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CHAPITRE XVIII

Du beau et du difforme en morale.

JL/e ce monde apparent que nous venons de par-' courir, passons dans ce domaine pltfs vaste, dont il n'est , à bien dire , que le portique : nous voulons parler du inonde moral. La rél'exion aura bientôt reconnu que nos principes y reçoivent une brillante application.

Dans les mœurs , rien de beau que Yutile. En remontant de l'unité individuelle qui en est le premier o'qet , à l'ensemble de la société dont il assure le bonheur, plus l'utile embrasse d'êtres, plus il devient recommanciable. Il revêt successivement les titres de sage . de bon , de grand , de généreux, d'héroïque ou sublime, et de divin. Fareouronsîes divers degrés de celle série, et nous verrons les actes de la vie humaine prendre divers earacières et diverses nuances de beauté dans les proportions de l'avantage qu'en retirent l'individu , la famille, la contée, la nation et l'espèce entière, avec laquelle ils ont quelque point de contact.

Milon le Crotoniate dévore un bœuf : né avec une âme grande , mais égaré par une fausse direction de ses désirs , Alexandre fait à des hommes tuer des hommes : rien en cela n'est beau , ni louable, car la voracité du premier n'est utile à personne, et l'ambition de l'autre nuit à plusieurs.

La frugalité de Fabricius, à juste titre est honorée , d'abord parce qu'il peut en tirer un avantage personnel, et qu'elle Miassure la santé du corps

et la liberté de l'esprit. Cette sobriété devient plus éclatante dans ce Romain considéré comme homme d'état , parce qu'elle est le gage de sa vertu , et qu'elle promet à la patrie les longs services d'un citoyen incorruptible.

La réserve et la prudence un peu cauteleuse d'Ulysse le tirent souvent de péril : toutefois en dépit des vers harmonieux qui la célèbrent , nous n'y chercherons pas l'empreinte d'une beauté morale. Trop souvent le roi d'Ithaque en profite tout seul.

Il y aura toujours plus de mérite à enlever sa maîtresse aux flammes , qu'a s'y dérober soi-même .: cette abnégation fait espérer, en d'autres temps, un secours à la ioiblesse ; mais il sera toujours plus beau de sauver sa mère, que son amante, parce que cet acte est encore plus désintéressé.

Le vainqueur de Corioles fut bon fils , et se laissa attendrir aux larmes de sa mère : il eût encore mieux valu , pour lui être bon citoyen , et ne pas voir d'un œil sec la détresse de la patrie; l'histoire, comme la morale, l'eût jugé moins sévèrement.

Un homme est courageux : personne ne lui en saura gré , si sa bravoure , simple résultat de L'effervescence du sang, ne l'entraîne qu'à des actes de violence ou d'oppression; mais qu'elle garantisse d'abord la sûreté de sa famille : on l'estimera; qu'elle l'arme pour la défense de son pays : elle lui méritera un brevet d'honneur; que, dans cet esprit, elle lui fasse entreprendre de grandes choses : elle deviendra l'objet de la reconnoissance commune; qu'elle le dévoue à une mort presque assurée, à l'instar des bourgeois de Calais : elle sera héroïque.

Il y a certainement quelque chose de beau dans Teslime de soi-même; elle donne une caution au profit de tous : si elle conduit au mépris des au-

très, elle les attaque tous, et ne mérite plus que la h;»i:ie. Sons le rapport delà morale poblique de l'Europe , la nation anglaise ne seroit-elte pas dans

ce cas i

Vous aimez vos en fans, c'est bien ; voilà comment le genre humain s'éternise. Pour leur procurer des emplois publics, vous calomniez fies titulaires, et vous les faites juger au poids des cent jours ; vous n'êtes pins qu'un \il égoïste, votre cercle est trop resserré.

En certains cas, un noble ressentiment est permis; il tend au repos de l'individu. L'obscur citoyen qui pardonne tous les torts , s'expose à toutes les offenses. Sa longanimité n'a rien de recommandable ; on l'impute a foiblesse : mais après les grandes secousses intérieures des Etats , la clémence du prince est belle, parce qu'elle calme toutes les craintes, et qu'elle console la patrie déchirée par les guerres civiles. Voilà pourquoi le « soyons amis, « Cinna, » seroit burlesque dans la bouche d'un bourgeois de Paris , que son cendre au r oit résolu d'assassiner, tandis qu'il est sublime dans celle d'Auguste pardonnant sur le premier trône de l'univers.

