‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 57 sur 79 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Continuation du précédent; des habitudes et des mœurs.

IN otre volonté prend le caractère d'u n acte , quand elle imprime un mouvement, soit aux nerfs du cerveau qu'elle sollicite de coopérer à la formation des idées , soit à ceux des muscles par lesquels nos membres entrent en exercice. Ces mouvemens , souvent répétés , acquièrent plus de souplesse; ils se changent en habitudes , ensuite en besoins. La fibre , sujette à certains ébranlemens , contracte une tendance que la plus légère émotion détermine dans le même sens ; les fluides se précipitent dans les routes qu'ils ont déjà parcourues; les nerfs agités

f>résentent des tableaux à l'imagination, ils l'appelent à des jouissances ; l'effet devient cause à son tour, et les mêmes actes se renouvellent.

Au milieu de ces concessions qui s'enchaînent l'une à l'autre , la faculté spirituelle et raisonnable perd chaque jour de son empire. Ses pensées ne sont plus une dépendance d'elle-même. Le pouvoir de les diriger lui échappe presque entièrement. A force de céder, elle s'interdit de cesser de le faire , ou plutôt ses droits et sa liberté restent bien les mêmes ; mais à chaque heure , à chaque instant , elle livre ses armes l'une après l'autre à l'ennemi , et finit par ratifier , de sa propre main , le honteux contrat de sa nullité.

On dit de l'homme réduit à cet état , qu'il est victime de ses passions , et l'on n'a pas tort. Il est passif dans la véritable acception du mot , puisque tout agit sur lui , et qu'il n'agit sur rien. Il a

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refusé de répondre aux vues de son auteur; il a (bu-lé aux pieds ses plus beaux titres de gloire. Placé au premier ran^ de lYvJietîe . il n'en ol>(ienl pas même le seconqj L'instifcdl sur lequel il se rabat, n'étant chez lui qu'une nature dégradée hors le plan de la Création , et devant , au contraire , être envisagé chez l'animal, comme une conformité ace même plan , Ja balance du parallèle penchera toujours en laveur du dernier.

Mais quand la volonté de. l'être moral coordonnée avec ses devoirs , qui ne sont que les intérêts raisonnes de ses relations , impose des lois sages aux organes de sa dépendance , l'effet contraire a lieu au profit de l'individu. La pente se décide dans des sentiers de droiture et de justice ; tous les scnlimcns nobles , toutes les idées généreuses \ iennent s'offrir à l'âme, qui les accueille comme son bien propre; les sacrifices ne sont plus les déchiremens d'une nature qui gémit sous !e fer et le feu ; ils grossissent le brillant trésor de l'avenir , et Ja satisfaction intime qui les suit, en devient, dès ici-bas , \d douce indemnité.

Ainsi se prononcent les caractères ; ainsi les aines prennent des traits distincts , résultai de leur nature mixte , et de modiliealions dont elles trouvent la source en elles-mêmes.

Il ne faut point se dissimuler que dans ces deux cas, quand la tendance s'est décidée par un long usage, la liberté, quoique toujours réelle, se laisse emporter à de plus promptes déterminations.

La majeure partie des actes de la vie humaine s '.eeute d'une manière presque indéiibérée; l'impulsion une fois acquise, dans un sens quelconque, les pas se suivent , et l'espace disparoît. On est vertueux , on est méchant, à bien dire, sans y prendre

garde. Une nouvelle direction de vues ou de mouvemens appelleroit seule l'attention ; car alors il y auroit une résistance à vaincre. Une action vile coûteroit plus à un homme de bien, qu'un grand sacrifice; un oubli de l'intérêt personnel exigera un effort chez celui dont i'égoïsme a resserré le cœur, et l'assassin de profession ne verra son bras arrêté, que par les accidens imprévus, dont le ciel se sert quelquefois pour briser la volonté, avant la consommation du crime.

Le retour à la vertu , chez certains individus , est d'une difficulté qui équivaut à une impossibilité. La chute de celui qui constamment s'est respecté luimême , est également improbable.

Plus l'homme vieillit , moins il est libre.

