‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 52 sur 79 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la sensation réfléeliie , on de la pensée.

J.JE litre de ce chapitre nous semble pouvoir être consacré en principe ; car la pensée n'est autre chose qu'une sensation réfléchie. Comment la faculté spirituelle sera-t-ellc incitée à l'examen de celle-ci, si ce n'est par une variété d'impressions qui éveillent chez elle le sentiment de son activité. Toute modification dans ses aperçus l'étonné , la porte à des retours , et lui apprend qu'elle est en droit de s'interroger elle-même. Attendu qu'il s'agit ici d'un être mixte , nous allons remanier encore un instant les élémens de l'une de ses natures. C'est le seul moyen de n'être pas tout-à-fait étranger aux effets de l'autre.

La sensation n'est qu'un mouvement prolongé, qui de l'objet agit sur l'organe , et de celui-ci parvient à cette partie du cerveau mise en rapport avec quelqu'une des qualités de l'objet. On peut envisager cette chaîne comme un tout identique, auquel l'âme elle-même vient s'unir, pendant la perception. Ainsi le fond de la mer , la sonde qu'on y descend et la main du matelot chargé de l'opération , ne sont qu'une continuité de la même ligne.

Nous avons dit que toute sensation commence par un mouvement et aboutit à un mouvement analogue : nous croyons l'avoir prouvé dans le chapitre sixième du quatrième livre , auquel nous renvoyons le lecteur.

L'ébranlement des fibrilles sensibles a laissé des traces dans le sensorium; la répétition de cet ébran-

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lement , soit qu'elle procède de la volonté , soit qu'elle naisse d'une nouvelle approche de l'objet, replacera l'âme en présence de ces traces , ou les creusera davantage. Dans le premier cas , ce sera une recherche ; dans le second une répétition de l'acte, et dans tous les deux la mémoire sera exercée.

Il faut bien que cette dernière faculté vienne au secours de l'être spirituel , car dans le principe , toutes ses idées possibles ne sont que des aperçus de différences. Comme il n'existe encore que par sa première sensation , certainement il en fera le rappel pour lui comparer la seconde : dans ce cas , quelque diverses qu'elles puissent être , un défaut de rapport le surprendra davantage qu'un contraste absolu. Ainsi en prenant la statue que l'abbé de Condillac dote de la seule sensation dépendante des nerfs olfalctifs , si nous lui communiquons en l'état le sens de Fouie , et si nous lui faisons entendre tout à coup le chant d'un oiseau , elle établira à l'instant un parallèle assez singulier entre le parfum d'une rose et la voix d'un rossignol. C'est a cette cause qu'il faut attribuer le mécontentement secret qu'excite une disparate , ou simplement une transition brusquée , dans la conversation ou dans les écrits ; car l'âme est toujours prête a comparer ses perceptions les plus voisines. Elle y applique sans fin la règle et le compas ; elle cherche des rapports jusque dans les oppositions.

Voilà donc que des mouvemens variés se succèdent. Leurs modifications arrivent à la faculté spirituelle qui réagit à son tour. Le mouvement qui lui est parvenu lui est approprié ; celui qu'e'ie imprime par suite de sa volonté ou de ses besoins , l'est également aux fibrilles médullaires , d'où il se communique aux nerfs moteurs que nous avons

reconnu en être un prolongement. Très- subtil , presque métaphysique à sa source, il devient plus prononcé, à mesure qu'il s'en éloigne; on diroit le levier entre les mains d'Archimède.

Ces actions et réactions éveillent une personnalité qui me donne la conscience de mon être. C'est le berceau de ma pensée. Je sens que c'est moi sur lequel les corps ont une influence ; je sens que c'est moi qui exerce une volonté sur une partie du mécanisme de mes organes, et que je n'ai qu'une influence indirecte sur l'autre, dont la nature s'est sagement réservé la conduite. Les actes intérieurs de mon corps , de la conservation duquel elle me répond presque seule , sont à elle ; les actes extérieurs sont à moi.

