CHAPITRE IV
Quelques conjectures sur I'Etre proprement dit.
JNous ne les hasardons qu'avec tremblement , et pourtant nous ne les croyons pas tout-à-fait indignes de la majesté suprême.
Elle nous a placés dans sa sphère d'attraction : s'élever vers elle, s'occuper d'elle, c'est lui rendre encore un hommage.
Les sujets les plus distingués qui aient paru dans les différons âges et chez les difiérens peuples, ont parlé positivement de Dieu; en cela ils ne se sont pas séparés du vulgaire : c'est déjà un argument de quelque force.
Où la réllexion et le sentiment concordent, où la science et l'ignorance mènent au même but , la vérité ne sauroit être loin , et l'erreur devient la part de tout ce qui suivroit une autre route.
Quand nous formons des désirs , notre pensée , comme notre cœur, ne peut s'y fixer qu'un certain temps; elle se crée bientôt un nouvel horizon , au bout duquel elle entrevoit de nouveaux espaces à parcourir : quand elle a trouvé Dieu , elle s'arrête. Il n'y a donc rien au delà; mais aussi il faut aller jusque-là pour être satisfait.
Quel est-il? où réside-t-il? Questions qu'il pourront seul résoudre ; l'essentiel est qu'il soit.
Je ne saurois me faire une idée d'une partie de ses attributs , que par l'inspection de son ouvrage. Le livre dira toujours quelque chose de l'auteur.
Je suis moi-même une des pages de ce livre
MORALES ET PHYSIOLOGIQUES. ig
une étude sur moi me fournira donc quelques traits personnels à celui qui tenoit la plume.
Un espace immense nous sépare ; mais de tous les êtres apparens et sensibles , je suis encore le plus près de lui.
Je trouve en moi l'activité d'une substance pensante : on ne donne pas ce que l'on n'a point.
Les idées ne se présentent que successivement à l'esprit de l'homme, parce qu'en sa qualité d'être mixte , il n'agit que par des organes , et que des organes ne sont pas susceptibles de plusieurs opérations simultanées.
Nous ne saisissons que des détails de l'empire intellectuel ; c'est une terre dans laquelle nous ne pénétrons que pas à pas ; à peine nous est-il donné d'explorer ses rivages. Ainsi que notre rétine n'admet qu'une certaine quantité de faisceaux lumineux, ainsi notre entendement a sa mesure de capacité. Quand notre raison va jusqu'à combiner un petit nombre d'idées qu'elle l'ait marcher de front , et dont elle tire des résultats, elle est forte. Alors on la qualifie de génie , et on la voit briller sous le nom de Buffon ou de Montesquieu.
Une perfection et une multiplication d'organes se prêteroient à des combinaisons plus compliquées. L'ame n'opère qu'avec des instrumens; elle peut beaucoup par sa nature , mais ce sont ceux-ci qui lui défaillent.
De là nous sommes induits à croire que l'homme ne raisonne que parce que telle est son essence constitutive, et que ce qui est une perfection, chez Lui , dans Dieu seroit une imperfection.
Le parcellaire est de la créature : les masses sont du créateur. Celui-ci n'a donc qu'une pensée, et elle les embrasse toutes. Le moment présent est le point central de l'éternité , et I'Ethe principe ne sort
jamais de ce point-là, d'où il s'approprie tous les modes du temps. Il connoît etilne jugepas, parce que !<' jugement entraîne une succession d'idées, eVproced* de La comparaison qui seroil une dérogeance de I'Etre,
il existe sans doute, dans la langue du ciel , ce mot auguste qui exprimeroit d'un seul trait l'acte de la vue , du pouvoir et de la volonté sans bornes simultanément réunis. Nous sommes réduits à bégayer ici notre impuissance, en adorant, sous les voiles mystérieux dont elle se couvre, la raison UNIVERSELLEMENT PRÉSENTE QUI VEUT ET QUI PEUT (l).
Nous ne saurions l'associer sans crime à aucune de nos passions. La colère vient de foiblesse; l'envie de partage ou de privation ; la vengeance d'un sentiment de douleur. L'Eternel est fort; il n'a point de rival , il possède seul et ne peut être atteint.
