‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 39 sur 79 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Dëveloppemens du précédent chapitre ; distinction importante à faire.

J^'ous allons procéder à une distinction de l'âme et de l'intelligence. Elle ne sera ni subtile ni captieuse. Il est extraordinaire que , depuis un aussi long temps-, elle ait échappé àuos plus profonds métaph; siciens; nous nous flat tons même que nos lecteurs partageront bientôt notre étonnement à ce sujet.

l\os recherches philosophiques n'auront jamais pour but de réduire à une simple matérialité le principe pensant et intelligent qui se manifeste dans les actes de la vie humaine. A nos yeux , il tiendra plus ou moins d'une spiritualité incontestable, tant que nous consulterons les idées que le jugement et l'analyse nous permettent de nous faire des propriétés matérielles des corps soumis à notre examen. Comme de toutes les manières d'opérer dans les sciences , à moins d'une révélation inattendue, nous ne saurions en imaginer une meilleure, il est probable qu'il s'écoulera bien des années, avant que l'ennoblissement absolu de la matière et la dégradation de l'esprit deviennent des vérités démontrées; mais nous sommes également forcés de reconnoître que la nature du principe intelligent, ou plutôt le ôc'^ré qu'il est susceptible d'atteindre, se détermine par l'organisation. Autrement, il seroit possible qu'un rhinocéros s'élevât jusqu'aux pensées d'un homme, et que ce dernier descendît à celles d'un ourang-outang. La pensée n'étant autre chose qu'une sensation réiléebie (ce qui sera dit

incessamment), une telle supposition seroit contradictoire à elle-même. Autant vaudroit avancer nue les rameaux d'un chêne pourroient se couvrir d'oranges. La pensée est le fruit de la sensation. Un rapport exact se montre entre l'une et l'autre. S'il p y avoit sur la terre, ou dans les cieux , qu'une seule manière de sentir, il n'y auroit qu'une seule manière de penser. La variété et l'intensité des sensations produisent la diversité et la force relative des intelligences.

Partout où il y aura un cerveau organisé dans les riches proportions du nôtre , avec des canaux de transmission établis sur le même modèle , il y aura un être de notre espèce. Ainsi, en vertu des lois primitives de son organisation , chaque créature devient mollusque , quadrupède , homme ou ange ; mais il y a impossibilité qu'elle soit l'un et l'autre à la fois. La métamorphose de JNabuchodonosor n'est qu'une fiction de l'Ecriture pour nous apprendre jusqu'où peut déeheoir l'homme asservi par ses penchans. La perte absolue de la mémoire (et nous avons déterminé la nature de cette faculté ) , le ren droit étranger à ses propres actes. Borné à la sensation du moment , il n'auroit pas même la conscience de ce qui lui manque; car, pour savoir que l'on a perdu, il faut se souvenir que l'on a possédé.

11 est bien remarquable que , dans la chaîne des facultés par lesquelles une créature s'élève vers la perfection de la pensée , l'absence totale de l'une des premières en ordre entraîne la destruction de celle qui la suit , tandis que l'anéantissement des plus excellentes n'empêche pas l'action des plus inférieures.

Expliquons-nous : sans la sensation , on ne parviendra pas à la perception; sans celle-ci, à la pensée; sans la pensée, à la mémoire ; sans la me-

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moire, au jugement, qui n'est qu'un résultat de comparaisons, el enfin du seul jugement l'on voit éclore l'intelligence et la moralité. Enlevez ce dernier anneau qui est le plus précieux, les. autres n'en subsistent pas moins ; retranchez au contraire le premier, tout dis paroi t. C'est un arbre qui souffre i'émonde jusqu'à un certain point, mais qui se dessèche, dèsque la cognée frappe à la racine. Nous croyons devoir recommander au lecteur le souvenir de celte observation : il en sera mieux préparé à admettre nos conséquences.

L*ans sa sublime simplicité , la Genèse raconte que l'Eternel , après avoir formé Adam avec des élémens terrestres, l'anima d'un souffle divin. Ce n'est pas sans motifs qu'ici l'organisation se montre antérieure à l'animalisarion. Il falïoit faire un homme avant de lui donner une âme ; il faîloit même que les parties nécessaires à l'intelsigence existassent , avant de les utiliser par la plus belle des créations qui fût au pou voir d'un Dieu, nous voulons dire le sentiment intérieur qui , partant de la conscience de notre existence active et morale, atteint à la personnalité.