Quelle est la vertu la plus agréable au peuple dans un homme public, nous ne disons pas dans un prince , puisqu'il est évident que, celui-ci étant le dépositaire de tout le pouvoir de la loi , la justice sera toujours , aux yeux de ses sujets , Je plus bel ornement de sa couronne? Certes, c'est le désintéressement. On attend tout de celui qui n'a rien à demander; on ne craint rien de celui qui n'a pas de vues personnelles. L'incorruptibilité enlève tous les hommages , parce qu'elle met à couvert les inté^ rets les plus directs des citovens. Cette qualité ne sauroit exister réellement sans fanatisme , ou sans vertu. Aussi, chez nous, l'homme de la terreur

l'a-t-il lo)g temps opposée , avec succès , aux attaques drivées contre son odieux pouvoir.

Omréut qu'une bienfaisance , presque pudibonde clans «es actes , cache la main par laquelle elle opère. Cela est tout simple : il est bon que l'homme, secouru dans ses besoins , conserve le noble sentiment de sa dignité ; il est convenable encore que celui qui assiste n'ait pas le droit de s'en prévaloir. L'orgueil tueroit bientôt la bonté , ou l'énergie morale succoinberôit sous le poids de l'humiliation. Ainsi Booz attendra, du Dieu de ses pères , le prix de sa charité compatissante; ainsi la douce buih recueillera, sans trop de honte, les épis nombreux qu'une main libérale n'aura pas dédaignés sans dessein.

Enfin , l'avarice est plus blâmée que la prodigalité qui se répand dans ses largesses peu réfléchies avec une sorte de grandeur. L'économie du célibataire fournil un juste sujet de reproche .en ce qu'elle fait un vol à la société : celle de Louis Ali touche au sublime, en ce qu'elle prend sa source dans un sentiment profond d'amour pour son

peuple.

Une grande loi de conservation individuelle et publique a été proclamée sur la terre. iNos codes, nos décisions de l'honneur, notre blâme , nos éloges D'en sont qv,e des corollaires ou des appendices. Qu'est-ce qui fait que l'opinion ne flétrira jamais

trouvera une* garantie contre l'oppression le? ce. Le jury qui protège une portion presque matérielle de la vie contre le fer et le poison , est sans force pour défendre l'autre, encore plus précieuse . contre l'ironie amère , les propos outrageans, la diffamation sourde et les excès d'un or-

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gueil qui écrase lout sur son passage. C'est cette portion-là même de L'existence, que le (Sud couvre de son abri. Devant lui le pouvoir triomphant s'arrête dans l'intérêt même de son repos.

Dieu veut conserver les êtres, mais il soigne encore plus les espèces. C'est là où Brutus a trouvé son excuse. Les droits de l'homme social ont pour mesure le respect qu'il doit à la cité. Ses vertus elles-mêmes cesseroient d'être des vertus , si elles compromettoient un instant le l>onheur public, ou, sans motifs légaux, celui d'une tierce personne. L'aversion du mensonge est une chose recommandable : mais que , pleins de confiance dans votre parole, des assassins viennent vous demander' si vous recelez un honnête proscrit ; certes , vous répondrez négativement. Votre seule crainte sera de ne pas donner à votre voix un ton solidement persuasif. Plus véridique, vous livreriez votre conscience à d'éternels remords. Qu'on nous dise, en pareil cas , où seroit la beauté de la vérité incrééc , de la vérité abstraite?

La beauté physique est personnelle à l'individu. Llle est en même temps l'annonce des avantages dont il peut jouir : mais la beauté morale est le gage de ceux qu'il promet aux autres. On dit de tel trait d'une vie estimable qu'il est généreux et sublime , parce que l'unité y a été oubliée au profit du nombre , ou sacrifiée , par celui qui seul en avoit le droit, à quelqu'une de ces affections qui immortalisent le système social. On ose dire quelquefois de ce trait, qu'il est divin , parce qu'il semble inspiré par I'Etre qui, dans sa bonté, embrasse la généralité des hommes, et dont la protection couvre, sans doute, plusieurs catégories de créatures qui ne nous cèdent pas en intelligence»

