‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 34 sur 79 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Commet) t qualifier TEtrf. spirituel dans les substances animées? Sera-t-il une essence ?

l-JETTE enquête renferme plus de difficultés réelles quelle n'en présente au premier abord. L'esprit humain sera-t-il une essence, une loi , ou un effet? Abordons d'abord la première question.

Nous prononçons, sans crainte d'être démentis , qu'il n'y a vraiment qu'un Etre dans la nature et hors la nature. Cet être est Dieu, son essence est la seule essence spirituelle , parce qu'elle a seule sa cause en elle-même. Que l'on ne perde pas de vue notre premier livre , car nous ne saurions changer de doctrine à cet égard. L'Etre universellement agissant, pour lequel les temps, l'espace et ce qu'ils contiennent se réunissent dans un seul sentiment d'actualité, est aussi le seul que nous puissions admettre sous le titre cI'Esprit. Nous espérons justifier cette opinion.

Celui qui aura médité sup les possibilités résultantes de la nature des êtres , d'après les données que nous fournissent le raisonnement et l'analogie, verra la difficulté de reconnoître l'existence des purs esprits , si ce n'est celle de Dieu lui-même. Leur établissement dans l'ordre intellectuel supposeroil à leur profit, de la part du Créateur, ou un miracle incessamment renouvelé, en vertu duquel il leur accorderoit , sans organes quelconques, la connoissance des actes successifs de l'univers sensible , ou la communication immédiate de la première de ses perfections divines, nous voulons dira

l'intuition qui rend à la fois les mondes intellectuel et physique présens à leur auteur. Mais qu'on y songe bien ! ce don seroit un partage de la Divinité. On ne sauroil concéder à un être une seule des perfections de celle-ci, sans porter atteinte à la majesté suprême qui ne souffre ni égalité , ni rivalité.

Celui qui nous objectera que Dieu , en permettant à ses créatures de combiner des pensées, les admet à ce partage, n'aura pas remarqué que cette faveur n'est qu'un démembrement Irès-iraparfait , quoique très-brillant de l'intuition , dans laquelle l'universalité des êtres possibles est comprise. 11 lui sera également échappé que la pensée humaine , bornée à un seul objet, et née dans l'individu physique , où , comme nous l'avons dit , elle trouve son motif et sa pâture , succède toujours à une opération complexe qui en est la condition nécessaire.

Examinons d'abord quel seroit. l'état, quant à lui-même, d'un être privé tout à coup de ses sens et auquel Dieu , par une infraction des lois essentielles qu'il semble avoir respectées , communiqueroit la conscience des objets : cet être n'auroit certainement que des perceptions en rapport avec ses sensations antérieures. Une réminiscence qu'il faudroit entretenir, par le même acte de pouvoir surnaturel, serviroit de base à ses jugemens. Le passé lui permettroitseul de craindre, d'espérer, d'aimer, de haïr, de se complaire dans sa perception , ou de chercher à s'y soustraire. Il lui fa u droit travailler sur ce fonds primitif d'idées , à moins que sa peisonnalité ne fut anéantie. Les notions abstraites du beau moral et du difforme , du juste et de l'injuste, en ce qu'elles tiennent moins au système matériel , lui seroient peut-être plus familières : mais comme elles n'en sont pas tout-à-fait indépendantes , pour

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être saisies dans leur intégralité, elles exigeraient des souvenirs j et qu'est-ce que des souvenirs sans organes ? Quant au plaisir et à la douleur proprement dits , ils ne sauraient être éprouvés sans la présence réelle ou imaginaire des sens. \ oilà donc un être qui ne vivrait que de réminiscences ou d'illusions.

Suivons-le maintenant dans ses rapports : Les communications des êtres animés avec la nature ont lieu ici-bas par l'attouchement. Ce moyen , diversement modifié , met en relation les intelligences vivantes. Les organes de la vue et du son m'apprennent ce qui se passe dans rame de mon ami, quand je l'écoute ou quand je parcours la lettre qu'il m'adresse. Sur certains objets communs , les mêmes perceptions provoquent chez tous les hommes la même pensée. Le lever du soleil leur rend à tous la nature présente; des liens visibles rattachent l'universalité des êtres et en font un ensemble harmonique. Les intelligences que l'on suppose le plus dégagées de matière ont probablement aussi des liens qui les unissent. Leurs communications avec Dieu, et celles de Dieu avec ses créatures s'expliquent sans peine par l'universalité de celuici; mais leurs rapports entre elles offriront toujours plus de difficultés. Un point de contact semble ici nécessaire : et où le trouver ? C'est une grande merveille qu'un homme puisse parler à un homme î quoique la chose se passe tous les jours sous nos yeux , on ne sauroit trop s'étonner que la voix de deux interlocuteurs , après avoir ébranlé réciproquement leurs nerfs auditifs , pénètre jusqu'au centre de leur personnalité, et y dépose des pensées dont celle-ci s'empare , à l'instant même, dans des vues d'adoption ou de contradiction. Cet effet est dû aux traces que les sons impriment dans le cer-

