‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 67 sur 79 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

De la dignité humaine , sous le rapport des opinions religieuses , el comment se forment celles-ci.

Jl manque un dernier trait, et sans doule le plus caractéristique, à cet étonnant composé d'esprit et de matière qui, sous l'apparence humaine, bnlîe un instant à la surface du globe. L'esquisse que nous en avons donnée seroit encore plus imparfaite . si la l'acuité que cet être possède de chercher son Créateur, et de s'y attacher en quelque sorte, échappoit à notre pinceau.

En rejetant toute expression figurée, nous sommes fondés à dire que Dieu ne se voit, ni ne se fait entendre. Son action directe ne devoit point être saisie par nos organes; nous croyons en avoir présenté les motifs. La où les traditions se sont perdues ou altérées ( et la chose a eu lieu nécessairement dans quelques îles et sur diverses parties des grands continens ) , son existence n'a pas frappé d'un trait subit l'intelligence humaine. Dans ces cas , notre espèce n'a pu s'élever que par degrés à la sublime hauteur d'un premier principe , et l'éducation des sens a successivement amené la perfection des idées religieuses. Certes , sous ce rapport, la révélation seroit un travail tout fait. ÏNous rendons hommage à la touchante simplicité avec laquelle se déroulent à sa voix les grands et primitifs événemens qui ont accompagné l'apparition de l'homme sur notre planète ; mais comme nous venons de l'observer, ses accens ne se sont pas également fait entendre, et il est telle contrée de la terre

où forcément les traditions ont souffert ries lacunes, Gomment Ja belle idée d'un Dieu y a-t-elle trouvé accès? comment s'y est naturalisée celte notion à la lois simple el complexe, rassurante et terrible, suivant les diverses circonstances de la vie, et les divers points de vue d'où on l'envisage? car il n'est plus permis de mettre en doute un fait aussi notoire que celui de la diffusion générale des opinions religieuses sur le globe, et l'existence d'un premier principe n'est un problème nulle autre part que dans le cerveau de l'homme qui a altéré ses moyens «de jugement.

Cet être, que la variété de ses premières im-

Fressions a dirigé , dans notre quatrième livre , vers exercice de la pensée , ne débutera pas par remonter à son auteur; il est soumis à des besoins, et ses réflexions seront un certain temps concentrées dans le cercle journalier qu'ils lui (ont décrire. Etabli sur un sol fertile,, sous un ciel constamment pur et serein , il n'est pas sûr qu'il en admire les beautés; ce qui, dans la suite , sera pour lui un objet de ravissement, l'ordre, le touchera peu. Pareil à l'enfant, il en jouira sans en chercher la source. Le lever et le coucher du soleil seront les deux grands événemens de sa vie , puisqu'avec l'un il cesse , chaque jour , d'exister pour lui-même, et qu'en renaissant avec l'autre il joint, non sans une volupté secrète , l'être du matin à celui de la veille , ce qui fortifie en lui le sentiment de l'existence. Peut-être que ce double phénomène le porteroità réfléchir sur la cause qui le détermine, si sa régularité constante n'y mettoit un obstacle ; car, ainsi que nous l'avons démontré, la pensée, pour devenir vraiment active, veut une sorte de secousse cérébrale, dont un changement de per- . ception sera le seul motif.

Nous ne pouvons attendre ce dernier que de l'un de ces accidens qui , semblant s'écarter des lois de la nature, menaceront la vie ou les besoins de l'individu. Une tempête, un \iolent orage accompagné de tonnerres , une éclipse , une inondation , après avoir semé l'effroi dans son cœur , bouleverseront son entendement. Il en résultera une révolution dans ses idées. Alors une puissance invisible et méchante lui paroîlra lutter contre l'ordre établi. L'ordre , en prévalant, deviendra son Dieu , ou le lui montrera. La crainte de perdre le bienfait seule en fera sentir le prix; et comme, dans le conflit des élémens, le soleil se sera voilé de nuages, comme après le retour du calme , il aura , de son front radieux , consolé toute la nature, cet astre prendra à ses jeux le caractère d'une puissance et dune divinité. Ce sera l'objet du premier culte , et il sera fondé sur les deux principes; car il se pourroit bien que l'homme , alarmé dereclief par un nouveau météore, sacrifiât aussi sur l'autel de la peur. Ce qu'il y a de certain , c'est que l'effroi aura réveillé le germe des opinions religieuses.

