CHAPITRE IL
Conjectures sur l'emploi de la matière dans la formation
des globes.
L'homme , accoutumé à porter dans ses jugemens
le sentiment de sa personnalité , est tenté d'exercer
sa critique sur tout ce qui lui pa^oît s'écarter de ses
relations ordinaires. C'est une règle qu'il applique • ^•w » i i • v5 l ri l •
îndilleremmenta tous les objets. Anaxagore ero)oit
être allé fort loin en supposante soleii plusieurs fois aussi grand que le léloponèse (1) : et les premiers contemplateurs de la voûte céleste ont eu certainement à se défendre de leurs propres préventions , lorsqu'ils y ont découvert des principes d'ordre et d'harmonie. Un examen suivi a pu seul les convaincre de l'accord qui règne dans cette immense partie de la création.
En effet , si des constellations analogues se balançaient dans les cieux, et si des astres correspondans et similaires brilloient dans les zones opposées , la régularité de ce spectacle ft apperoit davantage les regards du vulgaire ; mais un tel balancement existât-t-il , le champ dans lequel il auroit lieu, est tellement vaste , qu'il ne seroit pas donné à notre vue d'en être participante. II semble que les dispositions symétriques ne conviennent qu'aux détails, et que les grandes masses aient en ellesmêmes le principe.de leur harmonie. L'architecte
(1) Heraclite ne l'a-t-il pas jugé de la largeur du pied d'un tomme : et Anaximènes , plat commy une lame ?
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flanque de deux ailes le enrps d'un palais; l'ordonnateur d'un jardin y plante d<\s bosquets parallèles : faut-il que lé maître du palais retrouve au nord les appartemens qu'il pratique an midi, el que le possesseur du jardin ne rentre sous ses porliqu s qu'en suivant une direction semblable à celle par laquelle il les a quittés? Non, mais l'homme, à quelques égards , ne sait que se copier iui-mème. On scroit tenté de croire que se défiant de sa propre foiblesse, il veuille s'épargner la peine de l'examen et du jugement. On dira que plusieurs êtres présentent une duplicité d'organes principaux : il est vrai; mais ces derniers doivent, dans le même individu , concourir à une seule lin. Les deus. veux embrassent un plus grand espace ; les deux oreilles ne donnent qu'un seul son renforcé ; il en est de même des narines , et nous remarquerons que l'accord de nos membres doubles est exi^é dans nos opérations les plus importantes, comme celui des ailes dans 1< vol des oiseaux. D'ailleurs l'action de la vie veut un équilibre qui semble attaché à une correspondance des parties : en cela il y a nécessité ou sage prévoyance. La nature redouble les précautions quand il s'agit de foibies créatures qui ont beaucoup à craindre ; elle les néglige dans les vastes concep lions dont le sort est immuable. Tout ce qui existe de grand sous le ciel est un, ou varié dans sa similitude même. Employons donc l'analogie avec mesure , car l'abus est bien près de l'usage,
Nous faisons évidemment partie d'un système
Î)lanétaire , dont le soleil est le centre , peut-être e mobile. L'énormité de la masse ignée tlonneroit lieu de croire à cette seconde opinion. Ce svstème est sans doute dans la dépendance d'un autre plus important auquel il se rattache. Il est bien probable que Dieu n'a pas isolé les diverses parties de
MORALES ET PHYSIOLOGIQUES. 5i
son œuvre, et qu'il ne l'a. pas renfermée non plus dans les étroites limites où s'arrêtent nos regards.
Nous n'oserions la circonscrire même en esprit ; qu'il l'ait rendue infinie en exerçant sa puissance dans la plénitude de son être et lui ait communiqué parla un caractère d'immensité, ou que, s'abstenant de développer tous ses moyens ( car il ne convenoit peut-être pas que la force créatrice se saisît de la totalité des matériaux que Je néant met à sa disposition) sa pensée profonde se soit ménagé des réserves auxquelles il se pruposeroit de nous faire participer un jour , l'univers , par sa seule perpétuité, devient un témoignage irrécusable d'ordre et d'intelligence. Notre planète occupe une place presque imperceptible dans ce vaste ensemble. Elle roule probablement inconnue àla majorité des masses contemporaines appelées , comme elle , à uarcourir ce champ de rapides évolutions. C'est une chose qu'il n'est plus permis de révoquer en doute, et notre orgueil ne sauroit en être humilié.