Cependant le bonheur fait partie de son essence. C'est un bien qu'il a trouvé en lui avec tous les moyens d'en assurer la durée. Dieu , disent les théologiens , eût été aussi heureux, quand même il n'eût pas créé l'univers : ils ont tort , par cela même qu'il! a créé. Le bonheur est le cachet de la perfection. Toute existence y tend ; toute vie s'en nourrit; la pensée le veut , sollicitée qu'elle est par les sens, et la plante l'aspire par tous ses pores.
La justice et la bonté sont les plus beaux attributs du grand ordonnateur ; mais elles sont fondées sur des relations : pour les exercer, il a donc
(1) Nous sommes désolés que le génie révolutionnaire ait profané cette expression ; elle n'en est pas moins vraie et respectable;.
MORALES ET PHYSIOLOGIQUES. m
i fallu qu'il sortît de sa solitude , et qu'eu recourant à sa force , il conçût et exécutât la création. Voiià deux perfections qui jaillissent de cet acte même. Qui peut se flatter de déterminer les autres, de les avancer ou de les reculer dans les âges? Qui se permettra de lui dire : «Vous n'avez été bon et juste « que depuis tel siècle ou tel jour, puisque vos re- « lations ne datent que de telle époque?))
La Toute-puissance embrasse l'univers et est hors l'univers créé. Par tous les points elle y touche , elle le pénètre; par tous les côtés la matière lui est présente; par cela même qu'il n'y a rien en lui de matériel, l'Eternel la dompte, la dirige et la modifie. C'est en quoi notre organisation personnelle nous offre une foible image du grand empire qu'il exerce dans la nature. A quelques égards , ne se seroit-il pas donné un corps, en produisant la création ?
L'influence de la première des forces intellectuelles surles êtres cessera de nous étonner , quand nous aurons remarqué que la surface du globe est modifiée par une force morale unie à un svstème organique dont elle dispose d'une manière encore imparfaite. L'esprit de l'homme , qui ne communique que par des points avec la matière, change à son gré la face des villes et des empires : ce que nous exécutons avec d'aussi foibles moyens sur une partie notable de la création , le grand esprit de Dieu ne peut-il pas l'exécuter , avec une énergie triomphante , sur l'ensemble déjà régi par ses lois?
S'il le fait par une fusion de son essence dans la masse élémentaire, ou par une disposition de causes secondes qui , en remontant jusqu'à lui , ne seroient que des effets , ou même par ces deux modes d'action , c'est ce que nous nous interdisons d'examiner.
Il est seulement certain que l'unité du commandement esl une des conditions nécessaires de l'ordre. Lin rival ne viendra pas du dehors , puisque Dieu remplit tout; el au dedans Dieu ne se répétera pas lui-même ; ou si , par une sorte d'extension de l'être , il y parvenoit , ce seroit toujours lui , <-i L'unité resteroit.
La terre professe depuis long-temps une grande impiété: nous oserons la signaler, et il nous suffira de porter les premiers coups au dogme irréfléchi de&pitrs esprits , autrement nommés anges, pour que le lecteur le proclame comme faux et indigne de la majesté suprême qui n'admet de parité dans aucun de ses attributs. Il n'y a eu , il n'y a, il n'y aura jamais de pur esprit que Dieu.
Ce sera le sujet des derniers chapitres de notre quatrième livre. Nous avons lieu de croire qu'ils resteront sans réponse; que l'on se garde pour cela de supposer que nous rejetions la doctrine des substances intermédiaires. Ce n'est pas seulement la foi, mais toutes les probabilités qui militent en sa faveur. Il entre même dans le plan de notre ouvrage de la démontrer.
MORALES ET PHYSIOLOGIQUES. a3
CHAriTRE V.
Omni-science et manifestation de I'Etre proprement dit.
Coiif ME vit le Seigneur , disoient les Hébreux. Cette antique formule de serment adoptée par une famille qui av oit de belles traditions, prou veroit que la vie est inhérenle à Dieu.