Les habitudes sont aux individus ce que les mœurs et les lois sont aux nations. Leur influence peut seule attaquer la liberté ou en gêner l'exercice. On parleroit improprement de la passion de la vertu, mais non de celle du vice, parce que la vertu est encore obligée de lutter quelquefois, et que le vice cède toujours.

Le jugement est l'auxiliaire de la première de ces positions, et rétablit l'équilibre entre les sensations et la volonté. Lorsqu'il garantit un avenir où les distributions seront calculées sur les mérites , il devient une force déterminante. Je vois un précipice : il faut que je l'évite. Je découvre un grand bien : il faut que je le possède. Ajourné ou non , l'intérêt personnel parlera toujours en. maître,

L'homme commet le ma1! par ignorance, ou par l'appât d'un bien opposé à ses devoirs , ce qui rentre dans la première supposition. Les anges sont mieux instruits que nous, et par conséquent, moins exposés à transgresser les lois de l'ordre.

Une continuité d'existence conforme aux intentions de leur auteur, enlève, à chaque instant, quelque chose à leur liberté. 11 y a lieu de croire que des êtres plus avancés dans les secrets de Dieu, et plus antiques dans l'adoration de la majesté suprême, sont moins libres, tels que l'archange ; mais leur volonté leur appartient encore. Une grande chute en fait foi. Le ciel est peut-être réservé à trembler derechef, en voyant de nouvelles déchéances, car l'Eternel ne prétend qu'à des hommages volontaires, et la liberté n'expire en effet qu'aux pieds de son trône.

Une démonstration matérielle de la vie future est ici-bas impossible , en ce qu'elle agiroit trop puissamment sur nos organes , et deviendroit destructive du libre arbitre. Dieu a établi une balance entre notre nature et les impressions auxquelles il l'a soumise. En deçà et en delà , il n'y auroit plus de liberté.

Demander, comme on se le permet quelquefois , des miracles décisifs de certaines questions, c'est vouloir renverser l'économie actuelle , en conformité de laquelle notre existence a été constituée ; c'est déclarer au moins à Dieu qu'il n'a pas fait assez pour l'instruction de sa créature. Si le prodige désiré laisse des doutes , il est inutile ; s'il les enlève , il détruit en nous cette combinaison merveilleuse d'un être pensant, susceptible d'être mu par ses sens, et pourtant maître de sa conduite.

Que votre ami , vingt-quatre heures après que vous aurez escorté sa dépouille vers le dernier asile ouvert à nos peines , vous anparoisse ! qu'il vous révèle les choses de l'autre vie ! que le son connu de sa voix aille à votre cœur , et dissipe les incertitudes de votre esprit , votre liberté cesse à l'instant. Vous avez été blessé prématurément d'un

trait de celte lumière , à l'éclat de laquelle on ne sauroit résister ; la nuée mystérieuse qui , tout en vous indiquant le point de vérité , voiloit devant vous le sanctuaire, est évanouie, et si vous restez encore au nombre des vivans , une initiation anticipée vous dérobe le mérite de la vertu.

Nous l'avons dit : la conduile de l'homme est forcée , ou peu s'en faut , dès qu'il s'élève à une certaine hauteur de connoissances. Qui se jettera dans le précipice vu à plein ? ou qui ne s'élancera pas vers le trésor qui doit assouvir toutes les ambitions? Les torts de celui qui agiroit dans un sens contraire, seroient peut-être trop grands , et Dieu n'a pas permis qu'ils devinssent possibles.

Les Livres saints font pourtant mention de plusieurs miracles : mais vovez avec quelle sobriété la Bible et le Nouveau Testament s énoncent quand il s'agit de résurrection. Que disent aux spectateurs déjà terrifiés , le frère de Marthe et de Marie, et le fils chéri de la veuve de Naïm? Que racontent-iis des secrets de ce monde nouveau , qui les a déjà comptés au nombre de ses habitans ? Qu'apprennent-ils enfin à ces hommes qui , la poitrine pantelante de frayeur et de curiosité , s'empressent autour du tombeau prêt à laisser échapper sa proie? Rien , moins que rien : ils ont dormi. Ils le disent, comme l'avoit dit d'eux , celui qui les évoque et qui les rend à la vie. Cela ne pouvoit être autrement. S'ils ont assisté à un ordre de choses nouveau , le souvenir a dû leur en être enlevé. La résurrection d'un mort est déjà un renversement de l'ordre physique; ses révélations seroient un renversement de l'ordre moral.

