CHAPITRE IIL
Nécessité que cet Etre existe.
Ajorsque je cherche cet être hors de moi, si mon cœur ne me Favoit déjà nommé , si ce sentiment intime qui est en même temps l'œil de mon âme et la première des révélations, ne me l'avoil montré, je le reconnoîlrois dans le mouvement. Le mouvement ! y avons-nous assez réfléchi ? et a-t-il excité, comme il le devoit , toute notre surprise? Partout où je l'aperçois , je suis prêt à me prosterner; je vois un maître et une cause première. L'immobilité est la mort ; le mouvement est la vie. Il en est aussi le signe. Et la vie qui l'a donnée? d'où procédé-telle ? La pensée se refuse à admettre des générations sans origine. Elle les supposeroit plutôt sans Jin, car d'elles-mêmes elles ne cesseront pas ; d'ellesmêmes également elles n'ont pu naître. 11 faudra donc une cause externe de leur entière destruction, commeilen a fallu une de leur première apparition.
Je cherche partout des causes , et je ne vois partout que des effets.
La seule volonté de l'être animé me paroît une cause quant aux mouvemens qu'elle exécute; elle constitue sa personnalité. Mais elle est encore un i.ffet quanta elle-même, puisqu'il est impossible qu'elle se soit donné l'être.
Ce qui n'a pas existé toujours , a eu nécessairement un auteur. J'ai la conscience de ma vie pas-
-, mais je sais qu'elle ne sauroit remonter au delà d'un certain nombre d'années : donc il s'est fait une transmission quelconque en ma faveur.
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Cette transmission n'a pas eu au profit de mon devancier , d'autres caractères que pour moi-même. Dès-lors je ne puis l'envisager que comme un effet.
Des effets reculés à l'infini, mènent à l'absurde.
Le mouvement aura beau se propager , par les lois de l'élasticité, entre vingt billes d'ivoire en contact, il est de nécessité qu'une cause ait produit le premier choc , en donnant une impulsion à la première bille.
J'ai connu mon père; mon aïeul a donné l'être à celui-ci, qui a eu lui-même un auteur. On remonteroilà des milliers de générations , que la dernière n'offriroit jamais en elle-même sa cause suftisante. La race Jiumaine , reculée dans la profondeur des siècles, neseroit pas plus avancée à cet égard, qu'elle l'est présentement. Sa perpétuité n'est qu'un ordre successif; nulle succession ne sauroit avoir lieu sans un mouvement, aucun mouvement sans cause. La cause passant sans cesse d'un être à un autre, n'est le propre d'aucun. Donc elle vient d'ailleurs ; donc elle n'appartient point à la matière proprement dite.
Hériter, c'est ne posséder que par accident : or# la vie n'est qu'un héritage, puisque nous ne pouvons nous la donner à nous-mêmes; comme accident, il faudra qu'elle rentre, dès son principe , dans la classe des effets.
Une série d'êtres matériels mus dans la même direction , ainsi que nous l'avons dit , indique une origine. Le fleuve , il est vrai , coule sans interruption ; mais Bruce en s'enfoncant dans les profondeurs de l'Abyssinie , remontera à sa source. Qu'il creuse encore avec le naturaliste, et il trouvera la première goutte d'eau.
Partout où il se montre, le mouvement as;it sur
un sujet : un sujet en tant que passif, n'a pas l'activité en propre, autrement il seroit, dans le même point et au même instant , la cause et l'effet.
Où il y a des parties, elles sont homogènes ou non : clans le premier cas, aucune n'a le droit d'im-
E rimer le mouvement ; dans le second , il s'arrêtera ientôt, en vertu des lois de l'équilibre. Le mouvement procède donc de l'unité d'un principe agissant sur la matière.
Le corps que je viens de mouvoir s'arrête , et son impulsion insuffisante pour mouvoir le corps voisin , meurt sans laisser le moindre principe d'action. Cependant le mouvement subsiste dans la nature; à chaque instant il se perd, à chaque instant il se renouvelle : donc il procède d'une source inépuisable. L'infini matériel est inadmissible : donc le mouvement aura une autre origine, surtout quand on aura remarqué que , sous la même forme , il se perpétue dans des niasses sur lesquelles agissent des puissances contraires; tels sont les grands corps célestes.
