‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 53 sur 79 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De la faculté intelligente; du langage, comme auxiliaire de

la pensée.

lioi;s allons marcher de miracles en miracles. Tout se classe à nos côtés, tout prend une physionomie. La vie n'est plus simplement un moyen de faire végéter des masses organiques, ou d'animaliser une excroissance cpii va changer de formes. La sensibilité a fait naître la pensée, et la pensée combinée a produit l'intelligence. Celle-ci franchira encore un plus grand intervalle ; elle constituera un être permanent. Le désir raisonné d'un bonheur fondé sur des relations, sortira de ses besoins mêmes; et la moralité , cette perfection de la vie, en se montrant dans l'espèce privilégiée , deviendra le gage de son avenir.

Qu'il nous suffise, pour le moment, de remarquer que le monde animé offre une foule de sujets où l'intelligence brille avec plus ou moins d'éclat; c'est ce qui donne au tableau de la création cet air de vie et ces mouvemens variés qui y jettent tant d'intérêt. Les accidens de la matière peuvent un instant exciter notre su prise , mais les seules modifications de l'esprit attachent, et parlent à l'âme. Le paysagiste entendu dans la pratique de son art, aura toujours cette vérité devant les yeux. Si cette prairie arcadienne ne présente au moins un troupeau et son pâtre ; si une nacelle ne laisse son foible sillon sur l'onde tranquille de ce lac, et si ce temple solitaire ne me montre aucun vestige d'adorateurs , je sens qu'il manque quelque chose à votre

composition. Je cherche la pensée ; je la veux agissante , car je sais que le Créaieur Ta répandue telle et avec profusion clans ses ouvrages. Il ne lui a pas suffi de mettre la matière en mouvement; il a animé le mouvement même , et il l'a doué d'intelligence.

Il est certain que ce quadrupède qui se promène à pas tardifs le long des guérets, ou qui , reposant sa tête sur ses genoux repliés , rumine au milieu d'une pâture , n'a de pensées que celles qui sont en rapport avec sesappéiits. Mais ce sont toujours des pensées. Queiies qu'elles soient, elles appartiennent au domaine de l'intelligence; elles y tiennent leur place comme le binôme de JNewton. Quoiqu'un besoin matériel en ait été la cause provoquante , elles Ji'onlpu éclore de la seule matière. A la vérité , elles ne sont dignes ni d'être retenues , ni d'être fixées, puisqu'elles ne sauroient fonder un être moral. C'est un ra\on de soleil qui vient, mourir sur la terre , au sein de l'herbage qu'il a lait croître.

Admettez qu'il fût accordé à cette faculté pensante d'embrasser des notions d'une autre nature; supposez que des relations sociales ( fussent-elles nées du mécanisme même) en sollicitassent le développement , et que l'individu, dans lequel présentement elle est circonscrite, fût tellement ordonné qu'il ne pût prospérer que par l'observance réciproque et réfléchie de certaines lois; nul doute que cet individu , fût-il quadrupède ou bipède , animal ruminant ou parlant , ne méritât , dès cette vie , d'avoir un compte ouvert avec son Créateur. Mais la distance de l'être moral à l'être simplement intelligent est immense; et pourtant d'une classe à l'autre il n'y a q u'u n échelon à franchir ! \ oyez le chien qu'u n art soigneux a façonné à divers exercices : on vient de lui confier le repas du bûcheron occupé dans la

forêt voisine; l'animal a des appétits; il sait ce que c'est que la faim, et comment on l'apaise; toutefois Je repas arrivera intact à sa destination. Le messager se souvient du châtiment dont son infidélité a été déjà suivie. Les caresses d'un maître , qui iui a livré plus d'une fois la desserte de sa table rustique , sont aussi présentes à sa mémoire ; ce double motif est assez influent, et la sûreté du dépôt est garantie. Si le porteur du dîner , à la place de ces réminiscences qui le touchent personnellement , avoit été décidé par la plus simple notion de rapports avec autrui , s'il s'étoit dit : « l'aliment qui m'est « confié ne m'appartient pas ; c'est déjà beaucoup « que les restes m'en soient abandonnés , pour sa- « laire de ma peine ; ils me suffiront , et mon maître « vivra. » Si, dis-je, l'animal avoit été capable de ce raisonnement , bien voisin de l'autre , il n'eut plus été qu'un homme déguisé. Qu'eût importé la différence des articulations , des formes, de la couleur , et du jeu des muscles? L'intelligence étant la même , les deux êtres se fussent trouvés sur la même ligne. Pour cela, le chien n'avoit qu'un pas à faire , qu'un seul pas qui le tirât du cercle de son individualité, et qu'aucun être de son espèce ne franchira jamais.

