‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 66 sur 79 · Z/A INDUCTIONS · texte numérisé non relu

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L'homme est donc moral , puisqu'il est assez avancé clans ses aperçus pour sentir que sa vie tient par mille points à celle de ses semblables ; il est moral, puisqu'il distingue ce qu'il se doit à soi-même, de ce qu'il doit à autrui , et que, dans certains cas, il reconnoîl la nécessité de subordonner la partie de son existence qui le concerne privativement, à celle qui constitue ses relations extérieures.

Il est certain que ce sacrifice veut des indemnités, et par cela même qu'elles sont légitimes, le monde où l'imagination se les représente ne sauroit être une trompeuse illusion. Ce sera la matière de notre septième livre.

Toujours est-il vrai que la force de l'esprit de l'homme le pousse sans cesse vers cet avenir où doit s'opérer le dénouement du drame dont chacun, à ses propres yeux, est ici-bas le principal acteur. La pensée n'est pas plus stationnaire que la vie. L'activité est une des qualités inhérentes de l'âme. Nous ne jetons pas un regard, nous n'étendons pas la main, un son ne parvient pas à nos oreilles, les nombreuses ramifications de nos nerfs ne subissent pas le plus léger ébranlement; un désir, un regret, une crainte ne trouvent pas l'accès de notre cœur, que nos facultés organiques et intellectuelles n'entrent en exercice. On ne sauroit comparer ou juger sans un mouvement. A chaque mouvement correspond un mode particulier de l'âme. Tous les objets dans la nature étant composés, l'esprit embrasse successivement leurs diverses parties. La bonté, qui a voulu donner un aliment continuel à la faculté pensante, n'a pas permis qu'ils nous apparussent avec cette netteté et cet ensemble de rapports d'où naîtroit une conviction subite et irrésistible. Elle a souhaité que cette conviction, en devenant le ré-

sultat de nos opérations mentales , nous semblât notre propre ouvrage. II y a un fonds de connoissances commun à tous les hommes; mais tous l'exploitent diversement; ils cherchent tous le vrai, et quand ils croient être parvenus à le saisir , leur âme ressent une volupté intérieure qui offre les apparences d'un repos absolu , mais qui n'en a pas la réalité. Cet état, où nous conduit l'évidence présumée, est toujours accompagné d'une adhésion morale que , dans l'ordre anatomique , on pourroit comparer à l'effort soutenu du muscle qui retient ou qui s'attache. Nous y remarquerons encore cette félicitation intime par laquelle on se fait hommage de sa propre découverte.

Le sentiment de l'admiration sera donc, à quelques égards , le retour sur soi-même de l'esprit satisfait ou même surpassé dans son attente. En nous identifiant avec les objets de son culte, il nous porte à croître, à nous agrandir avec eux et à les saisir fortement, comme un des degrés de cette échelle immense du beau que nous sommes reserves a parcourir. Tel est l'avantage naturel, résultant de la piété , dans une religion éclairée.

Et sans un motif personnel , pourquoi nous plairions-nous dans notre admiration? pourquoi chercherions-nous sans cesse à la provoquer? Quel instinct nous entraîneroit vers les surprises de ce genre , avec une telle force , qu'au théâtre , dans la vie publique, dans nos lectures, dans les tableaux, dans les statues et les monumens des âges , nous ne voulons autre chose que ce qui nous enlève à nos relations ordinaires et domestiques? Le premier effet de l'admiration est de nous transporter hors de nous-même; c'est le seul instant peut-être où le moi personnel soit oublié. La contemplation devient ensuite une sorte de fusion de lame dans l'objet

admiré; nous y démêlerons le retour à Fégoïsme» Ainsi, malgré l'opinion de ceux qui ont écrit précédemment sur ces matières, aucun de ces états ne sera

considéré , par nous , comme le repos de l'esprit , repos dont nous ne croyons pas notre âme susceptible (î), d'après ce qu'il nous est permis de présumer de sa constitution. Nous y verrons plutôt un pas qu'elle hasarde dans le domaine de l'infini.

