CHAPITRE XI
Du libre arbitre , et des passions.
L'influence reconnue des organes et clés fluides admis dans la circulation , sur la faculté spirituelle , a donné lieu à quelques écrivains de contester la liberté des actes exécutés par l'individu. On ne leur feroit pas une foible réponse , en se bornant a remarquer que cette dénégation seroit , quant a l'homme , éversive de la morale et par conséquent de tous les principes sociaux sans lesquels l'espèce ne sauroit subsister. Il nous semble qu'une saine physiologie y découvrira d'autres parties défectueuses , vers lesquelles nous allons diriger l'attention du lecteur.
INous commencerons par rappeler quelques principes dont la conviction ne doit pas nous abandonner dans la discussion importante qui nous occupe.
Tous les animaux (du moins ceux dans lesquels nous avons reconnu un point central de perceptions ) sont des êtres mixtes. Tous vivent, se conservent , se perpétuent , parce que les sensations du plaisir et de la douleur ne sont , à bien dire , que des révélations faites à l'individu de son état prospère , ou de la destruction qui le menace. L'homme , quoiqu'au premier degré de l'échelle , reçoit ces avis comme le vermisseau le plus obscur. Nous observerons seulement à son avantage , qu'entre tous les êtres mixtes , par la grande et incontestable perfection de sa nature, il est le plus susceptible d'un bonheur raisonné.
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En vertu de cette faculté , il dirige ses affections , il gouverne ses appétits, il agit; mais ce sera toujours dans le sentiment d'un intérêt présent ou éloigné, et c'est cela même qui constituera son libre arbitre; car sans le désir jmné du bien-être , la liberté ne se conçoit pas. Qu'est-elle en effet, que le pouvoir de se décider pour le plus grand avantage de l'individu? Etre libre , c'est être en position de prendre un parti par des motifs d'utilité directe ou indirecte , sans quoi l'être seroit absolument staîionnaire.
Mais c'est d'un certain mélange des fluides et de son action sur le système nerveux, auquel l'âme (1) est présente d'une manière quelconque , que résulte la détermination : nous ne le contesterons pas; on n'oubliera pas non plus que , par l'excellence de sa nature, la faculté spirituelle sera admise, dans l'homme , à raisonner son bonheur.
Reste à savoir si le raisonnement qu'elle fera , pourra balancer l'impression reçue ? La solution de cette question devient celle du problème de la liberté.
Nous avons déjà dit que l'âme , quant à ses sensations , est un être passif. 11 ne dépend pas d'elle d'être affectée de telle ou telle manière ; il ne dépend pas d'elle de changer l'effet produit par les corps sur les organes avec lesquels elle a été mise en relation ; elle s'efforce seulement de retenir le plaisir et d'écarter la douleur.
Comment parviendra-t-elle à ce but? en agissant sur ses organes. Elle a été émue par l'ébranlement des fibrilles médullaires , ou par la trace que l'im-
(1) Nous prions de ne pasoublierqne , par le mot cime, nous entendons constamment le sentiment intérieur ,
pression y a laissée : clans l'exercice de sa volonté, elle frappera avec la même énergie ces fibrilles, car rien ne nous dispensera jamais de l'envisager , dans ce cas, comme une force vive et agissante. Si c'est le iluide nerveux qui a provoqué chez elle la perception , le même fluide sera employé à la favoriser, ou à la combattre; la réaction sera au moins égale à l'action. L'arme dont elle aura été atteinte, passant entre ses mains , il y aura d'abord équilibre , et, comme elle aura la faculté de la tenir plus long-temps que l'objet dont, presque toujours , elle peut éloigner ou rapprocher l'influence, elle finira, pour peu qu'elle le veuille, par rester maîtresse du champ de bataille.
En deux mots , c'est avec ses organes internes qu'on l'attaque ; c'est avec ses organes internes qu'elle résiste : donc le problème de la liberté est résolu.
Bien entendu que le succès de la lutte sera toujours déterminé dans le sentiment du plus grand avanlage de l'individu. C'est ce qui a lieu de prime abord chez les animaux où , aucun balancement moral et social ne s'efTectuant , parce que des liens de ce genre ne sont pas nécessaires à leurs espèces, il est rare que l'intérêt personnel de la minute ne fasse pencher la balance.