La pensée trouve donc dans l'homme un être indéfinissable qui, tour à tour, la domine et en reçoit l'impression. On est forcé de convenir qu'assez souvent elle manque de netteté , qu'elle pèche par embarras ou inexactitude. Certes, la cause en est organique, et de même que l'on ne sauroit se dispenser d'attribuer l'erreur commise dans les perceptions de la vue , de l'ouie , de l'odorat , et quelquefois du tact à la duplicité ou à l'altération des nerfs dans le rapport desquels il y a divergence; de même certaines luttes mentales proviennent d'une double action que l'on n'a pas assez remarquée. Il est présumable, si la chose n'est pas démontrée , que toute perception s'opère simultané-

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ment dans les deux hémisphères du cerveau. La similitude parfaite de ceux-ci ayant lieu chez tout être bien organisé, il en résulte une similitude et une simultanéité parfaite dans leurs actes. On seroit autorisé à conclure de cette observation de haute physiologie cérébrale , qu'au même instant il se lise dans la substance médullaire deux idées, - urs et jumelles, et l'on ne se tromperoit pas. -fais chaque créature a été douée d'un sentiment ultérieur assez énergique pour les ramener à l'unité , hors les cas d'un notable dérangement.

Sans nous attachera ces exceptions, qui, dans les symptômes divers d'hémiplégie , de migraine, d 'asphyxie et d'aliénation mentale entière ou partielle , trouvent une lumineuse explication, qu'il nous soit permis de soumettre un moment à notre examen , ce pouvoir que possèdent les êtres les plus nobles sortis des mains du Créateur, de saisir en eux-mêmes les choses du dedans. Ils l'ont reçu avec ■ la vie; ils le conservent avec elle; il leur échappe, quand celle-ci est grièvement attaquée; ils le recouvrent, quand elle rentre dans la direction primitive de ses forces , et comme il se manifeste dans des proportions différentes chez tout ce qui respire , comme il est destiné à suivre chez nous toutes les impressions cérébrales nées de la première sensation, et qui de celle-ci remontent à la pensée la plus sublime, toujours issue d'un concours d'organes, nous y trouverons le vrai principe i\e Yd/ne , le seul qui, en bonne logique, nous semble admissible,

l'our elle , le cerveau perçoit, se souvient, compare , juge. Nous ne disserterons pas sur la nature, plus ou moins subtile , de ces actes qui dévoient caractériser des êtres mixtes ; nous nous bornerons à dire que le sentiment intérieur, que le moi cons-

tilutif, présent au travail sans l'exécuter lui-même, veut plus ou moins sciemment, en raison du degré d'exactitude de l'opération qu'il a suivie.

Cette volonté, la chose la plus surprenante qui soit sur la terre, la plus merveilleuse principalement dans notre espèce , puisqu'elle y possède la conscience de son actualité , est une création tome divine. On seroit tenté de croire que le Toul-1'uissant, en appelant l'homme à la vie, lui eût adressé ces paroles solennelles : « Sache que tu existes et « deviens en cela semblable à moi ; car je suis celui « oui suis, et je me suis vu de toute éternité. »

Aucun point central de perceptions n'a été encore rencontré dans le cerveau , et ne le sera probablement jamais. La moelle vertébrale se divise, à la sortie du crâne, pour animer les organes du mouvement ; elle se divise encore en remontant vers la protubérance où elle prend son origine, et oui est le point de communication du cerveau et du cervelet. Ceux-ci se partagent chacun en deux hémisphères d'une similitude constante. Leurs commissures (1), les cuisses cérébrales, les corps quadrijumeaux, les corps striés eux-mêmes, et les parties situées sur la ligne médiane , ne sont que des passages des fibrilles nerveuses dirigées vers la grande masse de l'encéphale, sur le contour de laquelle ces dernières viennent toutes s'épanouir. Issus de diverses régions très-distinctes , leurs faisceaux , après s'être croisés , se perdent dans les replis nombreux de cette membrane ; et comme la même structure se répète dans les deux lobes , l'immatérialité de la conscience de nos actes intérieurs, a laquelle on ne sauroit ici assigner de siège, de-

(i) Le corps calleux et le pont de varole.

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vient non-seulement démontrée , mais se transforme en conséquence rigoureuse de noire magnifique et inconcevable organisation.

