CHAPITRE XVII
Application générale du beau à l'utile dans les habitudes et les
besoins de la vie.
.Avant d'élever le beau à un degré vraiment décisif d'importance et de le spiritualiser, pour ainsi dire , en l'introduisant dans les mœurs , nous ne croyons pas inutile d'indiquer ici quelques vues générales qui, chez les lecteurs les plus dévoués aux notions abstraites, le ramèneront à son essence primitive. C'est faute d'un retour sur eux-mêmes, que plusieurs écrivains (et Platon entête), l'ont transformé en être mystérieux. Ainsi ont-ils enlevé à la morale son premier point d'appui. Depuis longtemps elle réclame cette restitution , et nous sentons tellement la nécessité de la faire , que cette partie de notre ouvrage , aux yeux de ses vrais juges, ne sera pas la moins philosophique.
S'il est une beauté dans les choses ou dans les créatures animées avec laquelle notre sentiment intérieur sympathise , si des fils impalpables nous attirent vers tout ce qui nous en offre l'apparence, c'est que la promesse d'un bien quelconque, promesse déjà saisie par nos organes et notre entendement , y est implicitement renfermée.
Ce site vous plaît : les vallons et les collines, dans leur molle courbure , y présentent des contrastes bien ménagés ; des arbres, semés par bouquets ou dont les tiges se dressent çà et là isolément , le peuplent et l'embellissent du doux mouvement de leur feuillage; des eaux pures s'y promènent; ici elles suivent, avec mille reflets , les contours du
terrain, comme un ruban soyeux appliqué sur la taille d'une jcnue vierge; plus loin , elles s'arré'eni, avec calme, au milieu des vastes parasols d'aulnes et des obélisques de peupliers qui croissent sur leurs bords. Les accidens de l'ombre et de la lumière , les démi-teintes et les nuances plus \ ives de verdure, l'avance du coteau qui projette son ombre sur une partie du petit lac et de la prairie voisine , l'échappée de vue qui, après avoir éclairé l'autre des rayons pourprés du soleil couchant , vous permet de suivre une perspective: où les pians se dégradent avec sagesse, certainement communiqueront à ce paysage un vrai caractère de beauté. Un mouvement indélibéré y ramènera plus dune fois vos pas; et si les distances vous interdisent ce but de vos courses pédestres , votre imagination ne cessera de vous en rapprocher.
Maintenant interrogez vos premières émotions: elles vous répondront (n'en doutez pas), que ce site vous a séduit, parce que, de prime -abord, vous y avez démêlé miiie convenances qui pouvoient assurer votre bonheur. Vous avez remarqué que là , sur la pente de cette colline, votre maison seroit avantageusement assise; que ce bouquet de vieux sapins la protégeroit , en côté, contre les vents de l'ouest, tandis ({n'en ï<i<e Tenais feuillage des hêtres et des ormes épars la garantiront des feux du midi. Ues eaux qui parcourent votre domaine en assurent la vie et la fécondité; c'est ce que vous avez très-bien vu. \ ofàs avez supposé le petit lac poissonneux, et vous n'avez pas manqué de vous dire, en côtoyant de l'œil ses bords ombragés, qu'il favoriseroit au moins votre goût pour la méditation ; car l'homme est un être essentiellement rêveur de sa nature. Enfin, privé de la douceur de transporter vos pénates sur cet angle privilégié de
la terre, et ci")' oublier en paix les torîs d'autrui, peut-être même les vôtres, vous regretteriez qu'il ne profilât pas à quelque être de voire espèce. "Vous y placez clone, en esprit, une simple cabane. Il tartîe à votre impatience qu'un moaeste troupeau vienne s'éparpiller sur l'herbe cie la colline; et pour compléter le charme résultant cie l'alliance des Utilités physiques et morales , vous appelez au foyer rustique un couple hospitalier et vertueux. Ce sera, si vous le voulez , Philémon etBaucis.