D'où il résulte que les gens a passions fortes seront violemment agités par les impressions ; mais ils retrouveront la même énergie pour les combattre , lorsque leur âme, éclairée sur son véritable bien-être , en aura pris la détermination; du moins elle en aura le pouvoir, et si elle ne le fait pas , c'est à la volonté et. non aux moyens qu'il faudra en adresser le reproche.
Dans ce dernier cas , la faculté spirituelle , en refusant de recourir au plus beau privilège de sa
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nature, qui est de RAlsONHERSOn bonheur, descendra vers les classes infimes, où de simples appétits donnent à l'être une impulsion qu'il ne peut et ne doit chercher à vaincre.
Et encore l'opinion qui placeroit tous les animaux dans une dépendance absolue de leurs organes, ne seroit-elle pas une opinion hasardée':' S'il est , parmi eux , beaucoup «rames esclaves , il en est aussi qui, sans s'élever aux belles notions de la justice, secouent, jusqu'à un certain point, le joug de leurs besoins et de leurs sensations.
Le désir d'un bien-être prochain , est le mobile tle plusieurs actes de l'homme et de la généralité des êtres animés. Nous admettons ici une réserve, cardans les animaux perfectionnés, les idées acquises , quoiqu'elles ne conduisent jamais aux relations morales , véritable apanage de notre espèce, parviennent à changer la direction du sentiment intérieur. Prenons pour exemple ce même chien que nous avons déjà cité , et plaçons-le dans la position où il nous a donné une preuve d'intelligence si
voisine de la nôtre.
Certainement le dîner qu'il porte a son maître , en affectant par des émanations les fibrilles nerveuses de son odorat, agite dans le cerveau celles qui lui sont conliguës. Il en résulte une reaction sur les nerfs de l'estomac comme sur les glandes salivaires de la gueule , et un besoin se fait sentir. Si l'animal, chez lequel cette impression a lieu, étoit dépourvu de mémoire , s'il ne pouvoit combiner des idées et en extraire des jugemens guides de sa volonté , le besoin naturel, puissamment reveillé, deviendroit irrésistible , et le dîner changeait de destination. Mais les choses se passent autrement , parce que l'appétit qui est une des premières ioisinstinctueiles, dans la plupart des espèces ani-.
mées , a été surmonté ; acte admirable , qui ne procède pas uniquement d'une simple disposition d'organes, et qui, selon nous, est le prélude des merveilles plus grandes que la sagesse suprême s'apprêtoit à opérer dans l'homme (1). Quand nous songeons à ces choses, nous sommes tentés de saluer dans ce quadrupède intéressant , chez lequel le malheureux trouve les relations que la société lui refuse, la seconde intelligence visible que le ciel ait placée sur la terre.
Yoilà donc que les animaux des premières classes jouissent d'un certain degré de liberté , puisque, malgré leurs appétits , ils prennent les déterminations qu'ils jugent en définitif les plus conformes à leur bien-être....
Remarquez que, dans les espèces où l'association est nécessaire à la sûreté de tous , la liberté semble disparoilre , et que le pacte en vertu duquel on est rassemblé, n'est attaqué par aucune des parties contractantes. Une infraction ne trouvant aucun motif dans la disposition organique des sociétaires, ce respect de Tordre ne sauroit être un titre pour eux. Il n'en est pas ainsi des membres de la société humaine , chez lesquels la volonté , mue par d'autres intérêts , peut rompre cet équilibre qui existe entre le sentiment naturel de la personnalité et le sentiment réfléchi du devoir envers l'espèce. Celte possibilité de s'abstenir , au profit d'un étrano-er qui a reçu de sa naissance les mêmes droits que nous, ou de jouir, en le privant d'une partie de ces droits, constituent les belles et très-simples notions
(i) En deux mots le sentiment intérieur de l'animal , éclairé par la mémoire , s'est décidé pour un bonheur raisonné ; quant à lui , mais à dislance.
du juste et de l'injuste. SA n'avoit pas été arrêté que l'homme pu t mériter ou démériter de son Créateur , il partageroit le triste privilège des animaux, et l'on verroit la grande société de laquelle nous dépendons, fleurir avec la régularité que l'on observe dans une ruche d'abeilles. Elle eut trouvé dans son industrie, dans sa tempérance et dans la disposition de ses humeurs, tous les correctifs nécessaires des aeeiclens nuisibles de la nature , les seuls qu'elle eut à craindre; et l'homme, au lieu d'être le noble héritier de l'avenir , prendroil simplement le pas sur les autres êtres , mais ne pourroit plus se dire qu'un castor perfectionné.