Partageant L'opinion de Pascal peu versé en physiologie, et tionL le génie, par une >orte t.e prewsion de la science, ne pouvoit concevoir de créature de notre espèce sans encéphale , nous ne chercherons pas, dans les gauglions thoraehiques ou abdominaux, ce que le cerveau ne nous a pas présenté. L'irrégularité qu'y affectent tes organes nerveux, les seuls qui reçoivent et transmettent les impressions, y rendroil nos efforts superflus. Cabanis et Pinel se sont trop exagéré i'iniluence delà région épigastrique sur noire économie morale. Tout nous dit que l'homme n'est pas la; tout nous dit également qu'il ne doit pas la plénitude de son existence à l'organe plus important dont nous avons passé en revue les divisions les plus appareilles ; et pourtant quelque chose nous assure rue le grand mystère de notre personnalité se consomme dans le cerveau , par la participation de tous les actes de la vie qui y est accordée au sentiment intérieur ; mais il seroit téméraire d'affirmer que ce dernier y trouve son origine. Si la pensée semble quelquefois devenir abordable dans ses causes et dans ses effets, plus rebelle à nos vœux, il s'enveloppe dune obscurité profonde. Il y a lieu de croire que l'éternelle sagesse s'en est réservé le secret, et qu'elle ne cessera de le disputer à notre inquiète curiosité; car il convenoit sans doute que la constitution intime de Yetre animé, comme première merveille de cet univers , ne fût pas accessible à tous les re-*gards.

Pour peu que le célèbre Bonnet eût reconnu ce sentiment intérieur présent à toutes les perceptions et à toutes les opérations mentales dont elles sont

suivies, il n'eût pas invité ses amis avec tant d'instance , à poursuivre le scalpel à la main, cette unité intellectuelle et physique, but constant de ses recherches. A quoi, dans leur hypothèse même , eussent abouti leurs efforts les plus heureux? Tout au plus à la découverte d'une monade qui, réduite au point mathématique , eût fondé la doctrine ass( z embarrassante, dans nos idées reçues, d'un matérialisme provisoire. Nos principes sont certes plus près de la vérité, en ce que leur application peut servir à expliquer, d'une manière satisfaisante , toutes les anomalies de l'entendement humain.

Commençons par prouver la diversité des fonctions cérébrales; on verra qu'elles sont distinctes, qu'elles sont en grande partie organiques , et que pâme ne sauroit résider par préférence, dans aucune séparément , ni dans leur ensemble, puisque trèssouvent, sans destruction de Y être ? il pèche par défaut; on verra enfin que la pensée qui en sort, d'une manière si extraordinaire, n'est elle-même qu 'une faculté.

Dans le réveil matinal , nos sens naguère engourdis sortent successivement de leur inaction. Ce développement gradué n'est pas dépourvu d'une certaine douceur. L'àme, en effet, ressaisissant par une sorte de retour sur elle-même , le fil de sa vie passée, pour le rattacher à la vie présente, se trouve heureuse d'assister à sa propre continuation ; mais elle n'y est conduite que par des nuances; c'est un crépuscule qui va se changer en jour lumineux. Familiarisées peu à peu avec les ravons dont la présence doit embellir toute la nature , les paupières les plus délicates ne seront point blessées de leur éclat. Au contraire, à l'heure .du plus grand silence de la nuit et du plus profond assoupissement des êtres, une excitation subite devient douloureuse

pour la personne qui réprouve, parce que tous les orsranes se réveillant à la fois, viennent heurter le sentiment intérieur. Etonné du choc , celui-ci s'interroge au milieu d'une sorte de confusion ; il suftit à peine à tous les rapports, et souvent il recule effrayé devant la foule des perceptions et des pensées qui l'obsèdent. Il n'est pas un de nos lecteurs (jui n'ait eu l'occasion de faire cette remarque sur lui-même.

L'état de désordre dans lequel nage notre imagination au milieu de nos rêves les moins incofiérens, prouveroitseul que, chez des êtres de notre espèce, le sentiment intérieur, pour jouir de toute sa rectitude, a besoin de suivre avec calme le travail qui s'exécute dans l'intelligence , et que celle-ci ne peut entrer en plein exercice sans le libre jeu des organes qui constituent la vie de relations , ou au moins sans la liberté entière du foyer avec lequel ils conte muniquoient avant leur retranchement. Cette dernière condition est la seule qui soit de rigueur ; car une privation accidentelle de Fouie ou de la vue n'enlève, à celui qui l'a soufferte, ni l'idée des sons, ni celle des couleurs conservées en dépôt dans la pulpe cérébrale , et que L'âme y peut susciter à volonté, pourvu que les premières impressions ne soient point effacées.