Si le spectacle d'un beau ciel étoile avoit été dérobé aux yeux de l'homme; si de tous les astres qui peuplent les plaines azurées nous n'apercevions jamais que celui qui dispense à notre globe la lumière et la chaleur , il nous seroit permis de croire, tout en accueillant une erreur, que la terre foulée
Far nos pas seroit le seul théâtre de la création ; si œil armé du télescope ne découvroit pas de nouveaux soleils dans ces espaces incommensurables , où la simple vue se perd sans rencontrer rien qui la repose , un esprit rétréci pourroit encore n'admirer , dans la voûte céleste , qu'un brillant appareil. Peu familiarisé avec la chaîne des rapports décidément analogiques, il se borneroit à voir un aliment de surprise ou un objet d'utilité très-secondaire , là où l'œil contemplateur du sage s'arrête
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sur des centres de systèmes , asiles de l'organisation et de l'intelligence. Il esl certain que le champ de la création , agrandi par Les lunettes d'approche, ne nous permet plus de tracer , dans l'espace , d'autres bornes à l'œuvre de l'Eternel , que celles même de sa volonté. Ce n'est pas pour le plaisir de nos jeux que la zone de la voie lactée fourmille de soleils ignorés de nos pères, qui n'y ont aperçu, avant nous , qu'une région du ciel un peu plus éclairée que les autres. Nous-mêmes, connoissons-nous tout ce que recèle de mondes l'immense univers? Qui nous dira si de nouvelles découvertes de nos arrière-neveux , dans celles de notre siècle , ne nous feront pas juger pauvres à notre tour?
Il seroit peu sage d'émettre une opinion sur la matière employée par l'intelligence ordonnatrice dans la formation des globes , puisque nous ne connaissons pas seulement la nature des élémens dont le nôtre est composé.
Les observations astronomiques donnent lieu de préjuger que les différences sont grandes.
L'éîoignement plus ou moins marqué des soleils , la vitesse plus ou moins accélérée de la marche des planètes , la différence de leur volume et leurs aberrations ; exigeoient sans doute une diversité de combinaisons élémentaires.
Mais les mêmes observations nous apprennent qu'il y a des rapports intimes de slructure entre les globes , puisqu'ils obéissent aux mêmes forces de pesanteur et de répulsion.
L'éclat dont notre œil les voit environnés , dont ils jouissent en propre ou par réflexion, prouve également que la lumière , en tous , joue un grand rôle , et que les organes des créatures , avec lesquelles le fondateur suprême a peuplé
ces colonies lointaines , sont conformés pour cet élément.
De cette disposition résultent un ordre de couleurs, des effets de perspective et une végétation dont les lois diffèrent peut-être des nôtres, mais qui atteignent au but de la conservation et de l'entretieu des espèces animées.
La vue est donc pour ces dernières , comme pour nous , un grand moven de communication.
Des relations directes en sont la conséquence : les regards sont flattés par des formes amies qu'ils se plaisent à ceindre , ou repoussés par des apparences , à l'aide desquelles la crainte donne de salutaires conseils. De là il suit que l'individu , usant de sa faculté loco-motive , s'éloigne ou se rap^ proche.
Un langage accentué , ou au moins composé de signes, fixe les idées que l'observation a fait naître , en même temps qu'il sert à les transmettre.
Il est certain que , de ce que nous apercevons dans l'espace des soleils répandus avec une profusion qui en accroît, d'une manière presque effrayante pour l'esprit, l'étendue visible pour les yeux, nous devons y supposer un nombre proportionnel de planètes soumises à leur influence ; de ce que cellesci jouissent du bienfait de la lumière qui leur parvient directement, ou par la réflexion des lunes, des anneaux et des satellites , nous sommes autorisés à les croire habitées par des êtres pour lesquels la douce clarté des cieux n'est pas un présent sans valeur. Leur mouvement de rotation sur leurs axes, et l'inclinaison de leurs sphéroïdes , nous apprennent que leurs jours , comme les nôtres , doivent être coupés d'ombres, dont l'effet est de partager
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le temps , et d'établir des repos en faveur des espèci ; animées.
