‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 51 sur 79 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De la sensation dans ses principaux effets matériels.

JLi'imiTÊ ou la personnalité de l'être résulte du concours de tous les organes mis en mouvement et dirigés vers le même but dans l'animal auquel la nature accorde un système nerveux. C'est donc l'ensemble de la vie qui constitue le moi personnel ; c'est par ses accidens divers rapportés à un centre commun que nous acquérons le sentiment de ce qui se passe en nous, sentiment obscur et confus dans la brute, net et distinct dans l'être humain, sur l'organisation duquel le Créateur a laissé reposer un ravon de son intelligence.

JNous reconnoissons ici un agent supérieur, et nous y sommes forcés ; car on aura beau poursuivre l'analyse du système nerveux jusque dans ses derniers retranchemens^ comme l'ont fait Locke , Bonnet et Condillac ; comme l'ont fait, après eux, Cabanis, Richerand , le docteur Gall et laMarck, il faudra toujours mettre au bout des nerfs quelque chose qui ne soit pas matière , quoique en contact avec la matière.

La sensation est le fruit clandestin de cet inconcevable hyménée , disposé parle Créateur, et voilé par lui d'un sombre rideau : si jamais la nature de l'être spirituel et celle de l'être matériel pouvoient être entrevues, ce seroit par la sensation qu'elles deviendroient abordables. Comme cette dernière participe de tous les deux, l'idéologue y trouveroit quelques-uns des élémens qui constituent les deux essences ; mais qu'il seroit délicat le lil que Fana-

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l\'se placèrent entre ses mains ! combien il seroil facile a rompre! sa ténuité échapperait bientôt à la vue, commeà L'attention les mieux exercées, et le point auquel il aboutit resteroit sans cloute à jamais ins ùsissable.

On n'aura pas à nous reprocher la témérité qui tenleroit de percer dans ces ténèbres , ce sera beaucoup pour nous que de porter nos jeux sur les causes secondes; peut-être seront-elles un peu plus accessibles.

Suivons d'abord la sensation dans ses effets physiques ; c'est par elle qu'un être animé communique au dehors, et que, quant à lui, les objets compris dans son cercle prennent un caractère déterminé. Elle satisfait à un besoin , ou elle en donne la conscience; en fondant des relations, elle fait cesser létat d'isolement; en se variant , elle multiplie les liens ; elle concentre la force de vitalité dans le mal, pour que celle-ci lui prête moins de prise; elle la dilate dans la jouissance dont elle accroît l'intensité, et quand il le faut, presque seule, elle rassemble et appelle toutes les facultés de l'individu au secours de l'existence en péril. Ces actes résultent d'un mouvement indélibéré qui naît en partie de la réaction de la fibre musculaire , en partie de l'effet de la libre nerveuse , telle qu'elle appartient à la rie organique. Dans les animaux des classes inférieures, souvent même dans ceux des classes plus élevées, la réflexion j est presque étrangère; il le falloit , car il est des cas où la nature n'a pas le temps de recourir à son conseil, qui n'est le plus fréquemment qu'un réveil des anciennes impressions.

En établissant les lois générales qui gouvernent les corps organises, Dieu a pourvu a 1 existence des végétaux. Comme elles étoienl insuffisantes pour

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la perpétuité de cette partie de son œuvre, il s'est aidé de plusieurs précautions détournées , dont quelques-unes ont une source morale ou intelligente, telles que la dispersion des graines, due à la prévoyance des oiseaux , aux appétits de quelques quadrupèdes et aux besoins de l'homme.

La conservation de l'être animé et le maintien de sa race lui ont été presque généralement confiés à lui-même. Jour IV intéresser, la sagesse toutepuissante n'a eu besoin que d'employer un seul ressort qui, dans ses divers degrés de tension, produit l'étonnant phénomène du plaisir et de la douleur.

Qu'elle est savante , la combinaison qui soumet une créature à l'action de ce double levier! qu'il est simple à la fois et merveilleux , ce pouvoir de la fibre nerveuse sur un être sentant! «Tu te trou- « veras bien , et il en résultera une prolongation « ou une douce multiplication de ton existence; tu « souffriras, et ce sera un avis de fuir un péril. » Il n'a fallu que cette parole prononcée d'un pôle à l'autre, et entendue de l'universalité des êtres, pour assurer le salut des individus et l'immortalité des espèces. Plaisir et douleur, effets sans pareils dus à une même cause diversement modifiée ! pouvoir talismantique qui faites marcher vers le grand but de l'ordre et de la conservation, les phalanges innombrables de l'univers animé! êtres moraux et sensibles, nés du mariage de l'esprit et de la matière, que vous vous acquittez bien de l'emploi qui vous a été départi dans les décrets éternels !

Ne nous plaignons pas trop amèrement de la fâcheuse influence accordée à la douleur sur notre organisme. Messagère ou compagne d'une détérioration, elle trappe à coups d'autant plus redoublés pour la prévenir, que le péril est plus

îimninent. Sa présence est le signe le moins équivoque d'un travail réparateur. Tant qu'il reste quelque espoir de sauver l'individu, elle persiste à le harceler; elle veut des crises; elle les provoque avec l'apparence d'une cruelle obstination ; c'est d'elle que nous avons pris l'usage souvent salutaire des synapismes. Mais le mal semble-t-il sans remède? Il est rare qu'elle ne se relire, pareille au médecin qui se tient à l'écart dans l'attente d'un moment plus opportun, ou qui, jugeant les secours de son art inutiles , épargne à son malade des souffrances sans résultat.