Une liberté plus étendue et plus éclairée, dans la proportion de nos besoins et de nos rapports, devient donc notre caractère distinctif. 1 osséder un certain degré de jugement, c'est être libre, puisque la faculté de juger et celle de vouloir existent constamment dans la même mesure. Le chien est le plus intelligent des animaux, par cela même il en est le plus libre. Dès que l'on prouvera que l'esprit humain est apte à concevoir des notions de morale et d'équité, sa liberté est démontrée, pourvu toutefois qu'on ne perde pas de vue que , dans les opérations de l'âme, la réaction est au moins égale à l'action.
C'est une grande conquête sur la personnalité que l'ajournement du bonheur chez un individu , quand l'espèce entière ne sauroit être heureuse par les mêmes moyens. L'animal consentira à un ajournement très-prochain ; mais son organisation ne lui permettra pas de le prolonger d'une manière presque indéfinie. H ne sacrifiera pas l'être du jour à un être de raison, à un être presque éventuel, né au milieu des ruines de la vie présente, toujours Lui; et que la force de son intelligence lui aura
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fait reculer dans un monde idéal , vers lequel il se croie porté par la seule succession de l'ordre qu'il lui a été permis d'entrevoir ; enfin , il n'est pas assez libre, pour se mettre long-tenips à l'écart.
La plus grande preuve qu'un être puisse offrir de sa liberté , est la faculté d'exécuter des choses Contraires à ses affections et à ses penchans. Quand la tyrannie commande , la volonté exécute bien les actes qui lui répugnent; mais la pensée se réfugie en elle-même. De là comme d'un fort cà l'épreuve des surprises , elle brave le pouvoir , et se rit de menaces qui ne peuvent l'atteindre. Le corps fléchit, mais l'âme résiste. L'un prodigue à l'extérieur les témoignages de la dépendance; l'autre ne reconnoît aucun maître. L'un semble caresser la main qui le frappe ; l'autre s'est réservé la faculté de haïr , et elle en use dans toute sa plénitude. Certes dans cette double action , notre liberté se manifeste d'une manière éclatante. Les caractères qui se font une étude de la dissimulation , en offrent également un témoignage irrécusable.
Quant à l'influence de l'organisation sur les goûts et les penchans, sans la contester, nous oserons dire qu'elle est subordonnée à la volonté. Il n'est point de circonstance dans la vie où celle-ci ne puisse faire la loi. Comme nous l'avons prouvé , plus les passions sont fortes , plus l'âme a été douée de vigueur. JN'ous ne voyons pas que les constitutions indolentes et flegmaliques jouissent en cela d'un grand avantage , car si leur machine est rarement le théâtre des orages du cœur , les petits calculs de l'intérêt privé y prennent aussi le caractère de la passion. Un des plus grands scélérats du dernier siècle, Desrues, avec un tempérament foible, médita dans le calme une suite de crimes ; et Charles-Quint, dont les vues profondes et ambitieuses
contribuèrent: plus à agiter l'Europe que l'énergie chevaleresque de son rival , passa long-temps pour un espriL paresseux et borné. ( Ni alla jusqu'à croire, en Espagne, qu'il avoit hérité de l'incapacité de sa mère Jeanne de Castille.