Nous ne suivions pas plus loin ees inductions auxquelles la présence du seul et admirable phénomène de la lumière communique une forte probabilité. Il seroit hasardeux de les étendre sans mesure; car l'Eternel , tout en donnant à ses grands ouvrages cette majestueuse uniformité qui décèle le produit d'une seule conception , en a distingué les parties par des caractères privatifs , frappés eux-mêmes au coin d'une richesse inépuisable.
Les astres sont sûrement coordonnés à une variété de vues et de desseins. Sans prononcer sur leur constitution intérieure , nous sommes fondés à conjecturer qu'ils ne sont pas tous régis par les mêmes lois de détail. Les substances animées ou végétantes de l'Amérique diffèrent djune manière notable de celles qui sont affectées à notre continent : de tel globe à tel globe les produits doivent varier encore plus que d'un hémisphère à l'autre. L'influence de la lune est sentie sur la planète qui nous porte : l'influence 'de la terre , à raison de la supériorité de la masse , doit être bien plus positive sur ce satellite. Il ne circule pas à nos cotés sans attendre de nos phases des alternatives d'ombres et de lumière , et une pression plus ou moins marquées. Nous jouons à son égard un rôle presque aussi décisif que celui de l'étoile flamboyante vers laquelle il gravite avec nous. Plus d'une fois sans doute il nous observe roit avec inquiétude si la régularité de nos mouvemens ne lui permettait de les assujettir à deslois lixes et déterminées. Il ne seroit pas étonnant qu'il comptât par années terrestres, comme nous le faisons par années solaires. Son atmosphère n'étant pas nébuleuse , il en doit résulter un surcroît de différences dans le mécanisme de ses habitans , ainsi
que dans la qualité et le renouvellement des fluides qui leur sont appropriés ; car l'organisation ne peut guère être admise sans une circulation quelconque. La-lueur terne et rougeâtre que jette la planète de Mars annonce un régime plus analogue au notre. Peut-être ses peuples, arrêtant leurs regards observateurs sur l'orbe terrestre , y supposent, à leur tour , l'existence de notre race humaine comme une belle probabilité.
Des organes ne pouvant être immatériels , ces globes seront tombés en partage à des créatures mixtes, qui, en cette qualité, auront à nos yeui leurs jouissances , et probablement leurs privations et leurs douleurs; tant il est difficile de se représenter l'existence animée sans ce contre-poids qui la conduit à son terme dans les individus, et l'éternisé dans les espèces. Mais qui aura le droit de se plaindre , puisque , si le plaisir fait quelquefois chérir la vie , il est rare qu'avec toutes ses amertumes le chagrin en détache !
Lorsque l'auteur profond des ruines des empires suppose qu'à l'instant où il médite avec mélancolie sur les flots des générations écoulées, et sur les grandes sociétés disparues ici-bas , tel soleil peut s'éteindre dans les cieux, il ne raisonne ni en philosophe , ni en physicien ; car à peine un accident de cette nature auroit-il lieu , que la gravitation de tout un système planétaire seroit interrompue. Les globes, se rejetant sur les systèmes environnans , y porteroient Le desordre, etl'harmonie de l'ensemble en recevroit un notable préjudice. L'idée qu'il convient de se former de la sagesse créatrice doit écarter toute supposition quitendroit àla mettre en défaut. N'en doutons pas , les sphères ont été soupesées par elle; elles ont été balancées l'une par l'autre et soumises aux lois d'un équilibre indestrue-
tible. On assure qu'un de nos plus célèbres astronomes (1) est descendu dans la tombe, sans avoir eu le sentiment de ces vérités : s'il en est ainsi, semblable à L'enfant sans réflexion , il aura lu longtemps dans un livre qu'il ne comprenoit pas.