Dans sa croyance , nous ne distinguons point encore cette belle et noble idée d'un être souverain , dont la volonté embrasse tout , pour régir tout avec bienveillance; mais il est évident qu'elbj demande à éclore. Une observation plus suivie, des idées plus complexes en hâteront le développement.

Par cela même qu'il a été accidentellement menacé d'interruption, l'ordre laisse déjà entrevoir la main puissante qui , à travers les âges , maintient les espèces sur la terre , et dirige les sphères dans les cieux. Si dans ce moment il se présente un homme à conception vive , dont l'esprit riche d'images, ou échauffé par des visions fantastiques,

36e INDUCTIONS

s'avise de réduire <-n système les aperçus de l'expérience , onaura bientôt une mythologie : il racontera l'histoire d'Isis, d'Osiris, d'Arimane, d'Oromaze , de Tèutatès, de Jupiter ou de Pan. De toutes paris les autels sortiront de terre , et Ja Camille humaine, égarée dans les vœux de son cœur qui lui demande un Dieu digne d'elle, ne tardera pas à adorer l'ouvrage de ses propres mains. Mais qu'un mortel divinement inspiré apparoisse tout à coup

Î)armises frères, qu'il ait profondément médité dans a solitude sur les rapports intimes des êtres, sur leur destination et sur cette inconcevable force qui se sert des événement les plus étranges pour arriver à une fin régulière, la sublime notion de la puissance créatrice et conservatrice sera proclamée, et les humains se réjouiront de trouver, dans l'objet de leur culte, un Etre qui, quoique invisible, quoique incompréhensible, est déjà en harmonie avec toutes les pu ssances de leur âme.

Dans tous les cas , des temples seront édifiés , soit qu'on les couvre d'un simple toit de peaux de brebis , suivant la coutume des peuples pasteurs qui enfoncent le piquet de leur tente partout où leurs troupeaux trouvent une abondante pâture, soit qu'avec les progrès de la civilisation qui stabilise les institutions des hommes , on asseye des voûtes hardies sur des colonnes surmontées de corniches et d'architraves.

La morale , c'est-à-dire l'observation des règles indispensables à l'existence de la société, sera bientôt mise en précepte et consacrée avec un appareil religieux. Les hommes n'ayant rien de plus cher au monde , ils en confieront la garde à ce qu'ils respectent le plus. î''î!e sera pure, si l'idée qu'on s'est formée de la Divinité est digne de son modèle; elle sera mélangée d'erreurs et peut-être d'attentats

MORALES ET PHYSIOLOGIQUES. 36i

contre la nature , si celui qui a fait parler le ciel lui a prêté la voix de ses propres passions.

Une civilisation perfectionnée , un surcroît de lumières , ou un accident imprévu , tel que la bonté divine , qui veut rappeler les peuples à la raison , en ménage dans les trésors de sa providence, amèneront la réforme du culte; car l'Eternel n'a pas organisé sa créature pour le malheur. Assez heureux pour succomber sous les armes de Gélon , les Carthaginois cesseront d'immoler leurs enfans à Saturne; conquis au christianisme, les Gaulois ne feront plus couler le sang humain dans la sombre profondeur de leurs forêts druidiques.

Gardons-nous de commettre une erreur grave : ce n'est pas la seule idée de la puissance manifestée autour de nous qui, dans les esprits , aura réveillé celle d'un Dieu. Plusieurs animaux domestiques reconnoissent notre supériorité de fait , et ne nous adorent pas, quoique nous exercions sur eux un pouvoir directement sensible. Il n'y a rien dans leur nature qui tienne à ce besoin caractéristique de la nôtre; il n'y a rien qui les invite à franchir les bornes de leur horizon matériel. Il leur faut un bonheur présent, peu leur importe d'où il vienne. Si le chien , si le bœuf ou le cheval, dont nous sommes à beaucoup d'égards la providence visible , étoient susceptibles de notions plus complexes , nul doute qu'ils ne nous approchassent avec l'extérieur du respect; et dans ce cas même, nos chutes , nos misères et notre mort, en les désabusant de notre prétendue divinité, leur ouvriroient bientôt une plus riche perspective ; car qui est capable d'honorer le plus inlime des dieux de sa propre création , peut également s'élever jusqu'à celui dont la voix toutepuissante a ordonné aux sphères de rouler dans leurs orbites.

