CHAPITRE XIII
Accord du libre arbitre et de la prescience divine.
JLes difficultés que l'on a élevées au sujet du libre arbitre, diffèrent peu des objections des 1 y rrhoniens contre le mouvement. Pour repondre à ces derniers , Diogène se contenta de marcher. Ce ne seroit pas sans motifs qu'on emploieroit un argument de ce genre vis-à-vis des adversaires de la liberté; et celui qui ieur diroit : « Je marche, parce que « telle est ma volonté , » ne leur feroit pas une trop mauvaise réponse.
II résulte de l'analyse de toutes les attaques dirigées contre le premier droit de l'homme, un seul reproche qui tombera sur la détermination même. En d'autres termes, aux yeux des ennemis de la liberté, c'est la perdre que d'en Taire usage. Ils raisonnent comme si l'état d'indécision et d'équilibre absolu n'en étoit pas la ruine. L'acte étant la preuve la plus irréfragable de la puissance , la décision est aussi le signe le plus caractéristique de la volonté , et dès-lors qu'un être embrasse imparti, il faut qu'il y soit conduit par des motiis quelconques.
Le mobile que l'on ne peut se dispenser de rer* connoitre dans l'homme, est celui d'un bien présent ou éloigné. L'essence des choses n'en coinportoit pas d'une autre nature.
« j'aimerois Dieu, quand même (i), disoit dans
(i) On sait que le respeciable archevêque de Cambray a soutenu , dans ses ouvrages ascétiques , que Dieu devroit être
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! ' panchement d'un cœur chaud cl plein Je gratitude pour son Créateur, cet homme de bien dont le nom seul renferme tout un éloge ; ici, Fénélon s'abusoit sur le sentiment qui , par surabondance, venoit se mêler à ses idées comme à son langage. Certes , en écartantde sou esprit la perspective des récompenses et des peines qui suivent les mérites et les torts de cette vie périssable , il avoit encore des arrière-vues en harmonie avec son ame aimante, et tout en résignant la portion de bonheur à laquelle il avoit droit, il ne renonçoit pas au doux espoir d'être agréable à l'objet aimé. C'étoit encore une manière d'assurer son avenir.
Le quand même des \ endéens pourroil à peu près recevoir la même interprétation. Mais quand la justice et la bonté d'un monarque rétabli sur le trône héréditaire, se versent également sur un grand Etat , chacun peut prétendre à une portion du bonheur commun ; tous les intérêts sont protèges dans l'intérêt général. L'abnégation est alors déplacée, et le quand même n'est plus qu'un masque avec lequel on essaie de couvrir des prétentions contraires au bien publie; car l'oubli absolu de soimême est contre nature, et la liberté la plus positive n'ira jamais jusque-là.
Un être est donc libre par cela même qu'il veut et choisit ce qu'il croit lui être bon , prochainement ou d'une manière éloignée.
aimé indépendamment des récompenses à obtenir et des peines à éviter dans la seconde vie. L'écrivain lliéophiie ouhlioil que Dieu , en créant des êtres, ne peut avoir eu en vue que leur bonheur. Sa doctrine fut tliéologiquement censurée. Eiledevoit l'être, même moralement et pJhjsiologi<juement : c'est l'erreur de la bonté.
Il ne nous reste à combattre qu'une dernière objection, dont la solution , sous plus d'un rapport, pourroit être renvoyée sans inconvénient à 1-ecor nomie future , à cet ordre de choses, où plus dune difficulté s'é.claircirà , et où plusieurs s'étonneront même des craintes et des doutes qui agitent présentement leur pensée.
Que m'importe que mes actions prévues soient entrées dans le plan du Créateur? Ma volonté et. est-elle moins à moi? Nous trouvons dans lLcnture un passage qui explique assez bien comment la prescience divine peut s'accorder avec la liberté humaine.
David, fugitif devant Saiil , et renfermé dans fe ville de Ceïla , qu'il venoit de préserver de la fureur des Philistins , engagea le grand-pretre Abiathar, fils d'Achimélech, à prendre l'ephod en sa faveur.
« Et David s'exprima ainsi : Seigneur , Lieu « d'Israël, votre serviteur a entendu que Sâul se « dispose à entrer dans Ceïla, et à détruire la ville « à cause de moi ;
« Dites à votre humble serviteur , Seigneur , « Dieu d'Israël, si les habitans de Ceïla me livre - « ront entre ses mains, et si Saiil entrera dans la « ville? et le Seigneur répondit : il y entrera.