Nos droits et nos devoirs , nos vertus et nos vices sont fixés par cette règle invariable. Plein de respect lui-même pour le principe éternel dont elle émane, Dieu a voulu que le beau lut l'utile, et il en a donné l'exemple dans le brillant spectacle de ses œuvres. Quoi de plus beau que le soleil , que les phénomènes delà végétation , del'animalisation, de la nutrition et de la fécondité? Quoi de plus beau que ces relations qui unissent la mère à l'enfant à peine conçu ^ l'homme de la contrée à ses compatriotes , le sujet au prince , et l'être à toute son espèce? Mais aussi quoi de plus essentiellement utile? Le beau matériel et le beau moral procèdent donc d'une même source , et tous les deux la trouvent dans une intention bienfaisante.

La piété est sûrement une chose recommandable ; elle purifie le cœur de l'homme qu'elle met en présence d'un beau modèle, et, en calmant la première fougue de ses appétits , elle le dirige vers des jouissances raisonnées. liais si, se bornant à une observance servile de rites et de sacrifices, elle le rendoit dur et intolérant; si, courbant sa tête sous le joug- des préjugés , elle le faconnoit à l'oppression ; si , l'arrêtant dans le libre exercice de ses facultés naturelles et acquises, elle l'empèc huit de poursuivre la noble carrière ouverte devant lui par la main du temps , ou aplanie par celle de ses devanciers; si enfin elle cessoit d'être utile ici-bas à l'individu et à l'espèce, elle perdroit à l'instant tous ses caractères de beauté , et, loin d'honorer le ciel , elle deviendroil , malgré la pompe du sacrifice, un motif de réprobation.

Dieu ne peut que rejeter un culte nuisible à sa créature. A l'exemple des Carthaginois , eussiezvous le clesir ce lui complaire, en conduisant vos

enfans à Faute! , nul doute qu'il n'en détournât les jeux avec horreur. 11 n'a pas créé pour persécuter.

In des caractères les plus remarquables de la religion professée par presque toutcl'Europe, prend sa source dans la suprême loi de l'intérêt public. Partout L'Evangrile recommande l'abnégation du moi personnel. A quelques égards on seroit tenté de croire qu'il relâche les liens de la famille pour resserrer ceux de l'espèce ; ou plutôt le législateur, n'ignorant pas que chacun arrêtera de préférence ses affections sur les êtres déjà placés par la nature , dans le cercle de ses relations les plus intimes , nous force presque à élargir nos cœurs dans le sentiment d'une charité universelle. Tel est le sens dans lequel doivent s'entendre certains passages un peu mystérieux : « Celui qui aime son âme la perdra. Je suis venu séparer le frère et la sœur } le Jils et la mère, l'époux et V épouse. J'apporte le glaive sur la terre. » C'étoit une manière de nous apprendre qu'il est des circonstances où, dans l'intérêt de la grande famille , il faut immoler quelquefois celui de l'individu et même celui de la famille privée. La société n'ayant pas le droit d'exiger un pareil sacrifice , il n'appartient qu'à celui qui en souifre le plus de lui en faire l'hommage.

Le citoyen religieux est le seul être au monde qui puisse se promettre des secours et des rapports de société à mille lieues de son domicile. Né à Paris , il sera secouru sur la route de Tienne , et recueilli dans la maison hospitalière du Sun pion. L'amour de la patrie isole les nations ; la charité chrétienne n'en fait qu'une seule. Je serois quelquefois tenté de ne voir à Sparte que l'égoïsme concentré dans une enceinte de murailles. Un vrai sectateur de l'Evangile seroit plus vraiment cosmo-

polite que le scythe Anacharsis. Il est partout ea famille.

Ainsi le beau dans les arts , comme clans les formes qu'ils expriment , et le beau clans les mœurs tant publiques que personnelles, ne sont que l'utile, dont les degrés pourroient être fixés par une ligne graduée qui de l'unité s'éleveroit indéfiniment.

Cette mesure, appliquée à la vertu , en sens inverse , peutl'être également au vice. Plus ce dernier compromet d'intérêts , plus il devient difforme et criminel. La morale ne suit pas d'autre règle dans l'application du blâme ; la jurisprudence , dans celle du châtiment. L'assassin est plus coupable que le suicide; et le conspirateur, clans un étatlé^al, que l'assassin même, parce que l'ennemi d'un seul sera toujours moins à craindre que celui de tous.

