‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 60 sur 79 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

De la sociabilité et de la moralité.

1M o u s ne traiterons point séparément ces deux qualités que la nature a réunies dans un sujet où la seconde est une conséquence immédiate de la première.

Nous semblons porter en nous-mêmes et dans notre conformation extérieure, le caractère distinctif d'un besoin social. Dans ses productions les plus élevées , la nature ne fait rien sans deux êtres , et notre corps est une sorte de concours de deux individus soumis à une seule volonté. Ainsi les deux cuisses , les deux jambes et les deux pieds favorisent la station et la gestation ; les deux testicules renferment les germes de la vie; les muscles pectoraux et abdominaux se réunissent pour proléger l'organisation intérieure; deux arcs de côtes parallèles rendent le même service au cœur, et forment la cavité thoraehique ; les bras et les mains se rapprochent pour saisir le même objet ; doués d'une semblable perception , les deux yeux , les deux oreilles et les deux narines s'exercent sur un seul son , une seule odeur ou un seul point de vue; les deux lobes cérébraux auxquels ces organes répondent , se partagent le soin d'élaborer la perception , et comme ces deux moitiés de l'être , dans leurs efforts relatifs , sont soumises au sentiment intérieur , l'unité résulte de leur action simultanée.

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Cette société organique , dont l'âme s'approprie ; impressions^ se lait remarquer dans les animaux

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perfectionnés, et principalement clans l'homme qui prend le pas sur tous les autres. Quand ce dernier prononce un jugement, il ne semble que résumer deux rapports , puisque tout jugement procède de comparaison. L'amour, le vif amour, n'opère-l-il pas une pareille duplicalure, en réduisant à une seule manière de sentir et de penser deux êtres de sexes différens? Leurs perceptions ne deviennentelles pas sympathiques , comme dans chacun d'eux, celles dues à des organes correspondans? Mais déjà peut-être avons-nous poussé trop loin ces aperçus sur lesquels la philosophie ancienne s'est appesantie, sans saisir la belle preuve de notre unité individuelle qui y éclate. Toujours est-il vrai que l'homme naît sans armes; son corps n'est que d'une force médiocre, proportionnée à sa stature. Son esprit inventif peut, bien lui offrir quelques ressources, surtout quand il est aiguisé par la communication des idées; mais ayant tout à craindre des autres animaux , avant même à se défier de son espèce, il a senti qu'il lui f'alloit un pacte avec celle-ci. L'intérêt personnel l'a donc rendu sociable. Ce pacte a du. commencer dans sa propre famille. Attirés l'un vers l'autre par le sentiment confus de leur convenance réciproque et l'espoir vague de participer à un bien dont ils sembloient mutuellement s'être confié le dépôt, deux êtres de différens sexes se sont approchés. On seroit tenté de dire qu'ils se sont retrouvés et réunis, tant la nature a ménagé entre eux de rapports. Leurs devoirs sont nés de leur société même ; la différence de l'organisation seule en a tracé le caractère et les limites. D'un côté la crainte de perdre ou d'altérer un état de choses et des habitudes dans lesquelles on se complaît, a préservé la force de dégénérer en oppression; de l'autre la foiblesse même des organes

a fait naître l'énergie de l'attachement. Ainsi l'homme qui opprime, et la femme qui commande, commettent, chacun dans leur genre , une infraction de la loi naturelle. La loi Salique est née avec l'es-

f)èce humaine. L'hérédité du trône , telle qu'elle a ieu en Angleterre, est une concession faite au repos public.