Remarquez effectivement qu'il ne nous est possible de rien admirer que de grand ou Oui tienne d'une nature supérieure. Les recherches microscopiques sont de ce genre , parce qu'elles se rattachent a une idée de l'ordre universel. Les infiniment petits, sortis de la main d'un artiste laborieux, m'étonnent; mais je ne les admire pas. En les examinant, je pave tout au plus un tribut à la patience. Je parcours avec plaisir des Teniers (2) et desPaul- Pooters , parce qu'ils sont tracés avec vérité; mais la pensée profonde qui se lit sur le front du Léonidas sacrifiant auxThermopiles , me livre à tous les sentimens que fait naître la résolution déjà prise par le liéros de mourir pour sa patrie, avec la brave jeunesse éparse à ses côtés. Cette tête, sublime dans son caractère de mélancolie, me raconte l'histoire d'un événement qui n'a pas encore eu lieu . Elle me dit l'issue et la gloire du combat. Elle me montre la colonne funèbre où sera inscrite l'épitaphe qui, depuis

(1) C'est-à-dire lorsque le sentiment intérieur n'est pas en l rave par le sommeil ou quelque affection morbiûque.

(2) Nous ne nous étonnons pas que Louis XIV ait fait enlever de ses apparlemens de Versailles les tableaux de ce peintre flamand , parfait dans le genre grotesque , comme Poitiers et Tiereelin dans les scènes du bas étage. Les grand, s âmes ne sauroient se plaire à ces choses que pur forme de délassement.

près de trois mille ans , est enviée par la valeur. Je n'ai plus besoin de lirePausanias; il ne m'apprendra rien. Sparte n'est pas tout entière réduite en poudre, puisque ce tableau existe. Nous laissons? aux artistes à apprécier ses qualités accessoires.

Voilà qu'en parlant d'un tableau nous venons de fournir nous-mêmes un exemple improvisé de l'application de nos principes. Notre admiration nous a identifiés avec le principal personnage, et sa grande âme a passé un instant dans la nôtre.

L'impression reçue par l'artiste , dans le même sens, a du être plus prolongée, et la pensée qui lui a fait prendre le crayon , a laissé nécessairement une empreinte plus profonde dans son cerveau. 11 s'est transporté à l'action primitive , et il ne l'a si heureusement exprimée sur la toile , que parce que , jusqu'à un certain point, il y a participé lui-même. Le général lacédémonien n'a pas été un simple personnage historique pour le peintre; ce dernier en a fait un être réel , avec lequel il s'est mis en rapport. Ainsi cette tête sera à la fois une imitation et une création de son génie.

Quelle est donc grande cette faculté qui recherche partout le beau et qui s'en empare comme de son bien propre ! elle triomphe de la foiblesse même de ses organes. En l'état, où est sa limite, où sont les obstacles à ses conquêtes? dans le seul éîoignement des objets. Rendez-lui ceux -ci accessibles , et elle les saisira. Donnez-lui des yeux qui puissent suivre les courans magnétiques, électriques et galvaniques et le passage du sang dans les anastomoses; rapprochez, pour elle, la terre de son satellite opaque; douez de transparence la glande qui secrète, le sein qui conçoit, le cerveau où la pensée s'élabore, et l'âme, habile à recevoir des impressions nouvelles, marchera des ce monde

de découvertes en découvertes. Dans combien de mystères sa seule pénétration ne l'a-l-elle pas déjà initiée? C'est à travers des voiles et des obscurités sans nombre qu'elle est parvenue aux connoissances qui forment son trésor. N'a t-elle pas trouvé la pesanteur et l'élasticité de l'air, l'analogie de la foudre et du fluide électrique, l'union des sexes dans les végétaux, la gravitation des corps et leur impénétrabilité? N'a- t-elle pas disséqué le rayon lumineux^ décomposé et recomposé les fluides, découvert la circulation du sang , amolli et solidifié les os, par une véritable imitation des procédés de la nature; décuplé ia force de l'oreille, millésimé celle de l'œil avec des lentilles, et celle des muscles avec des leviers et des poulies? IS'est-ce pas du sein des ténèbres que l'on a vu jaillir ces brillantes élucubralions de la pensée repliée sur elle-même? Telle que la montre l'économie présente, unie au simple mécanisme qu'elle a reçu en partage, par une liaison d'efforts dans les travaux des générations dont se couvre successivement la face de la terre, l'âme trompe la brièveté des jours qui lui ont été mesurés avec tant d'épargne , et eiîe obtient des communications qui sembloient réservées à la seconde vie ; manière merveilleuse d'accroître l'intensité de celleci, quand on y ajoute, pour ainsi dire, l'existence de tous ceux qui ont brillé avant nous, dans la carrière des arts et des découvertes !