Quelques écrivains d'un grand mérite ont prétendu que les animaux, par le seul défaut de langage, ne sauroient étendre et généraliser leurs idées , les abstraire , ou établir entre elles des comparaisons. En cela ces écrivains nous semblent encore avoir marché trop vite. On accorderoit à l'espèce la plus intelligente, qui est, suivant nous, celle du chien , le don de s'exprimer dans la langue de l'homme , que les progrès de la pensée chez elle n'en seroient pas plus sensibles. Il faut en effet remarquer que les paroles ne sont que la représen-

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tation des idées; que les idées elles-mêmes correspondent aux fibres cérébralesinterrogéespariâme, ou qui , par un ébranlement communiqué , fixent son attention : or , l'homme excepté , le cerveau de chaque espèce n'admettant qu'un certain nombre d'idées calculées sur les besoins et la destination de l'individu, un langage, quelque étendu qu'on le supposât , ne seroit susceptible d'aucun emploi entre les animaux. La conformation gutturale et linguale du perroquet et du singe prouve qu'ils pourroient parler. Ils ne parlent pourtant pas, parce que toutes leur^. idées possibles sont déjà exprimées par leurs signes et Jes divers accens de leur voix. Un vocabulaire plus riche ne seroit qu'un embarras pour des êtres chez lesquels un geste ou un cri équivaut à une phrase. L'homme qui eonverseroit avec son chien sur les objets qui concernent ce dernier, en seroit peut-être entendu ; mais s'il sortoit de là, il ressembleroit au claveciniste dont les doigts frapperoient sur les touches d'un clavier auxquelles ne répondent aucunes cordes : d'où il est permis de conclure que nous ne généralisons et ne perfect'unnons notre langage que parce qu'il existe, dans notre cerveau , une multitude de fibres inépuisable et susceptible d'un égal nombre d'impressions. L'âme se les rend présentes au moyen des signes pariés ou écrits , soit qu'elle en rappelle l'image par un acte de sa volonté , soit qu'une cause occasionnelle les retrace à ses organes.

En deux mois , l'expression n'a pu précéder l'idée, encore moins la l'aire naître. Si nous avons acquis un langage , c'est que notre cerveau étoit disposé pour cette création ; si nous avons parlé, c'est qu'au préalable nous avons pensé. La facilité de fixer nos conccp ions et de leur donner des formes en a facilité le développement ultérieur ; ainsi nous

avons trouve une science dont les élémens exiV toient déjà en nous-mêmes , tandis que , pour les animaux qui n'ont rien h trouver , le don de la parole seroit tout-à-fait superflu. Le leur accorder par simple supposition , ce seroit mettre les feuillets d'un livre cnlre les mains d'un aveugle.

II est sur que les signes conventionnels-des choses, aident puissamment au rappel des perceptions dans le cerveau de l'homme. 11 passe en revue ces signes, au lieu de l'objet même , et il opère alors avec un avantage équivalent à celui qui résulte des chiffres employés au calcul, et de l'algèbre appliquée à la géométrie. L'intelligence a trouvé dans le cerveau un foyer de perfection , et dans les sons figurés ou accentués un instrument abréviateur. Aussi avonsnous peine à croire que lesconnoissances des mages égyptiens fussent aussi profondes qu'on l'a prétendu. Une écriture symbolique ne se prête pas plus à ces nuances distinctives par lesquelles la pensée prend la physionomie qui lui est propre , qu'à l'enchaînement des vérités. Elle exprimera parfaitement un adage ou une sentence; elle peindra à grands traits, mais elle n'admettra ni liaison dans le style, ni ces rapports détournés qui ont tant de charmes. Energique dans l'énoncé des résultats, elle ne permet point la discussion qui y conduit; car le sage , au fond de sa solitude discute avec lui-même ; et dans la langue qui lui est familière , il aura plutôt passé en revue toutes les idées accessoires à l'objet dont il s'occupe , qu'un autre n'en aura seulement esquissé l'emblème.