David ajouta : « Les hommes de Ceïla me livre- « ront-ils à Saiil , moi et les gens de ma suite ? et le « Seigneur répondit : ils vous livreront. »
David se retira donc avec ses gens d'armes , et sortit de Ceïla (1).
Le parti adopté par le fils d'Isaïe, empêcha la
(1) Liv. Lr , des Kois, cli. a5 , v. 9, io, u. 12.
vérification de l'oracle. Qui ne voit que David resta maître de sa volonté? L'annonce n'étoit que conditionnelle et subordonnée au choix de l'interrogateur. Dieu savoit bien que David sortiroit de Ceïla. Si celui-ci avoil dû y rester, il l'eût bien su encore ; et comme il étoit arrêté dans les décrets éternels que David se verroit assis sur le trône d'Israël , de la nature des choses la Providence eût fait sortir un événement libérateur de ce prince, après sa prise dans Ceïla, tel qu'un acte de l'amitié généreuse de Jonathas ; car dans les destinées humaines, tout marche par des causes secondes; et il ne faut pas perdre de vue, ici, que la prédiclion d'Abiathar étoit autant en rapport avec les intérêts de Saiil , qu'avec les dispositions présumées des habitant de Ceïla qui , comme les autres hommes , étoient prêts à sacrifier le malheur au pouvoir , et que par conséquent , cette prédiction s'accordoit avec le libre exercice de la volonté de tous.
Il suivroit de l'opposition que l'on croit remarquer entre la prescience et la bonté de Dieu , qu'il n'eût pas dû créer des êtres libres , c'est-à-dire , qu'il eût dû se refuser au seul hommage qui pût lui être agréable.
Il est vrai que l'existence du mai moral est entourée de ténèbres , à travers lesquelles notre œil ne sauroit percer. Mais ce mal ne tiendroit-il pas à l'essence des choses ? IN'aura-t-il jamais ses correctifs et ses remèdes ?
La coupe de l'existence sera présentée à tous les êtres possibles : sera-telle pour le plus grand nombre un breuvage empoisonné ? Justice de mon Créateur, je vous redoute, parce qu'il faudra que vous avez votre cours. Le ciel me préserve cependant d'imaginer que vous ayez creusé devant mes pas un abîme de désespoir ! car je sais que vous
tiendrez au moins clans un exact équilibre la balance de ma destinée. Vous n'oublierez pas qu'une volonté bornée de quelques lustres aura succombé., et que c'est la toute -puissance des siècles sans fin qui punit. La faute sera expiée : elle doit l'être; mais celui qui dans nos cœurs a élevé un autel à la pitié , y sera-t-il lui-même inaccessible? L'Eternité n'en aura pas moins été réelle , pou ravoir été renfermée dans l'intensité de la peine. 0 vous tous qui avez souffert dans vos affections et dans vos organes corporels, vous savez comme moi, que la douleur est le plus grand , le plus terrible multiplicateur du temps, dont l'esprit de l'homme puisse se faire une idée ! — Mallebranche a osé dire qu'il eût mieux aimé être damné qu'anéanti : nous nous fussions probablement entendus... En retranchant de leur croyance un lieu d'expialion , les protestans ne se sont-ils pas écartés de la morale comme de la vérité ? l\'ont-ils pas forcé au silence cet instinct secret qui, chez tous les peuples et dans toutes les religions , fait dès ici-bas la part au châtiment ? Loin de nous la pensée de dérober ses satisfactions à la justice d'un Dieu méconnue! C'est l'épouvantable inscription du Dante, que nous repoussons, parce qu'elle nous semble injurieuse à la bonîé de l'Etre par lequel tous les autres ont été ap-* pelés à la vie.
Quelles que soient les voies du Seigneur , nous les adorons. Sa Providence est l'oreiller le plus doux sur lequel des créatures soumises à ses décrets, puissent reposer leur tête. 11 a commencé par être bon : il ne finira pas par n'être que juste. Il a exigé plus de nous , dès-lors qu'il est douteux qu'avec un simple caractère d'équité l'on puisse se rendre agréable à ses yeux. « Je ne serai point indigné à jamais, » dit le Seigneur, par la bouche de soi*
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prophète Isaïe. « Je chanlerai clans 1 éternité les miséricordes du Très-haut, » s'écrie le Psalmiste (1) avec un saint enthousiasme. C'est dans le même sentiment que nous croyons devoir terminer ce chapitre.
(1) Misericordias Domini in œternum cantabo. Psal.