Dans les déserts de la Syrie, le voyageur brûlé, soupire après une oasis ; rien à ses yeux ne paroîtra beau comme cette il e de verdure, quand de loin il la verra se dessiner dans un océan desable, îoute enveloppée qu'elle soit encore des vapeurs enflammées de i'horizon. Au contraire, dans les pays de bocages où l'exubérance d'une végétation trop active semble surcharger le sol, le voyageur cherche des clairières. Ce n'est plus clans la profonde; obscurité des bois qu'il s'arrête; il veut ie grand jour; ses poumons appètent un air libre; il faut qu'il en remplisse toute la capacité de sa poitrine : et dans sa pensée, la beauté de la plaine découverte, ou des coteaux aérés, s'associera à tous les objets qui auront des droits sur son admiration.
Pourquoi ce villageois pénètre- t-il , avec plus de respect, sous la net' de son église patronale , après que le peintre en bâtimens , appelé par le vénérable conseil de fabrique, a prodigue l'or sur la robe d'une vierge jadis indigente , a étalé la pourpre romaine sur d'humbles apôtres , et semé d'étoiles d'argent le sapin des lambris? Ne cherchons pas trop loin la cause d'une telle extase : l'éclat des étoffes et des métaux réveille , dans l'esprit du simple agriculteur , toutes les idées attachées au pouvoir des richesses. H a vu lç seigneur ou la
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dame du château velus somptueusement ; il sait, que c'est avec de l'argent qu'il acquittera le montant de son bail et de ses douzes contributions; il croit que c'est avec de l'or que l'on est heureux ; depuis qu'il existe , il n'entend autre chose. Le signe devient donc pour lui l'objet représenté , et voilà pourquoi ce qu'il y a de plus utile kses yeux, à titre de beauté, méritera encore son suffrage. L'homme plus instruit jugera autrement , par sa faculté d'abstraire et de distinguer le signe de la chose. S'il rencontre une vierge du Poujet , il ne regrettera pas de la voir moins riche que la Minerve de Phidias; il y cherchera les grâces décentes de notre propre nature , H s'il est doué d'un tact exquis , pour nous servir de l'expression heureuse d'un auteur anglais (1) , peut-être il y démêlera Xangélique-humain , c'està-dire une utilité d'un ordre supérieur.
L'utile, ou le bon, est tellement une des qualités constituantes de la beauté , que celle-ci disparoîtra partout où le premier de ces caractères ô'effacera , ou sera soupçonné d'altération.
L'application de quelques nouveaux exemples mettra dans tout son jour cette vérité qui n'est qu'une conséquence de notre principe.
Un teint éclatant, chez une femme , a droit à notre éloge , quand ce teint se fait remarquer sur des formes purement dessinées; mais on ne l'exige pas chez une Espagnole et on la trouve belle malgré l'absence du coloris ; on le désire encore moins chez un homme , dont les traits mâles doivent porter l'empreinte du travail auquel l'a condamné la nature.
Yous rencontrez , tous les jours , de ces figures régulières , où brillent d'heureuses proportions.
(1) Fieldeing-, dans Tomes-Jones.
L'artiste le plus exigeant n'y trouvèrent pas matière à sa critique ; et toutefois vous ne sauriez les dire belles : le vulgaire en cherche vainement la cause; mais le philosophe observateur a démêlé Fexpression d'un mauvais naturel qui rembruniroit le front d'une Vénus, fût-elle peinte par le Titien.
Pendant long-temps , nous avons attaché nos veux , avec plaisir, sur ces bouches vermeilles qui offrent les couleurs vives et transparentes de la cerise presque arrivée à sa maturité; depuis qu'un habile praticien de nos amis, particulièrement livré à l'étude des maladies du tissu cellulaire, nous a fait remarquer que des lèvres , de celte espèce , ne sont que trop souvent le signe d'une affection scrofuieuse , nous nous sentons repoussés à la vue de ces bandelettes d'écarlates , et nous préférons , sur la bouche (Tune femme , un coloris moins vif et moins brillant.