Il y a de la lâchelé à porter la main sur une femme ; il y a crime à le faire quand elle est enceinte, parce que c'est frapper du même coup deux êtres sans défense. La nature donne , en cela l'exemple du discernement : elle respecte le sein qui nourrit et les entrailles qui ont conçu. Il est rare en effet que les femmes périssent de maladie pendant la grossesse ou l'allaitement.

On nous dira qu'à l'île Formose, on tue les vieillards, pour épargner a ces infortunés les misères d'une existence qui s'éteint, et à la société une consommation inutile, et Fon nous demandera si le parricide y doit être jugé sur les principes que nous venons d'établir.

Sans hésiter, nous nous emparons de l'affirmative : puisqu'il est prouvé queje travail d'un homme peut en nourrir plusieurs , il n'importe pas tant à une société humaine que l'on y fasse une économie devivres et de vêtemens , que de maintenir clans

les cœurs des sentimens de bonté journalière et de bienveillance. L'habitude du parricide doit rendre ces insulaires durs et féroces entre eux. ^ oilà quant au générai. À l'égard du vieillard retrani hé avec violence du nombre des vivans , ses enfans commettent une injustice dans sa personne , en n'acquittant pas la] dette qu'ils ont contractée envers 1 être aux soins prolongés duquel ils doivent ie bienfait de la vie, Il est certain quesion le trailoit avec les tendres égards réclames par son âge et Jes services qu'il a rendus à sa famille, ses infirmités auroienl, leur contre-poids ; le bonheur pourroit même luire encore à ses yeux , il jouiroifcau moins par la pensée au milieu des objets de sa tendresse; car riionime , en tant qu'être pensant, lorsque sa condition d'ailleurs est supportable , trouve mille voluptés secrètes dans l'exercice de son intelligence. Penser est déjà beaucoup , c'est la meilleure partie de notre nature mixte, et le déclin d'une carrière dégagée de soucis et d'inquiétudes , par elle , n'est pas sans douceur.

Les sauvages de l'île Formose ont donc perverti leur sentiment, quand ils exercent une cruauié réfléchie sur les auteurs de leurs jours. Ils devroient remarquer que la nature elle-même laisse tomber les êtres, mais ne les renverse pas à l'improviste. Le chêne qui a long-temps protégé les cabanes contre les tempêtes, n'est pas tout à coup arraché au sol maternel, dès que les siècles et les autans ont flétri l'iionneur de sa cime; mais il s'entoure encore de verdure , il projette encore une ombre bienfaisante sur le hameau ; ce n'est que par degrés qu'il rend à la terre ce qu'il en a reçu ; et le voyageur , en voyant de loin ses branches desséchées, se souvient encore, avec une émotion de reconnoissance, d'avoir évité plus d'une fois l'orage à leur abri.

Non -seulement le tort fait à autrui, par son intensité et sa latitude, constitue les difîërens degrés du crime , mais le tort qui résulte d'un acte envers son auteur lui -même, prend le caractère d'un véritable délit. C'est suivant cette règle qu'il convient de juger Origène et tous ceux dont les pieuses mutilations ne laissent pas toujours des traces sanglantes. ]Nul n'a le droit de se nuire à lui - même; ce principe de la nature conservatrice a été adopté

Îràr la jurisprudence criminelle. Une privation voontaire dont personne ne profite , est outrageante envers le ciel qui nous a ordonné de fuir la douleur. Que Ton y prenne garde ! Il y aura encore assez de devoirs à remplir, assez d'abstinences à s'imposer, pour celui qui respectera en toutes choses , le bonheur de ses semblables. Quand ce dernier demande des sacrifices , il est beau d'y souscrire ; quand il concorde avec notre propre félicité , ou qu'il n'en souffre aucune atteinte, il ne nous reste qu'à rendre grâce à la Providence qui daigne dès ici-bas ouvrir à sa créature des sources de contentement. Mallebranche condamnant ses narines à humer les mofettes d'une fosse d'aisance , pèche en deux manières. D'abord , il essaye sur lui-même une asphyxie; ensuite, il dresse un acte d'accusation contre celui dont la bonté a fait à nos nerfs olfactifs repousser Tassa fœticla, et sympathiser avec les émanations delà tubéreuse.