Par son volume cl par la place qu'elle occupe, notre planète tient un rang moyen dans le système solaire. Il seroit possible que ses rapports avec les êtres qu'elle nourrit donnassent la mesure proportionnelle des êtres qui appartiennent au reste du système; Ceux qui ont prétendu que Dieu pouvoit réaliser tout un monde dans un espace de quelques pouces carrés, et qui de ces propositions ont tiré «des conséquences applicables soit à la vie présente , soit à la vie future, n'ont fait éelore de leur cerveau qu'une subtilité oiseuse. Ces sortes de diseussions contrastent trop avec la Majesté suprême qui nous a tracé sa marche, en promenant un pinceau large et fier dans le tableau de la création.
Dans les productions de chaque globe , il y a lieu de croire que tout est relatif à l'étendue et à la densité du sol qui les porte. L'espèce pensante n'y aura été sacrifiée nulle part aux espèces secondaires. Telle plante et tel animal donnés d'une sphère habitée par des êtres analogues à l'homme , mettroient le philosophe dans le cas de déterminer, sinon la forme précise , au moins la stature , les besoins et les forces physiques de ces êtres. L'intelligence en tête de chaque échelle , quelque part qu'elle ait été placée , de quelque patrie qu'elle soit l'indigène ou l'exilée , aura toujours une suprématie de fait. L'Eternel s'est emparé de l'espace ; comme créateur il lui a donné de riches développe-
(1) Lalanclc.
mens, et ce n'est pas uniquement pour y faire croître des mousses et îles lataniers , des cirons et des dromadaires. II ne réduira pas au minimum matériel celui qui , par un rapport direct avec les autres œuvres sorties de sa main, doit être le plus à portée de les admirer. Et quel plus digne emploi la suprême sagesse pourroit elle laire des élémens palpables? Gardons-nous d'un spiritualisme outré. L'intelligence est merveilleuse, mais c'est principalement dans son action sur la matière. Ainsi Lilu lui-même se manifeste. JNe voulant pas être cherché dans les seules espaces accessibles à la pensée , il se montre à travers le voile diaphane de ses œuvres ; il nous a établis sur cette terre avec des moyens d'action convenables, et par divers contacts il nous v a ouvert des sources abondantes de ravissemens et de surprises.
Four que de l'examen réfléchi d'une riche nature , les idées du beau et de l'harmonique vinssent saillir dans nos esprits, ne falloit-il pas qu'il existât une proportion entre le spectateur et les chefsd'œuvre offerts à ses regards? Vu de trop près ou de trop loin , un Raphaël même perdroit de son mérite. Quand je parcours un musée, je veux y trouver des figures en rapport avec la mienne. Dans le nôtre, l'énorme Thalie et le petit tireur d'épine d'airain fixoienl moins les regards que le gladiateur, ou la \énus pudique; encore regrettoit-on que (1)
(i) Nous avions de la peine à croire qne la Vénus pudique eût les proportions de nature : en cela nous étions probablement abusés par les dimensions surhumaines dont nous étions entourés; car en mesurant cette statue, nous l'avons trouvée haute de cinq pieds sur base , ce qui est la taille ordinaire de femme ; mais nous partageons l'opinion du docteur Gall , lorsqu'il accuse la tête d'exiguilé.
Sans nous permettre d'apprécier dans tons ses détails , îa
cette dernière semblât au-dessous d'une stature ordinaire de femme. Les colosses et les pygmées h excitent qu'un intérêt de curiosité ; car le Jupiter olympien et la Minerve de Phydias paroissoient descendus d'une autre région. Puisqu'il n'y a ni grandeur ni petitesse absolue nulle paît, il eonvenoit que la créature la plus excellente fût partout la mesure moyenne de ce qui existe. Placée au milien de la ligne, elle en embrasse plus facilement les deux extrémités.
doctrine de cet analomiste justement célèbre , nous ne pouvons nous dispenser de reconnoître , dans L'ensemble, un véritable esprit d'observation et de belles découvertes faites pour liàler la connoissance de l'homme. La facilité que nous avons eue de nous eu convaincre, depuis la publication de cet ouvrage, n'aura pas été sans profit pour cette seconde édition.