C'est avec de tels secours que l'imagination, dans son vol hardi, se transporte au delà des mondes, recule ou s'avance dans les siècles , peuple les solitudes lesplus profondes, et rassemblant en un point ce que les âges ont produit de meilleur, s'environne d'ombres augustes et respectables. Homère, Platon , Plutarque, Virgile, Horace et Sénèque n'ont pas existé pour les seuls Grecs et Romains. Ce n'est pas pour

les seuls Siciliens que Tliéocrite chanta les douceurs de la vie champêtre, et d'autres queleshabitans des bords de la Seine et de la Tamise , ont le droit de s'approprier les riches pensées des Montesquieu, des Cuvier, des Gibbon, des Robertson, desBufibn, des Locke, des Rousseau , desBossuet, des Corneille, des Voltaire, et de tous les écrivains qui ont si merveilleusement agrandi le domaine de l'intelligence. Fortdu pouvoir talismanique de rimprimerie, l'homme de tous les pays s'ouvrira le kiosque où Confucius méditoitses sages maximes; il pénétrera, de la même manière , dans l'atelier où Euclide se livroit aux travaux géométriques qui ont préparé les belles découvertes des modernes; avec l'orateur philosophe, il jouira d'un doux entretien à l'ombre des bosquets de Tusculum, et sans craindre les juges d'Athènes , il forcera la prison de Socrate , et entendra le sublime discours de ce sage sur l'immortalité de l'âme. Il nous est donc permis d'ajouter à notre société celle des anciens que nous eussions désirés pour amis ou pour compatriotes , puisque nous rapprochons à -volonté, soit de nos jeux, soit de notre esprit , les traits brillans qu'ils ont semés , comme des points de reconnoissance , dans le vaste espace des temps et de la matière. L'ordre chronologique dans l'histoire , n'est lui-même que le rappel des actes des principaux personnages des difï'érens siècles et des différentes régions terrestres.

Que l'on ne nous dise pas que cette étonnante propriété, d'une classe privilégiée, n'est point essentielle au bonheur de l'espèce, et qu'elle touche un petit nombre d'individus qui, s'écartant du sentier battu de la vie, en négligent les devoirs réels, pour s'attacher aux illusions d'une vaine curiosité. Un tel langage eût été tout au plus admissible dans le treizième siècle. Le citoyen de

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Genève n'y eût pas eu recours, dans les premières

Jiroductions de sa plume, s'il avoil remarqué que es lumières de la partie pensante d'un peuple, sans éclairer «'gaiement tous les esprits, répandent sur sa masse une lueur favorable à la vraie civilisation. Les faits mettront notre pensée dans tout son jour.

Lin deuil public d'un an , religieusement observé par les dames romaines , suivit les obsèques du premier des Brutus, et son oraison funèbre fut prononcée par son collègue. Une statue qui le représentoit un poignard à la main, peu après , lui fut décernée dans le Capitole. Les mémorables victoires des Grecs sur les Perses, ces hauts faits d'armes qui prouveront à jamais ce que peut L'homme chez lequel existe un noble sentiment de sa dignité, eurent lieu quand la Grèce possédoit des peintres et des théâtres, puisque Milliade lui représenté sur le premier plan du tableau de Marathon, consacré dans le Pœcile, et que les spectateurs des jeux olympiques se levèrent, en signe de respect, à l'approche de ce même général. Or , une pompe funèbre, un deuil public , des statues, des tableaux, des galeries soutenues de colonnes, des spectacles où toute une nation réunie rend un hommage spontané à la vertu , ne sont pas les traits distinctifs des siècles d'ignorance.

Quel étoit l'état de l'Europe, quand d'affreuses guerres civiles en déchiroient les plus belles contrées? Quels pas remarquables les Français du quinzième et du seizième siècles avoient-iis faits dans les sciences? Ouvrez les auteurs contemporains, et vous verrez que la médecine, livrée à une crédulité dégoûtante , n'étoit qu'une application sans mesure d'électuaires , ou l'attaque méthodique d'un art cruel contre la force vitale; que la jurispru-