Chasseur ou pécheur, le mari, dans ses excursions , est d'abord suivi de sa compagne. L'état de gestation et la naissance desenfansretiennentbientôt celle-ci dans la chaumière vers laquelle , chaque jour au déclin du soleil , un mouvement indélibéré ramène les pas du chef de la famille. Il revient y reposer, d'abord parce qu'il s'y trouve mieux que tout autre part; ensuite parce qu'il y voit concentrés les objets de son affection. Pour n'être plus obligé de s'éloigner trop , ou de prolonger ses absences , il s'avise d'enclore un espace de terrain dans lequel il renfermé quelques animaux, dont les mœurs ne tardent pas à se plier à l'état de domesticité. Une prévoyance plus étendue lui fait dessoucher un angle de forêt et brûler des lianes sur les débris desquelles il recueille quelques modestes épis. Les plantes indigènes seront les premiers objets de ses soins. L'arbuste qu'il aura remarqué dans ses courses, et dont le fruit moins acerbe aura agréablement élanché sa soif, transplanté de sa main , ombragera son toit rustique, et le solarium qui apaisa sa faim après une chasse malheureuse, arrondira plus près de lui ses tubercules. Ainsi notre sauvage sera agriculteur autant par amour que par paresse. Le même développement de goûts naturels et la même suite d'idées auront placé dans son voisinage quelques autres familles. Dans les premières ren-r contres qui ont eu lieu entre les membres qui les composent; on s'est mutuellement effrayé., Ce sea*

timcnl a fait place à la défiance. Quelques dégâts auront été suivis de représailles : on aura bientôt senti, des deux parts, qu'on se ruineroif en continuant à se Taire du mal. Des bornes se seront élevées de terre. Une convention a déjà déterminé les jouissances exclusives, telles que celles de la cabane, du parc et du verger ; et les jouissances communes, telles que celles delà fontaine, de la forêt, du ileuve, ou du littoral delà mer. Les notions précises delà propriété amènentcelîes de la justice. On devient sociable par foiblesse, juste par besoin , et bon par retour sut soi-même. L'approche d'une bête fauve ou de quelques sauvages errans engage les deux familles à se concerter dans l'emploi de leurs forces contre l'ennemi public. L'assiette plus sûre del'une des deux habitations , protégée par le rocher ou par le précipice voisin , détermine les possesseurs de l'autre cabane à y transporter leur domicile. Une enceinte depieus ou de gazon plus solide se construit à frais communs. Dans ces relations multipliées, le langage s'enrichit , et les liens sociaux se resserrent. Le hameau s'accroît successivement de diverses réunions ; l'industrie , excitée par le péril même, en y appelant les arts^ le transforme en ville; et Paris , Londres, ou IXaples viennent jouer un rôle dans l'histoire des hommes.

Dans cette marche graduée de l'espèce humaine vers la crvilisation , l'observateur saisira facilement l'origine du droit public et privé.

Les relations de la famille avec elle-même méritent de fixer un moment nos regards.

Les besoins n'étant pas encore balancés par les forces, la sensation, dans l'enfant, aura toujours un but directement matériel ou personnel. La première époque de la vie sera donc ceiie de l'égoïsme. La dernière le deviendroit également, sans Fia-

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Buence acquise par la faculté morale et intellectuelle,

qui a donné une direction à la libre nerveuse, et qui , à certains égards , lui est soumise elle-même. La tendresse qu'un enfant témoigne est un calcul ; ses caresses sont une opération de banque; dans ses étreintes , il attire à lui son bien propre , il s'en assure. La réflexion provoquée par des bienfaits répétés, finit par opérer une réaction qui tourne au profit du cœur; mais l'intérêt privé a du y dominée long-temps. Ce n'est pas sa nourrice qu'il aime dans le principe; c'est le sein où il puise l'aliment de ses repas ; ce sonl les bras qui le réchauffent. Un peu plus tard, ce sera un autre motif, né d'un besoin nouveau qui déterminera son attachement. Qu'importe à la nature? le lien se forme , et Lmdividu est protégé.