veau , traces analogues à celles qu'ont fait naître une lecture , un concert, ou noire propre réflexion par laquelle sont remanies les signes réels ou conventionnels des choses; car end< finitif tous les sens n'ont qu'une manière de préparer la formation de la pensée.

Voit-on que l'intimité de deux amis se perpétue sans le secours des organes? Trompent-ils les distances ? Se devinent-ils, se suivent-ils de loin dans leurs actes privatifs? Leur attachement reste-t-ilau même degré? non. Si quelques rapports subsistent entre eux, ils sont les restes des an< iennes communications. Le cœur redemande sans cesse des portraits à la mémoire qui , d'abord , copiste assez heureux, fait sortir de la toile une image chérie , ne donne ensuite qu'un simple trait . et finit par ne plus trouver de couleurs sur sa palette. Àvez-vous à regretter depuis trente ans, depuis vingt ans seulement , l'être le plus près de votre cœur? Dites si vos souvenirs vous servent avec fidélité : dites si, semblable à une ombre fugitive qui se glisse dans un lointain vaporeux , cet être n'échappe pas déjà à vos regards obscurcis ?

Qu'il nous soit permis d'en gémir : émané de la même source , le sentiment ne sera pas à l'abri des mêmes dégradations. Telle est de ce coté la misère humaine, que rien ne nous assure la triste possession de nos regrets. Le temps nous disputera jusqu'à notre douleur.

Un être moral pénétrant un autre être moral , comme lui, dégagé de la matière, ne se peut donc concevoir. Leurs existences deviendroient identiques, et dans cette fusion, les deux êtres n en feroient plus qu'un seul. L'àme a aussi sa vie , à laquelle il faut un aliment. C'est par les organes qu'elle le reçoit. j\ous admettrions qu'elle pût rap-

peler à elle ses perceptions sans l'intermédiaire des sens, il n'en seroit pas moins vrai qu'en lui otant ses moyens de communication , on la réduiroit à l'impossibilité de s'en procurer de nouvelles. A beaucoup d'égards, elle resteroit stationnaire et absorbée dans la contemplation des idées dont se coraposeroit le répertoire acquis pendant son existence sensitive.

Un abus d'expression transformeroit seul en essence un être ainsi limité , susceptible de réduction comme d'accroissement , qui , à la vérité , opère de grandes choses , mais qui , par sa nature, est évidemment destiné à s'élever ou à descendre.

D'ailleurs , il ne faut pas nous borner ici à l'homme. Il convient d'envisager, dans la généralité des êtres, le principe de leur sensibilité , dont l'exercice finit par constituer les individus de toutes les classes vivantes.

Certes , nous n'aurons garde de dire que la force qui dirige vers le moucheron abattu sur le ruisseau, l'orifice des tubes assimilants du poiipe, soit une essence purement spirituelle. Cependant cette direction a exigé un acte d'un sensorium quelconque.

L'échelle de la pensée commence à l'animal microscopique , et l'homme lui-même n'en est peutêtre qu'à l'un des premiers degrés. Combien n'en reste-t-il pas à franchir avant d'arriver à l'intuition, cette vue profonde et intime qui est le partage du seul être iïxe et permanent. Encore est-il présumable qu'entre l'intelligence divine et l'intelligence séraphique, il existe un vide immense que rien ne peut combler. ISous n'avons que les mêmes expressions pour désigner toutes les deux, quoiqu'elles soient plus distinctes que le sentiment confus qui se laisse apercevoir dans le rotifère , et la raison dont la voix gouverne les actes de la vie humaine.

Ces aperçus, fondés sur l'observation , prouvent que l'être mixte , sous la main du Créateur, est susceptible de mille combinaisons diverses. Ils prouvent aussi que l'activité de la pensée , telle qu'elle se manifeste sur la terre , telle qu'elle existe probablement autre part, ne sera jamais une essence , tant qu'on entendra par ce mot une substance purement mentale. Son principe est sûrement immatériel ; mais pour être fixé, il veut un intermède pris dans la matière.

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