INotre ligne sensible aboutit à deux contrastes. Le simple bien-être organique seroil sûrement aussi

oigne de l'un que de l'autre; mais il ne favoriset pas les développemens de la vie , et encore moins ceux de la pensée. Aussi est-il abandonné S'ix classes les plus obscures , réservées à remplir un vide plutôt qu'à occuper une place dans l'économie actuelle. Véritables esclaves des autres espèces , et surtout de la nôtre, elles renaissent et se renouvellent sans lin pour leur être incessamment sacrifiées. JNi leur vie ni leur mort ne tirent à conséquence , et puisque des sens obtus sont le premier des bienfaits pour une existence tous les jours en péril, le ciel équitable n'aura point à se reprocher la rigueur de leurs destins.

La sensation est donc le seul langage que la nature emploie pour se faire entendre d'un être animé. (/est par des chocs plus ou moins vifs, c'est par des mouvemens plus ou moins doux qu'elle lui varie; elle l'émeut , avant de lui demander des réflexions-. Cause agissante, avant de devenir un effet, elle arrive au sensorium avec un cortège d'accidens dont, sur son rapport , la qualité est bientôt fixée. Placée aux confins des deux mondes , elle en est le

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lien , et chacun de ses messages laisse des traces clans le registre de l'être qui lui est soumis. C'est ainsi que celui-ci fait ses provisions; car l'édifice intellectuel ne s'élève ni avec une seule espèce 'Je matériaux , ni dans une seule journée. Une sensation unique ne constitue qu'un état passif. La charpente d'un bâtiment ne commence à prendre une forme que par la réunion de deux de ses pièces ; de même la substance spirituelle n'entre eo exercice , que quand elle a au moins deux idées à comparer.

Nos perceptions possibles (c'est-à-dire la faculté de les recevoir), ont été mises en harmonie avec nos sens , et nos sens avec la matière palpable. Lien plus, il ne seroit pas surprenant que ceux-ci lussent en rapport direct , quoique inaperçu , avec la planète qui nous est échue en partage.

Par cela même , l'instrument physique de Famé, l'organe cérébral est plus apte à lui transmettre les notions des objets sensibles que celles des êtres moraux. Quand il veut lui offrir ces dernières , il faut, à quelques égards, qu'il leur donne un corps, ou au moins qu'il les transforme en images.

Ainsi le style le plus éloquent sera toujours cehû qui empruntera le plus d'expressions aux réalités matérielles que le spectacle de la création offre à nos regards. Un langage , dans lequel il entrèrent un grand nombre de ternies propres à énoncer des idées abstraites , seroit absolument sans couleurs Dans toute la rigueur du mot, l'orateur qui veut faire sensation, doit frapper et remuer son auditoire; sa parole doit être, tour à tour, un trait, une flamme , une épée , une massue. Ainsi l'a voulu celui quia présidé à l'organisation humaine. Que s'eston proposé en introduisant la comparaison dans les ouvrages d'esprit , si ce n'est de transporter une

idée abstraite dans un acte apparent, et de lui donner une forme sensible? En Jeux mots , e'esl un hommage rendu aux sens.

Nous remarquerons à ce sujet que Diderot , Thomas , d'Alembert et quelques autres écrivains de celte école, n'ont altéré la pureté de leur diction , et même aliangui leur discours , que pour avoir méconnu ces règles. En qualité de penseurs, ils n'eussent dû ni les ignorer, ni les enfreindre (1). Cependant on leur reprochera toujours, avec motif, d'avoir essayé d'expliquer par des axiomes de physique et de géométrie transcendante, les opérations de l'âme, de la politique, des gouvernemens et des passions sur lesquelles l'entendement humain a déjà si peu de prise. Heureusement que le sublime éloge de Marc-Aurèle est écrit d'un autre style. Si, en cette occasion, l'auteur n'eût abandonné sa manière , la littérature françoise seroit privée d'un de ses plus beaux titres de gloire.

Conséquemment à ces principes , il est permis de présumer que dans un autre globe , composé d'élémens étrangers à celui-ci , ou saisis différemment parles êtres quiyseroient placés, l'éloquence auroit d'antres caractères. L'addition d'un sens à ceux que nous possédons déjà supposerait , dans le siège de l'âme, une faculté correspondante. Que ce sens , par exemple , soit directement relatif au

(1) Après les anciens, ils crurent qu'il ne restoitqu'à glaner dans le champ des comparaisons. Leur amour-propre se flatta d'avoir découvert une mine aussi riche que celle qui leur sembloit épuisée. Si les produits étoient un peu moinshrillans , on se promettoit que leur addition donneroil à la pensée une apparence de profondeur , et pour être nouveau , on devint sec et inintelligible.

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fluide magnétique , ou à l'électricité , qui embrassent peut-être toute la nature, et la langue pour parler à l'âme , puisera soudain dans un nouveau répertoire riche et varié, en raison proportionnelle des rapports de ce nouveau sens avec les anciens, et de tous , avec les objets soumis à des aperçus perfectionnés.

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