dcnce , amas confus tic lois contradictoires , n'étoit basée sur aucune des notions vraies du droit de la personne et de la propriété ; que les tribunaux attendoient leurs lumières de la torture , d'un miracle , des hasards d'un combat ou d'une épreuve dont le seul nom fait rougir la pudeur ; que la religion enfin , cet heureux complément donné par le ciel à la législation , ne se nourrissoit que de pratiques superstitieuses et de controverses puériles qui n'auroient jamais dû franchir l'enceinte des cloîtres où elles av oient pris naissance. Heureux les peuples , si ces subtilités scolastiques n'avoient fait qu'obscurcir leur entendement ! mais elles leur mirent les armes à la main , et la terre s'abreuva partout du sang de l'homme , versé au nom d'un Dieu , dont la voix touchante n'avoit fait entendre que des accens de paix et de concorde. Certes , dans aucune de ces parties qui constituent la vie intellectuelle d'une nation , nous ne verrons briller le flambeau des vraies connoissances. Aussi les crimes commis à cette époque ont-ils un caractère qui dégrade à la fois le siècle et l'humanité. Nous osons le dire : malgré les grandes castastrophes de notre révolution française , l'honneur national sera moins humilié des" assassinats juridiques ou populaires du maratisme, que de l'exécrable journée de la Saint- Barthélémy, dans laquelle trempa, d'un bout à l'autre du royaume , ce que la cour et la ville avolent de plus distingué.

Les excès de nos temps modernes tiennent à ce que la classe éclairée du peuple , en militant pour des droits dont elle avoit la conscience , crut pouvoir impunément mettre en jeu un levier dont elle n'avoit pas calculé toute la force. Elle prêta de l'autorité à une classe infime qui la retint. D'auxiliaire , celle-ci devint seule et unique puissance; compo-

sée de gens sans propriété, sans responsabilité morale , tels qu'il s'en rencontre, à toutes les époques, <lans tous les gouvernemens, elle voulut dévorer ce règne d'un moment pour elle, et d'un siècle pour la nation sur laquelle il pesa. De là cette série de crimes et de désastres qui étendirent leur voile funèbre sur notre malheureuse pairie. Qu'où ne calomnie pas les Français ! la grande , l'immense majorité ( nous entendons celle-là qui compte chez un peuple ) , resta passive dans l'intérieur , ou chercha dans les armées un asile qu'elle sut ennoblir.

Dès qu'il lui fut permis de ressaisir le pouvoir qui lui étoit échappé , la modération en dirigea l'exercice : la rentrée des émigrés , presque partout accueillis avec le respect que le Français professe pour le malheur , quoique de grands intérêts dussent naturellement s'inquiéter de leur présence ; les autels relevés avec l'assentiment général , quoiqu'une partie de leurs ministres fût soupçonnée cl'arrière-pensées , en sont la preuve : chacun fut fidèle au nouveau traité passé avec la patrie ; car c'est à tort que l'on a réclamé ou distribué les honneurs toujours honteux du parjure. Il faut en convenir : la nation eut de beaux momens , et elle les dut, non-seulement à ses victoires dont ses dernières défaites n'effaceront jamais le souvenir , mais aux talens que l'on vit éclore en foule de son sein , à son goût pour les arts , à son urbanité réveillée avec eux, peut-être pas eux, à ses lumières et à l'éclat qu'elles jetèrent dans toute l'Europe.

Trois révolutions mémorables ont fait cesser cet état de calme , en se succédant avec une rapidité qui effraie encore l'imagination. Deux partis de force inégale, mais dont aucun n'étoit à dédaigner , ont été tour à tour vainqueurs et vaincus sur un espace

de deux cent cinquante lieues carrées. Quand on aura sono-c à l'amertume des ressentimens , et à la grandeur désintérêts de part et d'autre compromis, on reconnoîtra qu'au seizième siècle, par exemple, il n'en eût pas tant fallu pour amener une dissolution complète du corps social. Les idées religieuses n'y eussent pas mis obstacle , puisqu'aiors c'étoient elles-mêmes qui , en aiguisant les haines entre les citoyens , envenimoient la plaie de l'Etat. A qui l'humanité a-t-elle aujourd'hui l'obligation de n'avoir oas à pleurer sur une race d'hommes éteinte dans le plus beau pays de l'Europe? Ce n'est pas aux gouvernemens éphémères , qui se sont chassés tour à tour , et dont le plus équitable n'a peut-être pas été exempt de reproches; d'ailleurs leur marche a varié : les esprits impétueux et vindicatifs s'emparant presque toujours des premiers momens d'une autorité qui renaît , celle-ci doit s'égarer , jusqu'à ce que l'intérêt de sa propre conservation la ramène dans la ligne de l'intérêt commun. Accorderons-nous le tribut de notre gratitude à des institutions d'un ordre plus relevé ? mais elles ont malheureusement perdu une partie de l'influence que le sage voudroit leur voir exercer sur des créatures dont la destinée ne se borne pas à cette vie périssable. Ce sera donc aux progrès manifestes dos arts, des sciences, de la philosophie et des lumières qui forment aujourd'hui ia morale publique de l'Europe , qu'il faudra reporter notre hommage. C'est cette dernière qui , au milieu des secousses violentes imprimées tant de fois à l'Etat en sens opposé , a empêché les habitans de chaque ville , de chaque bourg, île désigner et de frapper des victimes ; c'est elle qui a rangé la modération du coté de la force apparente ou réelle ; c'est elle qui a défendu au désespoir de chercher des ressources