Deux forces égales qui , des deux angles similaires d'un triangle iso( èle , attireroient un poids suspendu à son sommet , finiroient par le placer au milieu de sa base. Ici le mouvement étant composé, il est évident qu'il n'appartient pas à l'objet sur lequel il exerce son action ; mais un mouvement composé n'est lui même qu'un double effet. Or , dans l'univers , tout n'est que mouvement composé; tout y participe de la tangente qui devient courbe par une déviation continuelle de la ligne droite : dèslors on nesauroit faire un pas dans le système organique ou inorganique des êtres , sans reconnoîtro au préalable une première cause et une cause indépendante du système.
Il nous est effectivement impossible de nous fi-
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gurer une nature mère des êtres organisés, qui les ait produits et les perpétue d'elle-même , c'est-àdire sans une impulsion précédemment reçue. Si ]a totalité d'une espèce de quadrupèdes, ou même si la masse entière des animaux périssoit simultanément sur notre globe, avec leurs germes répandus sur le sol, dans les eaux et dans l'atmosphère, il est de toute certitude que la partie restante de la création (nous voulons dire les solides , les fluides et les végétaux réunis), ne combleroit jamais ce vide , malgré la tendance au mouvement que leur a déjà imprimé la volonté créatrice , et qui pourroit donner lieu à certains résultats ; car nous ne nous permettrons pas de résoudre le problème des générations prétendues spontanées qui, dans une supposition affirmative , devroient être encore rapportées à cette tendance. Il n'en est pas moins vrai qu'un grand vide auroitlieu. Donc une main étrangère à la matière y alluma ces étincelles de vie qui, dans les corps organisés , brillent à la surface du globe , et qui ont reçu le dépôt sacré du mouvement.
Dans l'hypothèse qui rapporteroit leur origine à l'activité d'une force plastique , les êtres animés n'auroient qu'une manière de parvenir à la vie : ils la devroient sans doute à une combinaison effectuée par un ferment quelconque qui , après en avoir rapproché les élémens , les assujettiroit à des formes devenues constantes à la suite d'une multitude indéfinie d'aberrations; car il ne seroit permis de supposer la validité d'un seul de ces germes , que lorsque la convenance exacte des parties avec le tout et des extrémités avec leur centre seroit enfin décidée. Dans ce cas, la nature, moins heureuse que cette cité , au sein de laquelle la loi se hâtoit d'effacer les foibles empreintes de la vie ,
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eût pu pleurer, pendant une éternité, au milieu de la. solitude profonde d'un globe sur lequel , après des millions d'essais, elle ri eût pas réussi à fixer la moindre existence organique. Nous accordons davantage aux partisans des générations spontanées : en admettant le résultat le plus favorable de toutes les combinaisons possibles , c'est-à-dire la formation fortuite de l'être le plus compliqué et le plus étonnant qui se mon Ire ici - bas ( de l'homme même) . il eut lallu que cet être naquit enfant, ou enrichi de toutes les qualités physiques et morales dont se compose le brillant apanage de la virilité.
Dans le premier cas , ignore-t-on que la foiblesse organique et intellectuelle . de notre espèce à son aurore , s'oppose à tout développement de l'individu qui ne seroit p;:s favorisé par une main étrangère? Privé du sein qui allaite , des bras qui réchauffent, de l'œil maternel qui devine le péril, de la tendresse qui s'immole pour l'écarter, el de la prévoyance qui assure les ressources du lendemain , ce voyageur d'un jour eût bientôt succombé dans la route , et à peine allumée l'étincelle de la vie eût été forcée de s'éteindre.
La supposition d'une maturité absolue dans l'être humain appelé fortuitement à l'existence est aussi peu admissible, puisqu'il est prouvé que le plus grand nombre de nos organes ne peut parvenir à son développement qu'en passant par des gradations et des combinaisons , véritables conséquences l'une de l'autre. Ainsi la forme gélatineuse des os a dû être dessinée avant de s'imprégner du phosphate calcaire qui les consolide ; ce n'est que par des sécrétions el des résorptions continuelles du sang que la liqueur séminale devient prolifique ; l'air eût brisé les poumons qui eussent commence
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à l'aspirer avec l'abondance convenable pour imprimer le mouvement circulatoire aux fluides ; nul doute que le besoin d'alimens solides ne se fut fait sentir , avant que le tissu du tube intestinal eut été en état de résister à leur action ; enfin le temps que le sujet eût employé à s'affermir sur lui-même en eût été le destructeur.