L'homme a été créé libre ; cela est incontestable. Il l'est peut-être trop pour son bonheur. Mais qu'il mérite, et cet état de choses changera. A force de

]>icn faire , on peut arriver à la presque impossibilité déniai faire. Le Czar Pierre se (il brave; Socrale se fît vertueux. L'un étoit de son propre aveu enclin à !a couardise, l'autre à tous les appétits sensuels, lis se créèrent de bonnes habitudes, et ce fut là tout leur secret. Une volonté ferme décida le reste.

Voulez-vous des êtres moraux , commencez par les instruire , car sans instruction point de liberté ; l'Homme n'est libre que par la force de son intelligence qui lui donne des intérêts indépendans de ses besoins physiques. Devenir libre, dans toute la valeur du terme , c'est se mettre en état d'éclairer le sentiment intérieur ou (Yen changer à propos la direction. Ainsi l'esclavage et l'ignorance excluent la moralité.

Les animaux ont aussi leurs passions , et elles résultent, comme chez nous , des habitudes , mais ils n'en ont pas le correctif. Nous avons connu un chien tellement accoutumé aux caresses, qu'il s'y çroyoit seul des droits dans la maison où l'on s'étoit d'abord amusé de cette prétention. Comme son humeur jalouse n'épargnbit pas les enlans , on fut obligé de le tuer. Cet animal avoit évidemment perverti sa nature.

Les espèces inférieures ne doivent pas d'éducation à leurs petits : ils ont l'instinct, vraie concordance de leurs besoins avec leurs organes. Les êtres moraux doivent à leurs descendais une éducation morale; celle-ci est au pouvoir du savetier comme du prince. Elle ne dispense pas de recourir au jugement; mais elle en hâte le développement et l'application. C'est par elie que l'homme peut surmonter ses penehans , avant qu'ils soient devenus des habitudes.

La personnalité n'est autre chose en définitif

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qu'un composé d'habitudes , uni par le sentiment de l'existence présente et antérieure.

Les premières des habitudes sont celles démanger, de boire et d'être logé et vêtu. Elles font une partie intime de l'être ; elles influent directement sur les mœurs ; comme elles sont des besoins , avec une grande force dame , on peut parvenir à les restreindre, rarement à les anéantir.

Les mêmes besoins ressentis par les êtres qui nous sont chers , nous deviennent personnels. Il faut qu'une mère et un père nourrissent et habillent leur enfant; il faut qu'un mari assure l'existence de sa femme. Dans L'état des sociétés modernes où le système de la propriété a envahi d'une manière positive ou négative, jusqu'à l'emploi du temps , ces intérêts primitifs de l'association on t-ils bien été respectés ? J e gémis et tremble à la fois partout où je vois la vigueur sans travail , ou le travail sans le salaire proportionné aux besoins. La législation de l'Europe , en cela, n'est peut-être pas exempte de reproches? En plaçant un cinquième de l'espèce humaine entre ses devoirs et ses besoins , elle semble avoir oublié que

les besoins sont aussi des lois Le père commun

des hommes n'a pas agi ainsi : la morale qu'il a fait sortir de l'union des êtres sociaux , est exactement l'observation des régies les plus conformes à la sûreté de leurs intérêts respectifs. Pair quelle fatalité est-elle devenue pour un grand nombre , une cause de tourmens et de douleurs, dont la pointe aiguës les poursuivra peut-être dans leur avenir? Hommes, êtes-vous bien conséquens de demander à votre semblable livré à la misère, les vertus des sages et des héros?

Non sans motifs , on a cherché dans les cultes, des auxiliaires de la législation; mais quand ceux-ci ont perdu leur autorité primitive . il est bien difficile-

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