Nous permettons à l'homme cette mélancolie qui, au sein même des plus doux plaisirs avoués de la vertu, semble lui rappeler les secrets d'une nature meilleure , vers laquelle il se sent porté par la simple demi-confidence qu'il en a reçue. Une telle disposition est propre à répandre un charme touchant sur notre voyage terrestre. Tout en nous préservant d'un attachement trop vil'pour des biens transitoires ,

elle place une consolation à côté des contrariétés et des peine° inséparables delà route; mais un dégoût formel <:e la. vie , tel qu'il est préconisé, dans certains livres et certains récits de voyageurs atrabilaires, n'a rien & utile en soi même ; il nous détache prématurément du plan de la création , avant que, pour ce qui nous concerne , ii ait atteint la perfection dont il est susceptible. C'est le suicide en permanence. Quel est le maître qui voudroit employer l'ouvrier sur le Iront duqueM la douleur seroîl toujours empreinte : « Vous ai-je donc maltraité , lui « diroit-il , et de quoi vous plaignez-vous? Vous « attendez quelque chose de mieux : eh bien ! que « la douce hilarité de vos traits me l'apprenne; car « je ne vous ai pas donné l'espoir pour vous porter « à mépriser mes présents. Si mon projet étoit de « vous faire passer par une progression continuelle « de félicité , vous ne consentiriez donc jamais à « jouir de mes bienfaits, et la dixième économie vous « verroit aussi malheureux que la première. »

11 n'est pas un globe sur lequel la bouté infinie n'ait versé une somme quelconque de bonheur. Heureux qui , n'empiétant pas sur la portion d autrui, peut savourer la sienne avec reeonnoissance ! car cela ne lui sera point imputé à crime.

Comme nous aimons mieux prévenir les objections qu'avoir à y répondre , nous observerons qu'il seroit inconséquent de chercher dans nos principes l'excuse de la jeune personne , chez laquelle une sage réserve et une aimable innocence n'ont pas été un préservatif de la séduction. Julie d'Etanges, quelque attachante qu'elle soit par sa conduite de mère et d'épouse, ne paroîtra aux yeux d'une fiile bien née , qu'à l'instar de ces êtres malheureux , sur lesquels un art cruel tente des expériences trop hardies, dans la vue de connoitre s'ils pourront

survivre à quelque lésion organique du premier ordre. Nous l'avons dit , el nous ne nous rétracterons pas : la femme n'acquiert son développement moral qu'en passant par l'état d'amante , d'épouse et de mère de famille ; mais dans l'intérêt de son propre bonheur , elle ne doit y arriver qu'aux conditions imposées par l'ordre social dont elle fait partie. En les oubliant , elle devient, à juste titre, la victime de son imprudence. La rigueur de la peine est en rapport avec le délit. Avant tout , la société veut et doit subsister. Comment atteindra-telle son but de conservation, si elle souffre impunément que les êtres auxquels elle a confié le dépôt de la famille, atténuent d'avance la garantie que l'on est en droit de demander à leurs mœurs? Et la jeune épouse elle-même, quel avenir se préparera-t-elle, en portant à son mari des sens usés ou brûlés d'une ardeur précoce , un cœur prévenu et rempli de ces illusions qui , en exagérant le charme des premières amours , tuent le bonheur domestique ?

La société ne devroit ni permettre, ni autoriser les vœux téméraires par lesquels un être destiné à une douce union, avant l'âge où elle a cessé d'être probable, se condamnerait au célibat; elle ne doit pas davantage tolérer des unions passagères dans lesquelles les lois établies pour l'avantage de tous auraient été méconnues. L'essentiel n'est pas que toutes les filles nubiles se marient, quoique la chose fût peut-être à désirer , mais que la chasteté préside aux nœuds dans lesquels elles s'engagent toutes. L'oubli de la décence est donc justement frappé par l'opinion comme par la morale, en ce que la femme qui secoue ce joug, se nuit à elle privativement, età lagrande famille dont elle compromet la tranquillité. Nous croyons la pudeur une

institution purement sociale, mais qui n'est pas moins sacrée que celles qui régissent l'exercice de tous les autres droits, puisqu'elle modère l'effet d'une pente où le sexe ne doit pas se laisser entraîner.