Pères et mères , nous ne craignons pas d'ébranler votre amour; il est trop fortement enraciné dans votre sein. Nous ne craignons pas de lui ravir ses douces illusions : le cœur a aussi ses filtres et ses charmes qui sont à l'épreuve d'une froide ana-^ ï jse. C'est par des chaînes de diamant que vous tenez au doux fruit de votre hymen. Mères , vous aimez , dans votre enfant , l'époux qui vous l'a donné ; vous vous aimez vous-mêmes ; vous sentez qu'il n'est qu'une répétition de votre être ! Pères, vous jouissez peut-être moins du présent; mais votre regard prolongé dans l'avenir y découvre des triomphes auxquels vous vous associez en esprit, ^ os émotions sont moins vives , et votre tendresse est plus intéressée, quoique vous ajourniez davantage la maturité du fruit dont elle veut se repaître. C'est pour votre compte que vous soignerez cette beauté morale et ces talens dans lesquels vous croirez revivre ; car il n'y a point de mort pour le chef heureux d'une famille vertueuse : c'est à vous que, par anticipation,

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tous en rapportez la gloire , car dans les succès d'un enfant, les parens prennent toujours la meilleure part, tandis (pie dans le désappointement de leur amour-propre, ils ne manqueront pas d'en rejeter sur la nature le plus pesant fardeau.

Voilà donc que l'homme, dans ces années que Ton peut considérer comme une sorte d'apprentissage de la vie , marche escorté de soins , d'amour , d'espoir et de complaisances. On ne lui demande rien, parce qu'on en attend beaucoup. Toujours empruntant, toujours recevant , il donne l'avenir pour hypothèque. Personne n'est abusé, car l'espoir est une jouissance, et la protection un droit.

Lorsque la nature a terminé son ouvrage, que l'édifice du corps humain est consolidé sur ses hases , que par un développement simultané , l'intelligence s'est rendue digne de le régir, et que la force et les moyens acquis ne portent plus l'être à rien désirer pour lui-même , parce qu'il n'a plus besoin de rien, l'âge de l'égoïsme cesse. On aime d'une manière souvent généreuse, et quelquefois sublime. Le cœur cherche à verser dans un autre cœur la surabondance des sentimens qui l'oppressent; la main qui se sent capable de proléger, voudroit serrer une main chérie; l'esprit plein de sensations dont il s'étonne , brûle d'admettre un confident au partage de ses richesses; un excédant de forces, à bien dire, d'existence, appelle d'autres relations , et le besoin d'une société plus intime tourmente toutes les facultés.

C'est le moment décisif de la vie. Les besoins des sens sont tels alors, que si une sorte d'instinct, connue sous le nom de sympathie, et qui n'est qu'une suite de rapports et de convenances , n'attiroit les êtres l'un vers l'autre, aucun motif moral îi'interviendroit dans l'union des deux sexes.

La volonté de la Providence est bien de continuer les races , mais ce n'est pas celle des êtres qu'elle y fait concourir comme des instrumens. Le rapprochement des sexes , même dans l'espèce la plus morale , n'est point déterminé par des vues ultérieures. Ici le plaisir est évidemment un but que se propose la nature, et dont elle l'ait ensuite un moyen. Elle n'a pas été assez imprudente pour abandonner le soin de perpétuer son ouvrage aux passions intéressées et aux froids calculs des hommes. La grossesse , les couches, l'allaitement, l'éducation d'un enfant étant des charges onéreuses, il falloit presque les imposer au corps , sans consulter la pensée. LJn charme inexprimable,, un besoin impérieux, terrible quand les sens sont exaltés par l'imagination, entraîne donc deux êtres l'un vers l'autre, et le fruit qui doit résulter de leur union ne s'offre à leur esprit que comme un événement très-secondaire.

Chez les animaux, cette idée est nulle. Ils s'accouplent , ils portent, ils couvent , ils élèvent leurs petits, parce que la disposition de leurs organes leur en fait un besoin , et qu'un besoin satisfait se transforme en plaisir , ne iéroit-il que mettre fin à un état de gêne.