Et pourtant l'homme existe , ainsi que plusieurs espèces auxquelles les mêmes observations sont appliquables !
Les anciens faisoient descendre les dieux de folvmpe, lorsque , sans cette puissante intervention, iintrigue de leurs drames ne pouvoit se dénouer : qui ne voit que le môme secours est ici nécessaire? L'homme n'a pu naître enfant ; il n'a pu naître homme; il faut donc qu'il ait été crée homme avec la faculté de se reproduire tel, dans des êtres confiés à ses soins; il faut que, ne pouvant vaquer seul à cette reproduction , il ait trouvé à ses côtés la compagne qui devoit y concourir; il faut, par une sorte de prestige , que le nouveau-né n'ait quitté l'utérus que pour entrer plus intimement encore dans le cœur maternel; il faut que notre espèce ait commencé au moins par une dualité harmonique , quoique distincte en chaque sujet, et que ceux-ci se soient vus subitement en possession de toutes les forces physiques et morales, de tous les instincts et de toutes les prévoyances qui pourvoient en assurer la durée ; car il seroit fort à craindre qu'un être humain, apparaissant tout à coup au milieu des accidens de la nature , sans l'expérience de la vie , n'en payât cher l'apprentissage.
Admettre une nature agissante de sa propre force, de toute éternité, c'est supposer qu'elle doive l'être encore ; car on ne sauroit perdre ce que Ton n'a point reçu. On le possède toujours au même
degré , cl ce qui n'est point susceptible il'a( croisement, ne L'esl point de réduction. L'acte auquel on ne pourroit se livrer qu'une seule l'ois, indiqueroit un retranchement possible. Par qui, et au profil de qui se feroit ce dernier? En accordant que ce qu'on appelle du nom de nature eût spontanément produit les diverses espèces végétantes et an nuées , on seroit contraint de convenir <|ue cette nature n'étoit réservée qu'à un seul efïort de fécondité, puisque tons les individus, sortis de ses mains, ont clé pourvus de sexe ou de quelques autres moyens de multiplication ; on seroit encore obligé de concéder que cette lorce productrice fut intelligente, puisqu'elle pourvut si bien à la perpétuité de son œuvre par des rapports, des relations, des sympathies et des conséquences. Or, qu'est-ce qu'une intelligence innée dans la nature ? lorce est d'en faire un être distinct et de reconnoître un Dieu.
Si le hasard avoit jamais été appelé à jouer un rôle dans les productions des espèces , l'union de certains animaux, dont résultent des métis, serviroit merveilleusement bien cet agent aveugle et privé de raison. Voilà des souches toutes nouvelles qui s'établissent; voilà des élémens de combinaisons diverses pour la matière annualisée. Jusqu'où n'ira pas ce cours de naissances équivoques et fortuites? quelle série de créations inconnues à nos pères ne devons-nous pas en attendre? Le premier pas est franchi. Certes , dès que l'activité aveugle et spontanée de la matière est admise, cette divinité de celui qui repousse une cause intelligente , se trouve dans une position bien favorable. Ne craignez rien moins qu'une confusion de toutes les espèces. Par suite d'un désordre qui n'est pas sans exemple, la nôtre verra la raison humaine se modifier avec les appétits d'une chèvre ou d'un ourang-
outang; les mulets, les jumarts vont se multiplier; les dégradations descendront dans les classes inférieures ; rien ne sera plus distinct dans la nature ; et si jamais il exista un type primordial, il sera bientôt effacé.
Vaine supposition ! le désordre s'arrête aux premiers pas. Où l'analogie cesse, les produits sont nuls ; la cause du hasard ne semble avoir été un instant servie que pour mettre au jour toute sa nullité et toute son impuissance. L'animal est resté distinct dans son espèce; l'homme est resté homme. Ne pouvant s'élever ici-bas où il règne , il n'a pas non plus descendu ; et les regards ou les désirs du quadrupède , de la motte de gazon où il rampe , ne se sont pas encore élancés une seule fois dans la carrière de l'infini.