De quelque avis que l'on soit sur l'origine de ce sentiment, nous ne mettons pas en doute le charme qui résulte de ses effets. Mais où le saisir, si on en distrait la présomption de l'innocence de mœurs, que tout homme de bien est intéressé à trouver dans sa compagne? et dans le cas où un instinct particulier viendroit colorer les joues d'une jeune iille de ce tendre incarnat qui les altère moins qu'il ne les embellit , cet accident organique ne rentreroitil pas dans nos aperçus moraux , comme indice d'une révélation faile par la nature elle-même , à l'être dont elle va utiliser la beauté , et qui, par aine sorte d'initiation, pressent déjà toute l'importance des mystères dont il sera le temple et ly ministre ? Cette inquiétude qui se dessine dans chaque geste, cette crainte qui, sans motif déterminé , parle dans chaque trait du visage, seroient-elks autre chose que des garans d'une pureté intérieure? i les yeux baissés avec modestie , ou dont l'orbe d'azur ne cherche, un instant, les regards des hommes , que pour se voiler aussitôt d'une paupière elle-même ombragée , ne semblent-ils pas dire que celle qui a été mise en possession de celte arme , dont elle soupçonne la force , en redoute personnellement l'effet et ne se hasarde qu'en tremblant à en faire usage? On seroit tenté de croire qu'en touchant aux flèches d'Hercule , elle est en core tout occupée du sort de Philoctète. Une sorte de maladresse physique et d'embarras moral se transforme ainsi en caution du passé et en promesse de l'avenir; car, si elle n'est Le produit d'un

sentiment, la pudeur au moins le réveille. Don précieux de la nature ou d'une civilisation perfectionnée, ce léger météore de l'innocence, en n'apparoissant sur le front d'une vierge que dans l'âge où les passions commencent à agiter son sein , ressemble à l'écharpe d'Iris placée dans la nuée printanière ; et , comme elle , il nous répond d'un beau jour. Le réduiroit-on à ce seul mérite chez la femme, il auroit encore un caractère futilité réelle et positive.

Passons à quelques principes d'ordre politique les plus relevés. En les soumettant à notre analyse, nous nous prouverons à nous-mêmes que nous avons suivi la vraie route.

Vous aimez votre roi : vous faites bien ; car le prince, dans un état constitué, n'est autre chose que la volonté visible et agissante de la patrie qui se manilesle pour l'intérêt de tous. Mais si dans le chef du gouvernement de votre pays, vous ne voyez que le maître qui peut, sans que vous l'ayez mérité , vous favoriser dans votre famille ou dans la classe à laquelle vous appartenez; si vous appelez la haine sur vos concitoyens , ou si vous les écartez de cette portion du bonheur commun à laquelle ils ont autant de droit que vous, votre amour pour le roi n'est plus qu'une affaire de négoce, ou qu'un fanatisme dangereux. Nous vous l'avons dit : la vertu ne se concentre pas; la bienveillance se dilate, et celui-là seul qui est grand embrasse beaucoup. Dans un temps où la noblesse française se distinguoit éminemment du reste de la nation, Henri IV pouvoit bien se dire le premier gentilhomme de son royaume; mais il avoit trop de jugement pour se dire le roi de la noblesse. A l'exemple de l'un de ses aïeux de respectable mémoire, Louis XVIII a montré qu'il vouioit être le perj de

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son peuple, en couvrant la nation entière de la protection d'une charte libérale.

Quelques écrivains ont parlé avec enthousiasme de la légitimité, sans l'avoir envisagée de son vrai point de vue. L'effet de leurs pages a pu être bon ; le motif qui a fait prendre la plume à la plupart éloil peu méritant, puisqu'ils ont méconnu, ou passé sous silence le plus beau côté de l'institution. Aux veux du sacre , la légitimité dans l'ordre de la succession au trône, seroit une rencontre heureuse du génie des peuples , si elien'éloit le produit nécessaire de leurs besoins. Tout citoyen d'un état soumis à l'action régulière des lois, n'en parlera qu'avec respect; il n'oubliera jamais que, seule, elle lui assure la paisible jouissance de ses droits naturels et acquis. L'intérêt de tous et de chacun est ici en jeu. Il n'y a pas un individu qui ne soit fondé à dire au prince : « Vous voulez une garantie; vous « m'en devez une par conséquent. Vous demandez « que je rende votre état fixe et inébranlable; assu- « reziemien. Vous souhaitez que je vous réponde de « mes arrière-neveux; liez donc les vôtres, a Le prince peut tenir à son tour le même langage. C'est de cette double déclaration tacite, mais réelle, qu'est résulté le beau contrat qui unit la nation française à son souverain, et dont les deux clauses principales sont, la charte et la légitimité. Qui cherche ailleurs des motifs de dévouement n'est qu'un superstitieux qui ne raisonne pas son culte , ou un égoïste qui s'isole du contrat, dans l'espoir défaire sa part meilleure que celle de son voisin. Qui attaqueroit l'ordre de successibilité au trône seroit un mauvais citoyen, non pas parce qu'il tenteroit d'enlever une couronne à une famille d'ailleurs respectable, mais parce que la jouissance imprescriptible de cette famille est la consécration du bonheur pu-

