CHAPITRE XI
Quelques conjectures sur la reproduction "végétale , tirées d'un
cas extraordinaire.
.Arrêtons-nous ici : un seul pas de plus nous feroit franchir le cercle clans lequel a été renfermé l'être matériel. Sa reproduction sous des formes similaires dans les végétaux , est déjà une chose assez surprenante, pour que nous ayons à craindre d'être sortis de son domaine.
Comment expliquer cette dernière opération d'une nature active? D'où détourner des jours pour les concentrer sur cette œuvre mystérieuse? Depuis long-temps les efforts sont vains ; long-temps ils peuvent l'être encore. Le hasard a mis sous nos yeux un mode extraordinaire de reproduction végétale, que nous allons présenter à l'observation du philosophe naturaliste. Il verra lui-même où peut le conduire cet aperçu , et si une sage application de notre découverte ne peut pas aider à soulever quelques coins du voile dont s'enveloppe la force reproductive.
Tout le monde connoît le Solarium tuheroswn , vulgairement nommé pomme - de- terre. Chacun sait que cette plante , quoique pourvue de graines renfermées dans des baies sphériques, se multiplie bien plus promptement par ses tubercules enfouis dans la terre. On n'ignore pas que les nouvelles tiges obtenues par ce moyen , partent d'un ou plusieurs yeux ou germes ménagés dans de légères dépressions de la surface de la pomme. Quand celleci est volumineuse, le cultivateur est dans l'usage
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très-convenable de la diviser , ce qui est d'autant plus avantageux qu'un seul œil suflit pour donner naissance à une plante très-féconde.
Au mois de septembre 181 5, pendant que l'on vaquoit chez nous à ce genre de récolte , nous aperçûmes à terre un fragment de tubercule assez considérable; puisqu'il formoit la moitié d'un sphéroïde qui eût égalé en grosseur un œuf de poule , et nous nous étonnâmes qu'il n'eût fourni aucun rejet. Son isolement absolu ne nous laissa aucun doute sur celte stérilité.
Un examen superficiel nous fît croire qu'il avoit été aveuglé avant d'être employé comme semaille , car son écorce étoit d'ailleurs très-saine; mais ce que nous découvrîmes ensuite avec surprise, après l'avoir purgé de la terre qui lui étoit adhérente , c'est que sur le plan de la section, il s'étoit formé une douzaine de petits tubercules, semblables à de grosses têtes d'épingles , dont les plus saillans occupoient le milieu d'une ligne courbe, en manière de diadème , tandis que les autres , dans leur progression décroissante, se rangeoient vers les extrémités de l'arc , sans toucher toutefois , par aucun coin , à l'écorce des parties latérales. Nous n'omettons, nous n'altérons ici aucune des circonstances, car elles nous semblent toutes très-importantes.
Les petits tubercules garnis d'un germe proéminant , visible sans le secours de la loupe, étoient parfaitement conformés , se touchoient entre eux, et faisoient corps avec la pulpe restée solide. Suivant notre estime , celle-ci devoit avoir subi le travail de fermentation ordinaire aux substances farineuses ou mucilagineuses , destinées à nourrir des produits de végétation.
Le docteur Dubosq, et l'ingénieur en chef du cadastre, Dessaux, tous les deux versés dans les
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connoissâtices d'histoire naturelle, et domicilies dans le Finistère, ont tenu, comme nous, entre les mains, ce fragment de Salanum qui leur a paru mériter leur attention.
Voilà une plante perpétuée sans le secours des racines, des drageons , des boutures, des yeux, de l'écorcc luberculée, de l'écorce rameuse souvent dépositaire des germes , et sans aucun développement des feuilles ou de la fleur !
Nesuivroit-il pas de ce fait, dont nous garantissons la vérité, que le suc séveux , élaboré dans les organes d'un végétal , transmis par des canaux appropriés , perfectionné dans le tissu cellulaire , après y avoir passé par un degré de fermentation convenable , seroit apte à classer ses molécules suivant un système régulier d'organisation? On seroit même fondé à croire qu'il con tien droit une quantité suffisante de parties propres à la formation du germe , qui se développeroient mieux et se réuniroient plus facilement par les voies usitées de la fructification, mais qui, rigoureusement, et dans certaines circonstances favorables , pourroient devenir, d'une manière presque immédiate, destouts organiques.
L'observateur ne perdra pas de vue que la matrice de cette nouvelle génération doit elle-même émaner primitivement d'une substance organisée. Pourquoi dissimulerions-nous que , malgré cette condition au moins nécessaire , si elle n'est pas insuffisante, le fait dont il s'agit heurte encore notre sentiment personnel sur la reproduction des substances de cette nature ? mais nous n'avons pu fermer les yeux. Ce que nous sommes en droit d'affirmer , c'est que nous avons écrit ce chapitre avec une entière bonne foi et un esprit libre de toute tendance systématique.
Des écrivains , qui ont acquis le droit d'être plus hardis que nous , verront s'il seroit convenable , sans encourir le reproche de témérité , de transporter à quelques sections du règne animal , les conséquences que nous nous sommes permis de tirer de notre découverte fortuite ; ils verront si , tout en évitant le danger de trop généraliser les applications , il y auroit lieu de conclure que la liqueur spermatique , plus essentiellement vitale qu'un mélange séveux, tend à la formation d'êtres modelés sur les sujets dont elle émane. En effet, il y a de fortes raisons de croire que ce produit de l'animalisation la plus active est le même auquel les diverses parties du corps doivent leur accroissement avant l'âge de puberté , ou leur renouvellement dans les époques postérieures. Le marasme particulier aux individus qui en font une dépense précoce ou exagérée , le rachitisme même dont ils deviennent la proie, en donnent une preuve sans réplique. Or, la nourriture et la croissance des parties animales sont une suite de générations. Divisés , atténués dans le sang qui les voiture, les élémens reproductifs , après avoir été diversement attirés par les organes avec lesquels ils sont en rapport, conduisent l'être au degré de force qu'il doit atteindre. C'est ainsi que s'opère l'extention des fibres nerveuses , osseuses et musculaires , et des autres pièces les moins importantes de notre mécanisme. En ce sens , on peut dire que chaque jour, il se fait en nous une sorte de création. Dès que la tendance vers l'accroissement s'arrête , le principe de vie s'empare de la surabondance de ces mêmes molécules génératrices et après les avoir élaborées, il les soumet à des combinaisons qui leur communiquent de nouvelles vertus. N'agnère , par une simple circulation , elles devenoienl propres
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à favoriser , clans chaque sujet , des développemens partiels; maintenant plus énergiques et plus concentrées, ne pourroient-elles pas donner l'être à des touts , quelque foible, quelque délicate que fut l'ébauche présentée à leur action. C'est ce que nous examinerons plus amplement dans notre livre cinquième, sans trop nous prévaloir de la découverte extraordinaire qui sert de texte à ce chapitre. Nous présumons que le fragment de Solanum observé par nous , étoit riche en principes végétaux. En aveuglant plusieurs gros tubercules, en les coupant en divers sens , et en les enfouissant dans une terre bien préparée, il seroit possible que l'on obtînt quelque chose d'équivalent à ce que nous tenons de la libéralité du hasard. Ce que nous avons eu sous les yeux est si extraordinaire , il donne tellement à réfléchir , qu'il nous seroit agréable de savoir d'autres naturalistes dans le cas de l'examiner après nous.