Intime à la fois et répandue au dehors , elle est en lui la perfection d'un mouvement qui ne peut ni décliner ni s'accroître. Elle s'étend incommensurablement et retourne toujours à son principe. Imaginez un cercle infini réagissant du centre à la circonférence , et de la circonférence au centre. Ainsi tout mouvement prend sa source en Dieu et retourne vers lui. Père de la nature , il existe encore dans chacun des êtres qui en font partie. Il nous pénètre ; il dirige l'activité de notre mécanisme , il vit en nous , et c'est là ce qui explique son omniscience. Il ne nous est pas plus difficile de nous le représenter au centre du mouvement moral qu'au centre du mouvement physique, dès qu'il y a connexion. Les fils de tous les deux sont dans sa main. Il nous semble voir cet insecte inscrit dans un réseau dont les soies, presque imperceptibles, ne sont point effleurées par l'aile d'un moucheron , sans qu'il en acquière à l'instant la connoissance. C'est mieux : celui qui a tendu les cieux comme une toile, celui qui y a semé les mondes, a suivi de l'oeil le vol du moucheron , avant même qu'il daignât l'appeler à la vie.
Certains individus ont semblé faire un reproche au Tout- puissant êc ce qu'ij ne se manifeste pas
d'une manière éclatante et victorieuse de leurs doutes. Sans faire mention des motifs moraux qui s'y opposent, motif dans lesquels occupe la première place le maintien de noire liberté (ainsi que nous nous réservons «le le prouver dans le livre de l'union de l'être spirituel et de l'être matériel), n'étoit-il pas nécessaire que le sentiment de la divinité pénétrât en nous par les organes qui sont les causes occasionnelles de nos perceptions? En l'état, . es organes ne sont passibles que de certaines impi essions , et ce sont celles-là même dont Dieu s'est servi pour parler à nos cœurs.
L'Eternel est un pur esprit; l'Eternel est un être simple; et cet être simple, tel qu'il nous est permis de le concevoir , peut affecter toutes les formes, sans en avoir-aucune de déterminée. Ce privilège appartient à lui seul. Créateur de la nature, il apparent à nos jeux par cette partie de la nature qu'il a rendue sensible à nos organes. Habile artiste, il a mis nos sens en communication avec les objets qui nous environnent, et il ne semble avoir déposé le secret de son existence dans le sein de la nature, qu'avec la certitude que cette dépositaire infidèle ne cesseroit de le trahir en notre faveur. Les merveilles de son œuvre sont autant de voix qui le proclament, autant de discours éloquens par lesquels il s'entretient avec nous. S'il disoit plus sur cette terre que foule la créature humaine, il parleroit une langue que nous ne comprendrions pas. L'air seroit frappé de vains sons avec lesquels ne correspondait aucune fibre de notre cerveau.
Quand il nous sera donné de passer de ce monde Cl'àns un subséquent, une autre manifestation en rapport avec une autre organisation aura lieu. Les traits par lesquels la divinité se produira seront peut-être plus caractéristiques; son influence
sur nos cœurs et nos esprits sera peut-être plus décisive, parce que nous nous serons rendus plus en état de la sentir. De sphère en sphère la connoissance de la beauté immuable deviendra plus sublime et plus ravissante. Le théâtre sur lequel elle apparoîlra se proportionnant à ses desseins , les yeux avec lesquels il nous sera donné de la voir, les oreilles avec lesquelles il nous sera donné de l'entendre , gagneront également en perfection. L'homme est aujourd'hui un être doué de cinq sens. Peut-être un jour, en se combinant entre eux, ou en s'exercant sur le même objet, ils accroîtront l'intensité de nos jouissances. Qui sait si les parfums n'auront pas leur harmonie, si les sons n'offriront pas un spectacle, et si le clavecin des couleurs ne sera pas réalisé? Pourquoi ces canaux de communication avec la nature ne se décupleroient-ils pas? Dans le cas très-probable où la matière seroit susceptible d'être autrement modifiée et conçue qu'elle ne l'est dans l'économie présente, de nouvelles perspectives seroient nécessairement ouvertes. Dieu, cet être simple, ne sauroit être possédé par sa créature; mais en manières innombrables il peut être senti par elle.