3f>2 INDUCTIONS

Adorer est donc un privilège , comme un besoin particulier de notre âme. Notre principe nous dispose à l'adoration. La force de notre entendement est telle, qu'elle ne se contente pas des simples lois delà nécessité, pour la solution des désordres apparens qui surviennent dans l'économie de ce monde. Ceux qui affligent sa partie physique ont peut-être leurs correctifs. Si les individus souffrent, au moins les races restent intactes ; mais les désordres introduits dans la partie morale, sont absolument sans remède ici- bas.

C'est ainsi que de la simple idée du Dieu maître , l'homme , en passant par les divers degrés de l'état social , arrive à la doctrine du Dieu qui préside aux intérêts de tous , du Dieu qui protège le foible , du Dieu qui juge le puissant, du Dieu devant lequel la volonté est un acte, et enfin du Dieu qui punit et qui récompense.

La vie du sauvage errant et isolé comporte donc très -peu d'idées religieuses. Contre l'opinion de quelques écrivains qui, avec une apparence de profondeur, n'ont fait qu'effleurer ces matières, nous la jugerons hors nature, par cela même qu'elle s'oppose à l'un des plus beaux developpemens du génie de l'homme» Plus la vie de relations sera étendue, plus elle rapprochera de la Divinité ; plus elle sera conforme aux vues du Créateur. 11 faut convenir qu'il existe en nous une exubérance de sentimens, dont l'effet est de nous associer à tout ce qui se présente en première ligne de nos rapports , quels qu'ils soient. De l'orbe vivifiant du soleil, notre attention sera descendue sur le ruisseau qui abreuve la prairie , sur l'arbuste qui nous aura nourris de son fruit , et elle finira par se reporter sur l'animal dont les services nous sont agréables. Ces objets insensibles ou silencieux ne nous ren-

dant pas amour pour amour, confidence pour confidence , nous chercherons dans les êtres de noire espèce, une réciprocité, qu'en dépit de l'obstination de ses refus , le malheureux ne cesse de demander à la nature muette , quand il se sent re^ poussé par la main de ses semblables. Ainsi dans î'asiîe obscur d'un faubourg, comme sous les combles du brillant hôtel, où les hôtes du premier étage ignorent jusqu'à son nom, celui-ci soignera , sur le bord d'une croisée, une fleur, doux charme de ses ennuis; ainsi partagera-t-il généreusement, avec un épagneul, l'aliment quç la charité lui accorde avec épargne.

Après avoir éprouvé la foiblesse et l'instabilité des objets de son attachement , de ceux-là même qu'il a eu le bonheur de se créer et de rassembler autour de lui, dans ses propres loyers, l'homme soupire. Jl sent que tout s'efface à ses côtés, et il pleure. Après avoir atteint, plus d'une fois avec un subit dégoût , ce qu'il a long-temps désiré avec violence , parvenu à travers mille peines au terme de sa carrière, il se plaint de n'avoir pas joui; il se plaint de n'avoir pas vécu. Il semble que jusque-là il n'ait fait que donner le change à son cœur par une succession de goûts et d'affections , qui n'en ont pu combler le vide. Voulant retenir sa propre existence qu'il sent lui échapper, il tourne les veux vers le ciel, et quelque chose lui dit qu'il ne sera pas étranger à ce séjour. L'idée de Dieu, trop souvent écartée , s'offre avec plus de force à son esprit, parce qu'il se suffit moins à soi-même. Il l'accueille et il s'en empare. Par une sorte d'inspiration, il pressent que celui qui a donné la vie , s'est réservé des moyens de la prolonger , tout en paroissant l'arrêter dans son cours. C'est l'époque des senlimens religieux, au moins celle où l'on en connaît plus

364 IADUCTÏONS

le besoin ; c'est peut-être le moment décisif où Dieu attend sa créature , pour parler pins intimement à son cœur; car L'homme est le seul être au monde que Tapproclie de la destruction glace d'effroi; en effet, sachant seul ce que c'est qu'exister, il veut existera tout prix : c'est dire encore qu'il veut être heureux , puisque , par Je seul résultat de sa belle organisation , le bonheur et l'existence se confondent dans sa pensée.

