CHAPITRE IV
L'Être spirituel sera-t-il une loi clans les substances animées.
INous pencherions vers cette opinion , si, en tranchant quelques difficultés , elle n'en faisoit naître d'autres insolubles.
L'action simultanée de l'esprit sur le corps , la promptitude des mouvemens que celui-ci exécute, et l'embarras de trouver le siège d'une substance qui, suivant les principes adoptés dans les écoles, ne devoit avoir ni étendue ni point de contact, qui, par conséquent , ne pouvoit occuper une place précise, décidèrent un des plus grands génies de l'Allemagne à imaginer le système de l'harmonie préétablie.
Il résulte de cette théorie qu'à chaque acte de la volonté humaine, sans autre cause médiate ou immédiate que la loi imposée par le Créateur, un mouvement correspondant se propage dans le corps primitivement coordonné à cet effet , et que sans aucune influence réciproque , chaque impression des sens est pour l'âme le motif d'une perception analogue.
De telles idées ne pou voient éclore que d'une forte tête pensante , à laquelle néciiappoit pas la difficulté de combiner deux choses aussi distinctes que l'esprit et la matière.
Mais ce système, et tous ceux que l'on a construits sur ce modèle , pèchent essentiellement , en ce qu'ils s'écartent de la marche de la nature. La simplicité est le caractère décidé des pians de
l'Eternel. Déterminé presque toujours parle principe de la moindre action , il n'a pas recours à une multiplicité de ressorts, Là où un seul peut mettre le mécanisme en mouvement. Comment donc croire qu'il aura fondé un monde idéal dans le vague des abstractions , sans le rattacher par aucun lien sensible , à celui qui, seul ici-bas se présente avec des apparences de réalité? La cause rcjelée dans une région et l'effet dans une autre, auront toujours quelque chose de bizarre. Ces envois continuels d'avis , dont on fait presque Dieu le messager, ne conviennent point à l'être qui procède par les voies les moins détournées.
Quoi, parce que le renard aura préparé une ruse, parce que le poisson à manche de couteau , pour sortir du sable, se sera redressé sur son muscle, il faudra qu'une substance inconnue , spirituelle et étrangère au mécanisme du renard et du poisson testacée , ait eu des impressions , dont la transmission se soit opérée sans intermédiaire jusqu'aux organes mis en mouvement? N'est-ce pas couper le nœud au lieu de le dénouer? ISest-ce pas plutôt substituer à un mystère , un mystère plus inconcevable encore ?
Nous n'ignorons pas que les sectateurs de ces opinions , expliquant par d'autres lois , à la manière de Descartes et de Mallebranche , les actes de la vie et même de la sensibilité des animaux , nappliquoient directement qu'à l'homme le principe de l'harmonie préétablie; mais les lumières de l'analyse ont; relevé le 5 êtres des classes inférieures de la déchéance à laquelle les condamnoient les philosophes du dix-septième siècle, et le vrai métaphysicien , pas plus que le peuple , ne leur disputera désormais le don de la sensibilité.
Quant à l'espèce humaine, il n'est pas im seul
des individus dont elle se compose, chez lequel n'existe le sentiment intime des perceptions dues aux sens, des jugemens qu'elles provoquent dans son intérieur, de la volonté qui se détermine en luimême, et du choc qu'une émotion imprévue communique simultanément à l'ensemble de son être. Certes, il faut que les rapports soient bien directs et bien liés, pour amener des effets pareils. La solidarité paroi t tellement établie entre le principe sentant et les organes, les phases d'accroissement et de déclinaison leur sont tellement communes, qu'il n'est, plus permis de chercher au loin une cause de correspondance : elle se montre dans l'association même. Une loi, quelle qu'elle soit, qui dérogeroit à ce principe , prouveroit peut-être le talent de celui qui en coordonneroit les dispositions, mais ne compteroit dans la métaphysique qu'à l'instar d'un rêve plus ou moins ingénieux.
Ainsi , le docteur Berkeley a éludé la difficulté de mettre en contact l'esprit et la matière , en niant la réalité même de la matière , et en bornant l'œuvre de la création à de simples apparences. Ce système trouve sa réfutation dans sa hardiesse. Il est étonnant qu'il se soit rencontré des esprits assez téméraires pour disputer à Dieu le mérite de cette belle et sublime ordonnance qui frappe nos regards. Nous ne cesserons de le dire : ce n'est pas par des illusions que l'Eternel prétend à nos hommages.
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