Mais ce n'est pas seulement l'absence de la douleur qui donne une garantie à l'exercice de ces devoirs ; des vues de volupté deviennent des vues morales dans les actes les plus importans de la conservation de l'espèce. La nature, qui a tout fondé sur des relations , a voulu qu'un être aimât l'être par lequel il jouit d'un bien quelconque : l'organisation des deux sexes humains a été plus soumise à ce principe que toute autre, parce que nos relations sociales, entre toutes, dévoient être les plus intimes. S'il n'en étoit ainsi , pourquoi offririons-nous ce

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riche développement de système nerveux qui nous distingue? ce tact exquis, qui rie toutes nos extrémités mises à nu (ait refluer la jouissance vers un centre de sensations, et de celui-ci la reporte aux extrémités? Pourquoi ces plexus, ces glandes, ces reploiemens de vaisseaux destinés à des sécrétions dont ils prolongent la durée? pourquoi, chez la mère , cette douce correspondance du seiu qui allaite avec l'organe qui conçoit, de l'oreille qui saisit , entre mille , la voix d'un nourisson avec les fibres cérébrales d'un certain ordre, et de celles-ci avec le diaphragme et l'abdomen , doués d'un tendre frémissement? enfin pourquoi ces messages de chaque jour, de chaque heure, entre; la pensée et les organes sympathiques d'union chez les êtres essentiellement destinés à se chérir? ÎNous nous demanderions encore dans quelle vue, surtoutpour notre espèce, l'acte d'amour exige plus d'un essai avant de parvenir à la fécondité? et par suite de quel motif, le désir accompagne celle-ci et souvent lui survit? L'explication de ces étonnans phénomènes se trouve dans leurs effets même. La nature vouloit des liens, et il failoit qu'elle chargeât la volupté d'en former le tissu.

Toute créature tend à sa conservation et à sou bien-être. Sans un grand effort d'esprit , on pouvoit se flatter de faire cette découverte. Nous aimons nos amis , parce que notre cœur y goûte un plaisir d'intérêt, d'amour-propre, ou d'analogie avec nos sentimens , analogie qui en est une sorte d'approbation : mais n'est-il pas merveilleux qu'aimer soit un plaisir? On s'aime, dira-t-on , dans autrui: voilà donc un lien avec autrui , et c'est déjà beaucoup; c'est tout même, puisqu'une solidarité de bonheur s'établit ainsi entre les membres de la grande famille., et que chacun se retrouvant dans

son semblable -, par suite de l'attachement qu'il se doit , verse une partie de son affection sur l'être étranger qui lui retrace sa propre image. Le seul moyen possible de triompher de l'intérêt personnel sur la terre , étoit peut-être de lui faire des concessions partout où il avoit à craindre de rencontrer des obstacles j le seul moyen de le diriger vers un but d'utilité commune , étoit de l'attaquer par ses propres jouissances. La Rochefoucauld etHelvétius sont partis d'un principe vrai; mais pour ne l'avoir pas saisi dans ses intentions morales et philosophiques, ils se sont ensuite fourvoyés dans leur route, et ( qu'on nous passe cette expression ) ils se sont jetés dans un cul-de-sac.

Cette vertu que l'on nomme sensibilité , compassion ou pitié, cette faculté d'être ému par le mal d'autrui, qui devient le souvenir ou la prévoyance du notre , est à l'âme humaine ce que l'irritabilité est au cœur. Sans cette dernière , point de mouvement , point de vie physique ; sans la pitié, la partie la plus essentielle de la vie morale, celle qui résulte de nos rapports avec notre espèce , et par laquelle nous devons rendre autant que nous recevons , n'existe plus. L'irritabilité a été donnée aux muscles pour obéir à l'action des nerfs dans l'exercice de la volonté ; la sensibilité a été donnée à l'homme social , pour aider à ses développemens moraux. Elle a été placée au centre même de l'égoïsme, d'où, à l'instar d'un levier, elle ébranle toutes les facultés de l'âme. Vraie substitution de l'être qui contemple dans l'être qui souffre , en rendant la douleur un mal commun , elle porte à la soulager.