Que) est l'âge où lïniluence des pussions est la pins dangereuse? n'est-ce pas celui où l'homme est physiquement achevé? n'est-ce pas de vingt à quarante ans , que l'amour et l'ambition se disputent les actes d'une existence dont ils semblent le premier mobile? Mais n'est-ce pas aussi iYj>ocjUe des grandes actions et des grands sacrifices? Si les organes sont alors travaillés d'un excès de vie qui cherche une issue, l'âme est non moins riche en amitiés chaudes , en désirs bons et humains dont les efforts expansifs la tourmentent. Aussi est-ce dans cette phase de leur carrière , à l'instar d'un astre dans son plein, qu'ont brillé les sujets qui ont illustré leur siècle et leur pays. Chez la plupart, la force morale a dompté la force physique, ou lui a donné une salutaire direction : la volonté et les moyens étant également en leur puissance, ils ont dû se montrer grands dans leurs vertus, comme dans leurs défauts.
Il est admirable que , par l'effet même de nos dispositions organiques, les jours de la vigueur soient précisément ceux des sentimens tendres et généreux qui en sont le correctif. Le crime effraie dans l'âge mûr; commis dans la jeunesse , c'est-àdire , dans la période que nous avons indiquée , il effraie et étonne à la fois, parce que les impulsions vives, auxquelles cette partie de la vie est plus particulièrement soumise, sont telles que àes affections douces et sociales doivent y être correspondantes ; il indigne et fait pitié dans la vieillesse,
comme signe d'une dépravation d'autant plus grande qu'ici la volonté a survécu aux moyens.
En général les âmes ardentes sont l'obiféi d'une prévention déplacée. On perd de vue que c'est par elles que s'exécutent les grandes choses. Peu effrayées des obstacles , elles s'élancent avec courage dans la carrière du bien public. C'est d'elles que l'on est le plus en droit d'attendre ces sublimes dévouemens qui ne sont quele triomphe de la volonté sur la naiure. Le noble désir délaisser des souvenirs de respect , d'amour et d'admiration , leur fait dompter les résistances; mais ce n'est pas un motif pour qu'elles aient moins d'empire sur elles-mêmes. Les Vincent die Paul et les Lascasas n'auroient pas parcouru la terre comme des génies bienfaisans ; ils ne seroient pas cités entre les plus patients et les plus charitables des hommes , s'ils n'en avoient été les plus chauds et les plus opiniâtres. Leur histoire en fait foi.
Scipion l'Africain eut les passions vives, et nen fut pas moins tempérant. Camille (tel que nous le montre Plutarque ) , doué d'une âme ardente , le cœur ulcéré de l'ingratitude de ses concitovens , et tout proscrit qu'il fut par eux , n en sauva pas moins Rome : il écouta plus le cri du devoir que celui du ressentiment. Placé en pareille circonstance , et peut-être avec les mêmes organes, Corioîan eût succombé ; nul doute qu'il ne se fût joint aux Gaulois pour ruiner la patrie. Selon nous , le plus beau moment de l'histoire romaine est celui où Camille, après avoir réuni autour de sa personne quelques soldats alliés avec lesquels il inquiète déjà grandement l'ennemi , reçoit de ses concitovens fugitifs , que la confiance dans sa vertu lui ramène , le litre de général et le refuse , jusqu'à ce que les foibles débris du sénat assiégés dans le capitole , qui est
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encore toute Rome à ses yeux , n'aient validé cette élection. Elle dut devenir bien puissante la nation, chez laquelle l'honneur de la sauver , cédoit le pas au devoir de lui être soumis !
Pourquoi lésâmes fortes finissent elles par commander aux autres? Parce que le plus souvent elles se commandent à elles-mêmes.
On est convenu de les nommer des têtes chaudes, de mauvaises têtes. Nous ne nous en étonnons pas : Sully ne sembla-t-il pas un vieil entêté aux yeux de la cour de Marie de Médicis? Et certainement, le sénat de Carthage ne dutconnoître que comme une très-mauvaise tête, Régulus venant chercher , dans l'intérêt de son pays , des supplices , qu'avec une âme commune il eut pu éviter. 11 sera toujours plus facile de flétrir la vertu qui nous importune, que de nous élever à sa hauteur.
Nous indiquerons bientôt la seule cause , la cause déterminante qui porte atteinte à la liberté, et l'on reconnoîtra que, comme elle prend son origine dans l'exercice même de notre volonté , nous devenons librement les artisans de nos destins.