Si les individus affligés d'un goitre , jouissoient d'une meilleure santé, ou d'un surcroît de forces , et s'ils parvenoient à une plus heureuse vieillesse, nul doute que le goitre ne devint une beauté du premier ordre , que nous ne le tinssions pour tel , et que, dans notre esprit, il ne lut assimilé à ces éininences qui, sur le corps d'une jeune vierge, fixent agréablement nos regards. Il est également probable que , dans ce cas, la nature eût répandu pins généralement cet indice d'une perfection intérieure; mais en le reléguant dans le Valais , l'Auvergne , les Vosges et le Tyrol , elle le désavoue comme une difformité.
Nous demanderons aux lecteurs qui seroient encore tentés de repousser nos idées, quelle est l'époque de la vie à laquelle un sexe prend , aux yeux de l'autre, un extérieur de beauté , si ce n'est celle-là même à laquelle la faculté génératrice se
développe dans tons les deux? Avant eet instant, à moins de difformité saillante , c'est-à-dire d'uni viee réel dans l'organisation, un être humain n'a rien qui le fasse distinguer de son semblable. Une convenance personnelle et relative devient, avec motifs, la mesure de presque tous nos jugemens. A moins d'une dépravation peu commune, telle femme belle encore , sous cet aspect générique , ne sera pas seulement remarquée par son fils , et fixera fortement l'attention d'un étranger. 7'ous les jours, un vieillard unit son sort à celui d'une jeune personne , près de laquelle il goûte un bonheur partagé , tandis qu'il est rare de voir des jeunes gens s'attacher à des femmes avancées dans leur carrière. Dans le premier cas , est-ce qu'une sorte d'instinct ne diroit pas à la jeune fille que son espoir de maternité n'est pas absolument compromis ; et dans l'autre, au jeune homme, qu'il va semer sur une terre épuisée ou stérile? Nous avons connu un particulier qui , possédant une épouse embellie de mille charmes , mais privée du signe périodique de la fécondité, nous a confessé que cette idée Fa poursuivi jusque dans ses songes et l'a empêché, plus d'une fois de répondre au tendre attachement dont il éloit l'objet. Rousseau ne raconte-t-il pas quelque part (1) , avoir éprouvé, à la suite d'une remarque beaucoup moins importante, un pareil désapointement? Nous voudrions bien , dansées deux circonstances , que l'on nous enseignât à quels dégoûts peut donner lieu l'absence d'une infirmité réelle, ou d'une simple symétrie dont un enfant nouveau-né seroit le seul et vrai juge. Que devien-
(i) Zanetto , lascia lé .donné , e stiulia la maOïamaiiqua. Suite des Conf. liv.
MORALES ET PHYSIOLOGIQUES. 5a5
dra donc la doctrine du beau absolu? Rien » si elle ne se rattache à Xutile. Et encore il ne faut pas perdre de vue qu'en conformité de nos principes amplement développés au chapitre XIV du présent livre , Y utile n est pas entièrement banni des deux derniers cas cités, puisqu'à beaucoup d'égards la nature, dans notre espèce, transforme, en but, un simple attrait de plaisir. Pour s'exprimer avec exactitude , l'utile ne péchant ici que dans l'une de ses branches , il faut que notre théorie soit bien positive , puisque ce seul retranchement suffit pour neutraliser , aux yeux de l'homme , l'action presque toujours prépondérante de la beauté.
Ne nous laissons donc plus séduire par un enthousiasme de commande , et prononçons hardiment que la beauté corporelle , en réalité ou en image , n'est que la manifestation d'une aptitude
f)lus décidée à conserver, d'abord l'individu, sur equel on la remarque , et ensuite à perpétuer la grande famille dont il a été établi le continuateur. La beauté des choses inanimées comme devant concourir au même but, rentre dans ce principe.