Par elle, chacun adopte à l'égard des autres, la règle de conduite la plus équitable comme la plus favorable à tous , et il la prend dans le sentiment de malaise ou de douleur qu'une position pareille lui

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feroit éprouver. Ainsi le sort du plus misérable des mortels est mis sous la sauvegarde du plus heureux. Le son d'une voix qui demande du pain a quelque cJiose de déchirant et de sublime qui ne permet pas de passer outre. Qui oseroit frapper d'un relus l'être

dont l'unique prétention est de vivre Le cri du

voyageur menacé par un fer assassin, en nous attirant dans la sombre épaisseur de laibrèt, nous enlève à toute idée de danger personnel. Tout cela est indélibéré. On souffre de la blessure que l'on a sous les jeux; suivant l'expression de madame de &évigné , on a mal à la poitrine de son ami ; la fusion des intérêts s'opère , et la moralité s'introduit dans les actes de la vie humaine.

Les hameaux , les bourgs, les cités populeuses, en un mot, les grandes réunions, au sein desquelles fleurit notre espèce, sans la pitié n'existeroient pas. La justice la plus sévère ne seroit encore qu'une stagnation de l'ordre social. La pitié seule lui donne la vie. Où elle ne se montre pas avec éclat , elle se glisse. On la voit s'insinuer dans les habitudes qui semblent les moins dépendantes de son influence, et par une action sourde mais continuelle, elle maintient l'équilibre du corps politique.

Sans le peu d'alimens qu'une pauvre veuve a donnés, dans la matinée, au mendiant qui s'est présenté à sa porte , le désespoir eût lancé peuir-ètre nn brigand de plus sur la grande route; en cas de refus de cette femme, sans l'asile que le voyageur vsurpris par les ténèbres a trouvé dans la ferme prochaine , ce dernier eût peut-être été la victime, il seroit téméraire d'assurer que les filets de Sain t- Cloud ne relèveront pas demain matin le malheureux qui vainement vous adresseroit, ce soir, la demande d'un léger secours. Qui ne sait que dans-

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un cœur aigri, il faut bien peu de chose pour faire déborder la douleur?

Nous ne nierons pas que des établissemens publics venant à suppléer partout, d'une manière fixe, à ces ressources précaires réclamées par les besoins individuels , l'état général de la société ne fût mieux, garanti : mais il est à craindre que , privé de ces occasions journalières d'exercer son plus bel instinct^ notre espèce, dans chacune de ses fractions, valût beaucoup moins , car la nature a fait de l'homme un être compatissant, par cela même quelle vouloit en faire un être sociable. Celui qui est parvenu à éteindre dans son sein cette précieuse sensibilité, s'est rendu indigne de participer aux bienfaits du pacte dont elle est la condition nécessaire. Il est d'autant plus accusable , que la qualité dont il s'est privé , faisoit partie de son tissu organique, et que pour la réduire à cet état de nullité, il a eu à surmonter des résistances. On l'avoit en effet personnellement intéressé à la garde du dépôt qui luiétoit confié; à chaque instant il en recevoit le prix. Des émotions douces ou déchirantes le faisoient se complaire, ou le ramenoient dans la ligne de ses devoirs. Qu'est-il arrivé? voulant jouir seul , il a cessé de jouir. LemUscîe privé d'irritabilité est mort à la vie organique , et le cœur fermé à la pitié est également mort à la vie de relation.

