CHAPITRE X
Du développement simultané de la vie organique et de l'intelligence.
La Providence n'a pas soumis à une marche uniforme de développement , l'universalité des êtres animés. Il en est dont l'enfance est prolongée , et d'autres qui atteignent, dans un temps fort court, à la perfection de leurs organes On ne doit même pas perdre de vue que les progrès de la nature , dans ses créations , ne sont pas toujours calculés sur la durée qu'elle leur accorde. Le jeune corbeau qui verra s'écouler trois générations humaines , ne reçoit que pendant un mois l'aliment désiré. Passé ce terme , iî pourvoit lui-même a ses besoins. Du moment où i! s'élance de la cime du pin qui le vit naître, son éducation est à peu près achevée. Ps'a-t-il pas été armé d'ongles pour chercher les vermisseaux sous le sillon que la main du laboureur vient de recouvrir , et d'un bec tranchant pour déchirer les chairs putréfiées , vers lesquelles va le guider son odorat ? Les résistances de l'air ne lui apprendront-elles pas à diriger son vol au milieu des tempêtes? 1 es anciens de sa race ne pourroient mieux l'instruire. La chenille d'un matin dévore déjà les bourgeons de la branche à laquelle son berceau est suspendu , et c'est à quoi se réduiront tous les actes de sa vie , jusqu'à sa prochaine métamorphose en chrysalide ; tandis que l'homme destiné à la plus longue carrière dont puissent se flatter les êtres de son espèce, en consume au moins un quart dans des actes qui ne sont,
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à bien dire, pour lui qu'un apprentissage de l'existence. Ici , il y a une disproportion manifeste entre la durée du rôle et le temps qu'on met à l'apprendre.
De belles intentions morales sortent de cet ordre de choses. La nature fait le plus promptement possible de l'animal, un être indépendant. On lui prodigue tous les dons à la fois, parce qu'il ne doit presque rien acquérir de son chef. Son instinct et ses habitudes sont déterminés dès avant sa naissance; sa vie n'est qu'un emploi auquel il convient qu'il se présente sans délai, et sa faculté intelligente soumise à un jeu d'organes où les variations sont rares, est renfermée dans le même cercle que parcourent ses pareils. Le besoin du moment étant sa loi constante, il est difficile qu'il éprouve le sentiment réfléchi des actes auxquels il s'est livré; aussi, quoiqu'il forme un tout organique, quoiqu'il ait été pourvu d'un centre de sensations, sa personnalité est une chose très-douteuse. Enfin, il semble que dans cette partie de son œuvre , le Créateur n'ait voulu que des classes et des espèces.
Une marche différente va se montrer ; l'enfant est non-seulement un lien entre les êtres auxquels il doit la naissance; mais, presque tous les liens d'où sortiront un jour ses propres relations , se rattachent à l'époque de ses premières années ; en la prolongeant , le ciel a eu en vue l'harmonie du système social , qui ne comportoit pas Fapparition simultanée dans leur perfection , de tous les êtres pensans dont se compose le genre humain. Dans l'hypothèse contraire disparoîtroit bientôt l'autorité paternelle que corrobore , pendant une assez longue période, d'une part une sujétion obligée , de l'autre l'exercice du pouvoir. La tendresse réciproque des pères et des enfans, nourrie par une
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suite de services rendus et reçus , subiroit probablement le même sort. Quel spectacle offriroient des êtres dont la bouche , à peine détachée du sein maternel, arliculeroit des sons impératifs, cl dont la démarche, naguère incertaine, prendi oit tout à coup l'altitude (ière du commandement? Il y a quelques années que celte dissonance morale, introduite dans le Gouvernement français , frappa tous les bons esprits.
Il a plu à quelques philosophes (1) d'envisager les espèces animées comme un seul individu , toujours le même dans ses différentes époques , et se perpétuant par une suite de générations qui ne changent rien à ses parties intégrantes. L'ensemble de la nature a même été considéré de ce point de vue. C'est une belle idée , si on s'attache aux seuls rapports physiques et organiques. A beaucoup d'égards, il est permis de l'étendre aux êtres animés ; mais elle doit s'arrêter à l'homme , dont l'espèce entière se compose d'élémens très-distincts. Nous ne saurions y voir une masse homogène. Chacun y prend un caractère privatif, chacun y devient soi.
L'exercice des sens et la direction qu'ils reçoivent, déterminent la direction des idées. Les lono-ues années de notre enfance ne sont pas un temps perdu dans les projets de la nature; elle veut constituer un être moral; c'est par des actes répétés et réfléchis qu'elle y parvient, et en quelque sorte , elle le charge de sa propre éducation. Le principe sensitif, spirituel et intelligent nous a été confié: c'est à nous de le faire passer par les divers degrés d'éclat dont il est susceptible. J'y vois une pièce de
(j) Voyez les Epoques de la nature de M. de Buffyn.
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monnoie qui n'a pas encore reçu d'empreinte , et que nous frapperons à noire coin privé ; car, parmi nous, tout esprit devient en lui-même une puissance , et a le droit de dire que son âme est son ouvrage. Ceci prendra un caractère d'évidence au prochain chapitre.
Ce n'est donc pas sans motifs , même apparens , que le sage modérateur de la vie humaine fît dépendre les progrès de la faculté spirituelle de ceux de l'organisation. Elles marchent presque de concert. Soumises à des rapports constans, elles exercent l'une sur l'autre une influence teile qu^ii est souvent difficile de démêler, dans les actes communs, ce qui appartient à chacune. Les idées familières à l'enfance ne sont plus celles de l'âge de puberté, dont les forces croissantes, en nous conduisant vers la jeunesse, préparent de nouvelles notions. L'identité de l'individu résulte de ce qu'il a la conscience d'avoir passé par ces diverses périodes , mais non d'une similitude dans les désirs , les sensations et les aperçus. De quelle utilité eût été pour i'enfant la raison de l'homme fait , ou son énergie musculaire? Il étoit convenable que nos réflexions naquissent de l'exercice de nos facultés corporelles ; aussi l'apparition des unes et des autres est , à bien dire , simultanée ; admirable calcul de cette sagesse ordonnatrice qui a donné à chaque âge, à chaque sexe, à chaque circonstance de la vie humaine , les auxiliaires moraux dont ils avoient besoin , et qui en a fait résulter des jouissances ou des perfections de l'être !
C'est en conséquence de ce principe , que le développement trop hâtif de l'intelligence offre , dan,--, un enfant, quelque chose d'extraordinaire et <je monstrueux. Si on se rendoit compte du sentiir/f nt de surprise que l'on éprouve à cet aspect , cfa en