Il m'est même prouvé que l'organe cérébral est, jusqu'à un certain point, dans ma dépendance : quand je le souhaite , j'y réveille les impressions reçues ; j'y remets en mouvement les fibrilles qui ont été une seule fois agitées ; et si je prolonge ce mouvement par la force de mon attention , l'extrême lassitude de ces fibrilles me donne un sentiment de douleur qui m'avertit de leur accorder quelque relâche. Mais le principe spirituel , pour lequel la perception s'est transformée en pensée et qui s'est rendue, présente celle-ci, l'âme enfin, n'est point fatiguée. Cette dernière peut se reporter sur d'autres fibrilles, et suivre sans gêne une nouvelle direction d'idées. C'est ce qu'on appelle distraction. Dans ce cas, l'âme ressemble au coureur qui, de distance en distance , trouve des relais préparés; il n'auroit pu franchir un espace de vingt milles sur le même coursier , sans voir celui-ci s'abattre , et il fournit la plus longue carrière en changeant de monture.

Ici, l'immatérialité du principe est bien évidente,

et comme nous allons nous en convaincre , la comparaison est toute à son avantage. Le coureur , en effet, se ressent plus ou moins du long" voyagé auquel il est obligé , tandis que l'âme conserve la même faculté d'application. Il lui su;iit d'en changer les objets. Essentiellement agissante, elle ne demande qu'un aliment. Formée pour la pensée , elle ne peut se livrer à cet exercice qu'avec des organes, et ces organes sont susceptibles de lassitude ou d'altération. Depuis la naissance jusqu'à la mort de l'individu, elle agit à sa manière. Sensations , perceptions, mémoire , reflexion , attention, comparaison, jugement, désirs , volonté, tous ces actes sont de son domaine ; elle passe successivement de l'un à l'autre; s'arrête sur plusieurs, s'en détache par les seuls besoins ou imperfections de sa nature organique , et y revient par sa seule énergie , dès que la fibrille est reposée , ou s'est saturée de la quantité de fluide nerveux nécessaire au travail résolu.

Tout le monde sait qu'un travail s'effectue dans le cerveau pendant la formation des pensées : mais tout le monde n'a pas réfléchi sur les circonstances dont il est accompagné, et n'en a pas fait sortir les lumières qu'elles doivent répandre sur les opérations de l'âme.

Quand un objet s'empare fortement de l'attention , et que le philosophe, par exemple , désirant suivre l'enchaînement des effets , veut remonter à une cause principale , il s'établit aussitôt une fermentation dans le foyer sensitif. Le fluide nerveux en parcourt probablement les feuillets , les échauffe dans sa course rapide , et y imprime des traces , ou agite des fibres que l'âme examine tour à tour , jusqu'à ce qu'ayant réveillé chez elle l'impression qu'elle cherche , elle l'ait transformée en pensée.

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Qu'on ne s'y trompe pas : cette dernière demande à être élaborée. Eliç n'apparoît pas tout à coup comme la Minerve de Jupiter revêtue de son armure. Un mot ajouté la complète , un mot changé la modifie , s'il ne la dénature ; un mol retranché lui ote , ou lui donne quelquefois de la force. C'est par des signes qu'on la fixe. lis aident souvent à la l'aire naîlre , ils assurent son existence dans les livres , les tableaux et les monumens. L'esprit ne sauroit lui-même se la rendre présente que de celte façon. Avant de la juger , le littérateur est obligé de la replacer ainsi sous ses yeux. 11 faut donc qu'elle occupe un espace dans la substance médullaire , ou qu'elle y tienne à un mouvement quelconque.

Les pensées sortentl'une de l'autre; elles doivent le jour à des rapprochemens , et elles se multiplient en raison même de leur nombre , tant que la volonté trouve à sa disposition les élémens nécessaires pour en faire l'appel, en mettant en vibration les fibres qui leur correspondent. Ainsi , l'ébranlement gagne de proche en proche. Dans ce travail , l'exaltation nerveuse est telle que tout le svstème en est agité dans son centre. Une chaleur brûlante s'empare de la partie frontale du crâne, vers laquelle le fluide semble plus fortement réfléchi , et une vive douleur en devient la suite. Mais n'a-t-on pas remarqué qu'à peine l'écrivain a saisi les signes de la pensée qui sem'oloit fuir devant lui, et qu'il sembloil lui-même suivre péniblement à la trace , l'effervescence cesse , le trouble se dissipe , et le calme céphaiique renaît comme par enchantement?