Les moralistes qui ont jeté la sonde au fond du cœur humain , en ont rapporté les signes d'un vice essentiellement anti-social. Ils ont vu que l'homme est envieux du bonheur d'autrui, qu'il souffre d'un succès auquel il ne peut atteindre, et que, frappé des coups de la fortune, il ne se console que par le spectacle d'une calamité égale ou supérieure à la sienne. Nous nous sommes affligés avec eux de cette sorte de déchéance morale*» dont nous avons été

forcés de convenir. Sans trop de recherches, nous en avons rencontré le caractère en nous-mêmes. Le modeste aveu que nous allons faire ne sera pas déplacé dans ce cinquième livre , que l'on peut considérer, à beaucoup d'égards, comme une étude raisonnce du cœur humain.

Au commencement d'une année à jamais déplorable . dans la nuit du 28 lévrier au ier mars , une tempête, sortie de l'ouest des côtes de France, en ravagea plusieurs départemens. Trois jours après, nous reçûmes à I aris la nouvelle des cléirats qu'elle avoit occasionnes dans notre habitation , sur les confins du Finistère. ISotre position nous permettoit de nous affliger de cet échec porté à notre médiocre fortune, puisqu'il s'agissoit d'un bien de campagne où nous avions laissé des êtres chers à notre cœur, et où la faveur du ciel nous permettoit, depuis près de vingt ans, de suivre en paix nos méditations philosophiques. Etpourtantnous éprouvâmes un allégement subit dans nos regrrets , en découvrant, du Pont-Royal, lestoituresdu château des Tuileries que l'ouragan àvoit bien moins ménagées ; triste pronostic d'un événement que la capitale connut le lendemain, et qui eut une si déplorable influence sur les destinées de notre malheureuse patrie !

ÎSous nous interrogeons encore sur le charme que pouvoit avoir à nos jeux la vue d'un palais lacéré par la tempête. N'étoit-ce pas sous la protection de sa masse imposante que , dans notre paternel héritage, nous jouissions de ce clair ruisseau , de ce bouquet de bois, de ces réunion d'amis , et de tous les biens que le poète, sagement voluptueux de Tibur, demande à la bonté des dieux? Que nous avoient fait ces lambris sous lesquels probablement circuloient déjà de sinistres nouvelles et

de grandes douleurs? Encore si les ardoises enlevées au château des Tuileries étoient allées se replacer sur notre toit modeste, nous eussions pu trouver quelques motifs de consolation dans le coup porté par les vents au royal faîteau. Mais il n'en étoit rien.

Le ciel auroit-il mis un levain d'aigreur dans le sein de l'homme? Le mal d'autrui auroit il des charmes secrets pour le plus sensible des êtres ? Nous ne saurions le croire. Non, la sage Providence ne lui a pas donné des nerfs délicats , des extrémités privées de griffes aiguës , une bouche inoffensive et un cœur de fer ; elle n'en a pas fait un agneau organique et un tigre moral. Il se laisse pénétrer d'une douce pitié aux accens de la douleur. Dans la lutte qui s'établit entre celle-ci et son intérêt personnel, sa volonté première lui échappe presque toujours. Un tableau de Bélisaire le rendra mélancolique; l'enfant obscur , qui lui tend une main suppliante , l'attendrit , et l'auguste infortune des rois ne l'a pas trouvé sans larmes.

Cherchons donc dans une cause moins défavorable à notre nature , l'effet qui nous occupe.

On s'en étonnera peut-être au premier abord ; mais nous la découvrons dans un sentiment profond de la justice. Notre opinion, mûrement examinée, perdra son apparence paradoxale.

Les distributions inégales de la fortune, aux yeux de la plupart des hommes , ne sont point des jeux du hasard. Dans le fond de leur âme , tous croient qu'une puissance cachée préside au partage des biens et des maux. D'un autre coté, ce n'est que par réflexion que nous étendons nos regards au delà de notre horizon terrestre. Le premier mouvement , le premier désir est d'être bien dans ce premier séjour qui nous a été assigné. La vue de

l'injustice, exercée envers un étranger quel qu'il soit, nous irrite; nous nous prononçons aussitôt pour lui; nous prenons parti, au moins d'intention, contre l'oppresseur. Ce que nous Taisons dans l'intérêt de l'être opprimé que nous rencontrons en passant, et qui nous a émus, souvent sans autre titre que son infortune , nous nous croyons encore plus en droit de le faire à notre profit.