blic. Si on envisage la légitimité dans un antre sens, elle perd à nos jeux toute sa magie. Ce n'est plus que le rocher qui ferme la caverne du cyclope sur les compagnons d'Ulysse.

Toute atteinte portée à l'hérédité sera donc un crime en France ; tout dévouement dont elle sera l'objet, prendra un caractère de vertu. Far le premier acte , le corps social seroit attaqué dans son principe de vie ; les droits à sa juste reconnoissance naîtroient du second. La peine étant proportionnée au délit, la récompense au service, l'une et l'autre doivent atteindre leur maximum.

Nous ne prétendons pas pour cela qu'une nation privée de nos avantages constitutionnels soit affranchie de l'obéissance envers son souverain. Nous ne le croirions que dans le seul cas où, aucuneloi n'étant sacrée pour celui-ci , l'hérédité devînt la consécration du malheur public. Par respect pour l'humanité , trop souvent opprimée sur la terre, nous n'adorerons la légitimité ni à Maroc , ni à Constantinople; elle n'aura pas plus de droit à nos hommages à Rome , où Brutus , après avoir vu égorger son père et son frère, n'échappa au fer des ïarqnins qu'à la faveur d'une feinte stupidité. Lr où les tètes des citoyens les plus recommandables par leurs vertus lomboient sous la hache du bourreau , comme celles des pavots dans les jardins d'Antium, sous la baguette du fier despote, la conspiration devenoit un devoir et un droit de la nature. Aussi les anciens ne varièrent jamais dans le jugement qu'ils portèrent de l'acte du premier Brutus , ordonnant au licteur de frapper ses propres enlans. Ceux-ci étoient coupables d'un grand crime, puisqu'ils vouloient rendre la patrie comme une proie héréditaire aux tjrans, qui eussent commencé par immoler le consul lui-même. Tout étoit perdu à

Kome sans cette rigueur, qui ruina l'espoir dcsTarquins. Brulus fui donc, à juste litre, proclamé le .second fondateur de l'état, et c'est de ce poinl de vue seul qu'il est permis déjuger sa conduite^

Tout éloit perdu en France si Louis \\ 111 n'eût donné et confirmé la charte, contre laquelle s'armoient tant de passions et de ressenliinens. La guerre civile y eût détruit une moitié de la nation par l'autre ; l'étranger eût peut-être dévoré le reste. Pour avoir rendu hommage à la tendance de l'esprit public , pour avoir sanctionné l'état présent de notre civilisation , teîie que l'ont faite les progrés des lumières (car la charte, aux yeux de l'observateur attentif, n'en est que la manifestation légale) , Louis XVIII mérite le litre de second fondateur de la monarchie française. Nous le lui décernons ici dans la juste reconnoissance de notre cœur, parce que nous croyons que l'histoire lui en garantira la possession. Le style dont cet ouvrage est écrit, et l'accent que nous y donnons plus d'une fois à nos paroles , dans l'intérêt de notre siècle et de notre pays, empêcheront que l'on suspecte l'hommage rendu par une plume libre à la vertu d'un roi patriote. S'il a senti, au profit de tous , la dignité de l'homme, nous ne méconnoîtrons pas la nôtre. Heureux de vivre sous la protection des lois à la formation desquelles il nous a libéralement associés, nous ne demandons, nous ne voulons que le titre de citoyen , et nous tâcherons de le mériter. Nous plaignons ceux qui n'en soupeonneroient pas la valeur. Le moment est peut-être moins éloigné qu'on ne le Croit où ce sera quelque chose en Europe que d'être citoyen français.

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