Un sommeil total est une absence de perceptions même occultes. Le songe le mieux suivi ne se compose que de sensations réveillées , pendant la durée desquelles l'esprit juge et raisonne à sa manière. Suivant que le sentiment intérieur est plus ou moins sollicité de s'adjoindre à cette opération , il en acquiert une conscience plus ou moins vive; mais, nous le répétons, tant que la vie des relations extérieures n'est pas rétablie par le réveil successif des organes , il est diflicile qu'il puisse

se répondre à lui-même de la rectitude de ses aperçus.

Un examen profond , et par conséquent plus étendu que ne le comporte ce livre, nous conduiroit sans doute à la découverte de ce qui manque à lame en cet état pour jouir de tous ses avantages naturels. Ce déficit est probablement fort peu de chose dans le somnambulisme du premier degré. A notre avis , celui-ci ne diffère des autres positions de la vie active qu'en ce que nous assistons alors, d'une manière assez imparfaite , au\ opérations mentales. Le plus léger surcroît d'excitation dans le sensorium feroit renaître la lucidité de ses actes, et nous nous tenons pour tondes à croire que, dans plusieurs espèces d'animaux, Je travail ordinaire de la pensée se borne à ces simples aperçus que le sommeil présente à notre esprit presque sans notre participation. Il appartiendroit à une science supérieure à la nôtre de déterminer d'une manière précise, si, en admettant que l'intensité de notre sentiment intérieur put s'accroître , l'homme, tout éveillé qu'on le suppose , ne seroit pas iui-mème dans un état de somnambulisme continuel par rapport à des créatures d'un ordre plus élevé.

L'illustre Locke a été bien près de nous prévenir dans cette distinction indispensable que nous venons d'offrir à la sagacité du lecteur, lorsqu'au chapitre 1er de son livre IIe sur l'origine des idées T il a reconnu qu'il existe en nous une perception des diverses opérations de l'âme, perception qui, n'a-

fissant point sur les objets du dehors, à l'exemple es sens, mérileroit pourtant selon lui, la dénomination de sens intérieur; mais après avoir laissé échapper cette lueur qui pouvoit le conduire fort loin , puisqu'elle expliqueroit tous les excès , toutes les défectuosités , les aberrations et les phases de

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Ja faculté pensante , le philosophe anglais, flans son embarras, se borne à lui donner le nom de rç/Zexion.j et ici il achève de s'égarer. Au moins eût-il dû l'appeler attention , pour ne pas la confondre aïec la pensée elle-même. Cette fausse marche Je jette ensuite dans des distinctions subtiles entre le désir et la volonté (1) , et pourtant la force du vrai qui instinctuellement exercera toujours une influence sur les esprits de la trempe du sien , semble , en dépit de lui-même, le ramener dans la bonne roule, lorsqu'analysant la volonté , il y discerne , comme motif déterminant , une sorte iïinquiétvde étrangère aux actes de l'intelligence. Encore quelques pas , il eut rentré dans le sentiment intérieur , admis à la communication de ces actes, les ordonnant même , mais ne prenant jamais part à leur exécution.

En général, ce génie sublime pour son siècle , comme pour le nôtre dont il a hâté les progrès, n'a pas assez: compris que l'on ne sauroit pénétrer dans la connoissance de l'homme intellectuel que par celle de l'homme physique qui en est l'expression. Delà tant d'abstractions insignifiantes , dont le nombre s'est encore accru sous la plume de ses commentateurs et notamment de Condillac qui, suivant l'expression fine de notre immortel Bernardin de St. Pierre , a l'air d'être clair.

L'intelligence, dans notre espèce , présentera un ensemble très-compliqué. Le moindre accident, une douleur d'intestins, une chute, une légère in-

(1) Livre 2 , de la puissance , cliap. 21 , parag. 23, 3o , 3i , 52. Dans le chapitre de i'iclentité , il continue à confondre la chose pensante et Je niai ou le sentiment intérieur , ce sont ses expressions , chap. 27, parag. 27.

