jeune fille du nom de Virginie, venue à New-Harmony à la suite d'une déception sentimentale, est au piano lorsqu'on vient lui dire qu'il est l'heure de traire les vaches ; tout en pleurs, M Ue Virginie doit interrompre son chant pour la besogne ingrate et matérielle qui lui fait

maudire légalité et le nouveau système social 1 . La petite colonie ne souffrait pas seulement de ces mouvements de révolte mal réprimés, de ces impatiences individuelles, mais de la campagne systématique que menaient publiquement les dissidents. Ceux-ci discutaient tous les actes de l'administration et tournaient en ridicule Owen et son système. Ils assiégeaient la Gazette de questions indiscrètes 2 , auxquelles Robert Owen était prié de répondre : les uns, par exemple, lui demandaient pourquoi, dans le modèle qu'il présentait des bâtiments de la cité communiste, la forme du parallélogramme était préférable à celle du triangle ; d'autres se plaignaient d'avoir dépensé 20 000 dollars pour venir constater à New- Harmony que le communisme était impraticable. Malgré toutes ces critiques, qui auraient dû lui démontrer combien on était loin de l'harmonie nécessaire au fonctionnement du système social, Owen conservait sa fpi inébranlable ; son optimisme s'affirmait encore le l\ juillet 1826, jour anniversaire de l'Indépendance américaine, dans sa déclaration de l'Indépendance mentale 3 : après

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