Rien n'affecte plus péniblement un être moral, que l'opiniâtreté avec laquelle certaines idées , dont on vou droit éviter la poursuite, viennent se jeter au travers des occupations et des autres intérêts de

la vie. Cette lutte entre la volonté et les fibres médullaires qui la sollicitent , constitue un véritable état de sou (France. D'ailleurs l'esprit ne passe pas impunément, clans de courts délais, d'un mode à l'autre. Il aime à. achever sa perception dans le calme; et la conduite de deux pensées divergentes est une des choses qui répugnent le plus à sou unité.

L'âme se ressent de cette anxiété dans les grandes émotions auxquelles la livre une alternative de craintes et d'espérances. On a vu des joueurs du front desquels couïoit une sueur fébrile, pendant que l'on agitoit la roue aux mouvemens de laquelle ils avoient attaché leur destinée. A peine le sort s'étoit prononcé en leur faveur, que le repos étoit rendu à leurs esprits. Nul doute que, pendant cet intervalle de temps où la boule parcouroit le tableau magique , leur âme ne combinat et ne se représentât avec force les chances de perte et de gain dont le fluide nerveux lui donnoit la notion , par les traces enflammées qu'il laissoit sur les lames médullaires , ou par leurs vives secousses.

Ce fluide joue le même rôle dans le délire occasionné par les maladies violentes. Alors il bouleverse , pour ainsi dire , toute la masse cérébrale ; il la parcourt en tous sens , il la sillone en traits de feu , il appelle presque simultanément, sur tous les points, l'attention du sentiment intérieur qu'il traîne en esclave à sa suite. De là cette multitude d'idées confuses que la volonté ne dirige plus , qui s'exercent sur mille objets disparates , et qui , quelquefois , du cerveau d'un être ordinaire , jaillissent en faisceaux lumineux , au grand étonnement des personnes qui lui donnent des soins.

Il fut brave tel jour, est u". adage plein de sens; on voit qu'il est des individus placés dans de telles

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circonstances , que l'on pourroit Lien dire d'eux : « Jl eut de L'esprit tel jour, ou simplement à telle « heure. » Ce seroit peut-être le cas de Poinsinet. Quant à La Fontaine, nous croirons qu'il eut sou^ vent de l'esprit.

Ne sait-on pas que le travail de la composition exige une certaine agitation nerveuse que quelquesuns appellent par des toniques; d'autres, par la lecture d'un livre où les pensées vigoureuses abondent? Ce sont deux manières différentes de préparer la formation des nôtres, et toutes les deux réussissent selon la diversité des sujets qui y ont recours. Cabanis n'a pas qualifié sans motifs l'infusion du mocka, du titre de boisson intellectuelle. Dans l'usage de l'opium , les Orientaux trouvent un excitant du même genre. Il est assez ordinaire chez eux, que l'exaltation qui en résulte, franchisse les bornes du délire , et tienne de la fureur. A quelques égards, Toilà probablement l'œstrum prophétique ou poétique dont parlent les anciens. Dans ce cas, l'organe cérébral échappe plus ou moins à la dépendance de la volonté , et nous ne savons trop si un être raisonnable doit souhaiter cette nullité d'action desonâmequi ne peuttrouver, dans quelques éclairs de pensées , une indemnité de son interrègne.

Le premier attribut de l'âme est donc la volonté qui dirige le fluide nerveux , et le second , le jugement qui apprécie les traces, et en tire des notions.

Tous les deux se confondent dans la personnalité humaine qui , au moyen du sentiment intérieur , s'empare du résultat de leur travail, et s'approprie les pensées qu'il a fait éclore.

JNous ne voyons rien de matériel ici , que les instrumens employés; car le mouvement qui les met en jeu , ne l'est peu t-ê Ire pas lui-même.

La vitalité et la présence des objets externes en-

tretiennent ce mouvement clans le cerveau; l'activité de Tàme et de la faculté intellectuelle y correspond par un mouvement réactif. L'union de l'âme et du corps pourroit donc être envisagée comme la correspondance des deux mouvemens interne et externe. Ce dernier cessant, la mort physique a lieu. Ainsi que nous l'avons observé , l'autre se subdivise , et malheureusement il arrive quelquefois que sa partie la plus précieuse nous échappe , sans entraîner notre ruine matérielle. Le palais est encore debout ; mais le ciel, après en avoir foudroyé le possesseur, n'a laissé à la place qu'un vain simulacre.

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