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flammation en trouble le travail, au moins quant à la partie lésée et au domaine des idées qui sont dans sa dépendance. C'est un tout bien merveilleux, mais il y a des pièces qu'il seroit possible d'en retrancher , d'autres qu'une main toute puissante s'est peut-être réservé d'y ajouter. Un des plus grands torts des métaphysiciens , et , en sens inverse , de presque tous les physiologistes qui nous ont précédés, est d'avoir confondu Famé avec l'esprit dont les opérations complexes sont dépendantes des organes. Il n'y a d'unité que dans le sentiment intérieur. Don céleste, il est enraciné avec la vie et il en est la perfection dans la création animée. S'il étoit possible de l'en distraire, l'être doué des facultés intellectuelles les plus éminentes , offriroit bien quelque chose de supérieur à la matière qui, réduite à elle-même , ne connoîtra jamais la pensée; mais encore nous n'y verrions qu'une mécanique à raisonnemens. Le moi essentiel n'y seroit pas. M. de Bonald a défini l'homme une intelligence servie par des organes. Nous allons plus loin , en y découvrant une personnalité ou une conscience annexée a des moyens organiques de perceptions et de combinaisons mentales . Certainement quelque part que Ton fasse à la spiritualité , notre intelligence ne sera jamais pour notre être, qu'un instrument. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il en est le plus merveilleux. Nous laissons aux juges compétens dans ces sortes de matières à prononcer entre notre définition et celle du docte écrivain que nous venons de citer. Quant à nous, tout en rendant hommage à son talent , nous ne saurions en adopter le produit.

Lorsqu'on aura reconnu le sentiment intérieur comme chargé de suivre , avec plus ou moins d'attention , le travail de l'esprit, on expliquera, chez

l'homme et sans porter atteinte à la spiritualité de son principe constituant , les grandes différences <pii caractérisent les individus , différences qui, à diverses époques de leur vie, les rendent dissemblables à eux-mêmes, sans destruction de L'identité personnelle et morale et qui prennent uniquement leur source dans une cause organique. INous nous promettons de prouver, si nous n'y sommes déjà parvenus, que cette variété de caractères entroitdans les vues de l'Eternel , et qu'on ne pouvoit l'obtenir que par ce seul moyen.

Nous ne nous permettrons pas d'assurer qu'une simple disposition cérébrale suffise pour rendre compte des beaux phénomènes de la raison appliquée à la morale, aux sciences et aux idées religieuses ; elle satisfait seulement sur les progrès et la déclinaison de notre entendement dans l'examen de ces choses , suivant que nous parcourons les heures de la maladie ou de la santé; que nous montons les rians coteaux du jeune âge, ou que nous nous précipitons dans la pente rapide de la vieillesse. Toujours le même, le sentiment intérieur (il ne nous sera pas interdit désormais de le personnaliser) ne peut se représenter que ce qui se passe sous ses yeux. Tour à tour la toile se lève ou s'abaisse devant lui. Il sommeille dans les entr'actes, par cela même que rien alors ne provoque sa curiosité. Sa volonté et son attention se réveillent avec celle-ci, et s'il détermine, jusqu'à un certain point l'ordre et la qualité des personnages qui parcourent la scène, non moins souvent il en éprouve l'influence.

Le sentiment intérieur a bien quelque empire sur la pensée, nous le confessons. Par une direction forte , il parvient à la conduire vers le but qu'il se propose; mais elle lui échappera , plus ou moins

souvent, dans ces routes inconnues. Voyez ce légiste qui attaque une question de droit public : Sait-il précisément quelles sont les idées qui vont s'offrira son esprit? Connoît-il l'ordre dans lequel elles se succéderont? s'il ne les rallie par un acte de sa volonté , s'il ne règle leur marche , ne vont-elles pas l'éloigner de l'objet principal indiqué à ses recherches? Et pendant le sommeil qui gouvernera l'intelligence, cette faculté rebelle et bizarre, qui la réprimera au milieu des affections céphaliques? Semblable à Fépouse de l'homme , dans sa plus grande vigueur , elle n'est point admise au secret de sa propre conception. Le sentimentinterne adopte ou rejette les enfans qu'elle lui présente, et par le premier de ces deux actes , il les légitime à ses propres jeux.

Où placerons-nous la personnalité de l'homme ? Certes ce sera plutôt dans ses sentimens que dans ses pensées. Il modifie sans cesse celles-ci ; il les change , il les chasse , ou les oublie. Il n'est enlevé à ceux-là que par des secousses qui ébranlent son cœur et quelquefois tout son être. Généralement même il ne les perd qu'avec la vie , puisqu'il n'est pas rare de les voir survivre à sa raison. Qu'un auteur trace un livre de raisonnement : vou«s connoîtrez jusqu'où portent ses moyens intellectuels ; mais vous n'aurez garde de le connoîlre lui-même. Qu'il y laisse percer ses affections, qu'il y parle de ce qu'il éprouve ; qu'il y dépose enfin une partie de son âme et vous serez appelés à lire dans sa propre existence. Si tout à coup les idées que renferment les traités de controverse de Bossuet , s'effacoient clans le cerveau de ce célèbre prélat , Bossuet existeroit toujours , mais avec une réduction de facultés , tandis que le même accident anéantiroit Fénélon.

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