En ne reconnoissant pas une sorte de lan^a^e inné dans les premières reunions humâmes , on se met dans la nécessité de supposer que leurs accens primitifs auront été fournis par la nature. Celle-ci aura long-temps parlé à l'homme avant

qu'il se soit mis en mesure de rendre ses propres idées, dues aux phénomènes et aux objets avec lesquels il aura été le plus souvent en contact. Le mugissement des vagues , la voix imposante delà tempête , le roulement du tonnerre , le murmure d'un ruisseau , les chants dont les bosquets retentissent , suivent presque nos pas. Mille autres sons divers accompagnent les accidens dont nous sommes entourés. Ces signes auront été les premières leçons de langue que la nature aura données à l'homme. Feu à peu , chacun les aura appliqués dans ses relations avec son espèce ; du positif, ils auront passé au figuré ; une harmonie des lèvres avec la pensée aura moins coûté qu'un tableau; on aura imité le son avant la couleur et la forme , et voilà comment se seront établis les premiers vocabulaires. La communauté d'origine pourroit donc se faire remarquer dans les dialectes des différens peuples , sans prouver la nécessité d'une langue maternelle. Vingt familles contemporaines, disséminées sur différens coins au globe où elles commenceroient à jouir du don de la parole , finiraient par offrir des rapports frappans dans leur manière de s'exprimer. On ne saurait attendre moins de la similitude des organes auditifs et gutturaux, et de celle des actes de la nature qui se présentent partout avec le même accompagnement, La recherche dune nation chez laquelle les autres auraient pris les bases de leur langage , nous sembla donc absolument illusoire , et nous regrettons de voir des gens de lettres estimables y consumer leur temps et leurs forces.

L'écriture , vraie représentation du langage , comme celui-ci l'est de la pensée , sera à jamais sur cette terre la propriété de la seule créature humaine. Quelle autre en effet s'aviserait de recourir

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à un tel moven de rappel de ses idées? quelle autre riinaffineroit , ou seulement en sentiroil lebesoin?

Que l'on y songe : et Ton verra que l application de signes arbitraires aux actes dont on sou hai toit perpétuer le souvenir , eût été trop détournée , pour que les hommes eux-mêmes aient débuté par ce premier pas. Des monumens simples et grossiers auront commencé par fixer les traditions sur le théâtre d'un événement mémorable. Ainsi douze pierres auront été amoncelées dans le Jourdain en mémoire du passage des douze tribus. Tel à peu près nous concevons le berceau de l'Ecriture. Mus lard devenue symbolique, elle aura été presque un récit en images; ensuite elle se sera composée de signes applicables à un plus grand nombre de circonstances et par cela même moins frappans pour les yeux et moins multipliés. C'est l'époque où la pensée se sera dégagée, pour la première fois, des formes matérielles au sein desquelles on la voit éclore. La métaphysique n'a pas une autre origine; mais il est permis de dire qu'elle remonte assez haut.

La falcuté de consigner une suite de faits et d'idées dans des livres, et de multiplier ceux-ci d'une manière indéfinie , sans altérer leur caractère identique, est si merveilleuse, elle a dû hâter tellement les progrès de l'esprit humain , qu'en y réfléchissant arec quelque attention, on est surpris de ne pas voir s'élever à une plus grande hauteur l'édifice actuel de nos connoissances. Peut-être faudroit-il en rechercher la cause dans la consécration de certains axiomes moraux , scientifiques, politiques ou prétendus religieux qui } pendant des siècles , ont été en possession de régir les peuples. Avec de mauvais points de départ , toute roule devient erronée. Par exemple l'interprétation littérale de la Genèse a nécessairement iaussé nos

aperçus de haute physique ; ainsi que la féodalité et la théocratie ont dû retarder le développement des notions de droit public en Europe. Et , en effet , comment fonder les bases de Tordre social sur une terre où l'on étoit parvenu à persuader à un homme qu'il étoit à jamais , lui et sa race , la propriété d'un autre homme ?

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