dans le crime ; c'est elle qui a opposé des digues à l'autorité triomphante de l'étranger; c'est elle qui , en jetant dans la balance de l'Europe le noble caractère du monarque français, a contre-pesé le malheur de nos destinées; c'estelle enfin, qui partout a dirigé l'opinion dans laquelle, bonne ou mauvaise r le philosophe ne reconnoîtra jamais que l'instruction présente du siècle.

Remarquez qu'elle a repoussé chez nous un grand attentat commis sur ia personne d'un prince, homme de bien , à l'instant même où on le eonsommoit Ne perdez pas de vue qu'elle a frémi aux journées de septembre, tandis que celles de la Saint-Barthélemi étoient dans son sens, que les grands de l'Etat y participoient , qu'une des cours les plus influentes de l'Europe décernoit la gloire du martyre aux assassins dont le poignard n avoit pas été toujours heureux, et que les persécuteurs trouvoient partout des panégyriques ou des apologies.

Disons plus : les mœurs formoient alors un pacte honteux avec le crime. Un écrivain (1) , aussi remarquable par son talent que par sa bonne foi , raconte qu'un gentilhomme protestant, contre lequel une épouse sans pudeur avoit intenté une accusation d'impuissance , fut enveloppé dans le massacre , et que les femmes les plus qualifiées de la cour, en cherchant son corps sur ce théâtre de sanglantes proscriptions, se constituèrent juges de cet indécent procès. La génération présente a fourni des pages lamentables à l'histoire des écarts de l'esprit humain : nous ne le dissimulons pas : mais on n'y lira pas de pareilles horreurs commises froide-

(i) I.a Crélelle, Hist. des guerres de religion en France.

ment par celles de nos femmes qui brillent dans les premiers rangs de là monarchie et de la société. On sait au contraire que la tendre humanité, plus d'une fois consolée par leur dévouement généreux , a essuyé ses pleurs à leur approche , ou les a changés en larmes d'attendrissement et de reconnoissance.

A l'instant où nous tenons la plume, dans cette arw née de disette et de charges publiques de tout genre ( 1817) , si Greuze nous avoit légué ses pinceaux y nous voudrions confier à la toile quelques scènes faites pour réconcilier le misantropeavec son siècle et son pays. Partout, en France, la volonté d'un roi patriote (1) , secondée par les efforts des administrations , vient au secours de la partie souffrante du peuple : on soulage les malheureux en les occupant. Les cités se couvrent d'établissemens utiles, et les simples hameaux se transforment en asiles hospitaliers. Oui, nous lé dirons avec l'orgueil d'un citoyen fier des vertus de ses concitoyens : les plus misérables communes du Finistère , en se chargeant de leurs nombreux indigens, ont réalisé à nos yeux des mœurs patriarcales. L'auguste empreinte de' l'humanité n'a pas été méconnue dans une classe d'êtres qui , par ses vices , la dégrade trop sou vente Des cultivateurs, de simples fermiers se sont partagés les nécessiteux que le hasard (disons mieux)* que la Providence a placés dans leur voisinage. Le pauvre, en haillons, a reçu le droit de s'asseoir à

(1) Nous nous plaisons à lui donner ce lilre. Sa pensée

entière prouve qu'il y a droit. On nous a assuré qu'il daigne

uelqueibis déposer l'éloquente et noble expression de cette

ernière dans des feuilles , où les vrais intérêts de l'Etat son*

constamment en honneur.

*a table rustique , et il s'y est rassasié du pain de ^a famille. Que l'on se reporte à l'époque dé la féodalité, que l'on se rapproche même davantage des jours où nous vivons , et que l'on ose dire que l'esprit public des temps anciens eût produit de pareilles choses !

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