L'incendie qui détruit notre seule maison, nous semble un coup du ciel dirigé contre nous en personne. Si la même flamme a dévoré une rue entière , nous nous trouvons moins à plaindre. Une communauté de malheur nous laisse encore de la pitié pour autrui, et rien ne nous disant plus qu'une puissance envieuse, entre plusieurs , nous a choisis pour victime , nous partagerons peut-être Je peu qui nous reste avec de plus misérables que nous. Il en sera de même des faveurs de ia fortune. Quand elle frappera à la porte voisine , pour y faire entrer les prospérités du siècle, elle paroîlra exercer envers nous un acte de spoliation , car nos droits sont , a nos yeux , aussi-bien fondés que ceux de tout autre. On nous diroit chargés d'administrer autour de nous une sorte de justice distributive, dans les répartitions de laquelle nous n'avons garde de nous oublier,

La chute des grands est une jouissance pour le peuple qui y trouve une indemnité légitime de sa médiocre condition et quelquefois de sa misère. La ruine d'un homme obscur contriste au contraire tous les cœurs, jusqu'à ce qu'on descende à déplus malheureux que lui.

La fortune , amassée par un travail long et honnête, est beaucoup moins jalousée que celle qui , avec une apparence de prestige toujours équivoque, sprt tout à coup de terre, Si celle-ci est due à des

menées basses, elle indigne j si elle provient d'une chance heureuse, on en réclame sa part. Dans un moment d'humeur, on envie à ce traitant son riche équipage et son hôtel peuplé de valets ; mais qui enviera à ce militaire au front cicatrisé, le signe des braves placé sur sa poitrine généreuse , et sa triste demi-solde? Quel joueur, après avoir dépossédé, dans sa frénésie, sa propre famille, souhaitera les ravages du logis qu'un acte de vente aura fait passer dans des mains innocentes de sa ruine? Il s'accusera , il se maudira peut-être ; mais l'envie n'est plus faite pour celui qui , ayant reçu en partage la portion de bonheur à laquelle il se croyoit des droits, l'a foulée aux pieds. Le désespoir lui reste, et c'est tout.

Cette tendance des esprits à réformer , au moins en idée, jusqu'aux prospérités accidentelles qui s'attachent à certains individus, doit être présente aux Gouvernemens dans la distribution de leurs faveurs. Le mérite récompensé est fort de l'assentiment général ; on lui pardonnera d'avoir fixé les regards du prince. Lïntrigue admise aux emplois, et dotée avec le patrimoine de gloire que la patrie doit réserver pour ceux de ses enfans qui la protègent ou l'honorent , amasse sur la tête des dépositaires de l'autorité un trésor de haines. On n'imagine pas à Paris , combien , dans une ville de province, l'élévation d'un ambitieux ou d'un dénonciateur sème de mécontentemens. Le souverain a-t-il été trompé , on l'en rend responsable , et les cœurs se refroidissent. L'esprit de parti s'est-il glissé dans le sein du Gouvernement jaloux de récompenser des opinions et non des services réels , on provoque une guerre sourde entre lescitovens. Les chefs des peuples n'ont pas le droit de dire : « J'ai élu Jacob , « et j'ai rejeté Esali dès le ventre de leur mère. »

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La patrie ne peut et ne doit avoir de prédilections que celles qui sont dans les intérêts de tous. Donner peu et demander beaucoup est à la fois une injustice et un acte de déraison. Où cet abus a lieu , il y a force , mais non société j où il domine , nous chercherions envain un esprit national qui ne sera jamais que le sentiment d'un intérêt commun.

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