— Dites-le moi, je vous en conjure, que souhaite cette femme recouverte d'un voile et prosternée dans l'endroit le plus solitaire de la net latérale du temple? — Ses vêtemens grossiers , sa chaussure négligée et reparée sans art ne vous apprennent que trop qu'elle appartient à la classe si nombreuse des familiers du malheur. 11 vous est peutêtre permis maintenant de conjecturer quel sera l'objet de sa demande. — Sans doute, elle prie le dispensateur de tous biens de lui accorder un léger surcroît d'aisance , à l'aide duquel elle puisse élever des enfans, dont la destinée remplit déjà d'inquiétudes son cœur maternel. — Vous vous trompez : cette femme n'est pas riche , il s'en faut ; mais i Y-poux qu'elle a choisi a des goûts laborieux , et leur nombreuse famille se rassasie en paix du pain de la probité. — En ce cas , quelque peine secrète aura conduit cette infortunée vers celui qui console. — Vos conjectures sont encore en défaut, lié bien , puisque vous voulez rapprendre, sachez que cette femme sans lettres, sans culture d'esprit^ étrangère aux jouissances du luxe , aux découvertes des sciences et aux plus simples procédés des arts, que cette femme , qui n'est pas sortie dix fois de son village , et dont ici-bas un hectare de terre assureroit la fortune, dans la simplité d'un cœur naïf, ne demande rien moins à Dieu qu'une étejusitb de

bonheur. De son état actuel à l'objet de ses souhaits , la disproportion est immense ; la capacité de ses organes est sans rapport avec la direction de ses idées. Née dans une misérable chaumière , destinée à v mourir, elle s'élève dans les cieux. Obsedée de mille besoins , elle leur impose à tous silence , pour s'en créer un nouveau de l'espèce la plus extraordinaire. Il n'est rien qu'elle ne lui sacrifie, et quelque puissant qu'il soit, en cette seule occasion, dérogeant à l'impatience humaine , elle consent à l'atermoyer.

Au premier aperçu , une telle prétention vous semblera aussi extravagante qu'audacieuse; mais un simple retour sur vous-même vous la fera traiter avec plus de faveur.

Pour plaire à l'œil il faut des couleurs en harmonie et heureusement mélangées ; l'oreille demande peut-être une attention encore plus délicate dans le choix des sons qui lui parviennent. Elle les veut imitatifs des accidens de la nature, et en rapport avec les positions de la rie; c'est par de tels procédés qu'iis nous captivent. Nos extrémités se plaisent au contact des corps qui , cédant sans trop de mollesse à la pression , sous une surface polie , recèlent une douce chaleur. Ainsi la sagesse divine a coordonné chacun de nos sens avec les objets qui leur sont propres, et la nature bienveillante offre à tous de quoi les sati faire. L'esprit de l'homme demandera-t-il seul une pâture, sans être jamais rassasié? L'instinct des plus simples substances animées n'est jamais en défaut : l'instinct de l'âme humaine sera-t-il seul une erreur dans l'immense création , où tout marche vers un but et concorde au système général. 0 que de choses me dit celte femme prosternée sur le pavé du temole ! Elle ne se trompe , ni ne me trompe. Son inconce-

vable prière sera entendue, et, quoique du sein de la misère , elle sollicite un peu plus qu'un trône, l'espérance a déjà rempli la vaste capacité de son cœur. L'espérance ! cette fille du ciel , ri'est - elle pas à la fois une promesse et une probabilité? Partout où elle se montre n'indique-t-elle pas des intentions? elle n'a été donnée ni aux bêtes ni aux. plantes. Véritable manne descendue dans le désert aride delà vie, elle offre un aliment aux désirs; et si elle n'apaise les besoins , en même temps qu'elle en est le signe le plus manifeste, elle les rend au moins supportables (i).

Convaincu de sa foiblesse par les accidens de la vie et par l'allanguissemeïit de son énergie native , l'homme a senti qu'il falloit s'attacher à quelque chose de fort. Menacé ou même atteint douloureusement dans ce qui lui est cher, il cherche à ses côtés tin point d'appui que la nature, toujours variable, ne sauroit lui offrir. Lors donc qu'il se dit , comme Jacob , que ses jours ont été mauvais (et quel est le mortel qui ne soit dans le cas de tenir ce langage?) , il se tourne vers I'Etre inconnu , dont il s'est formé une idée plus où moins sublime, mais dont la puissance sera toujours , à ses jeux, le principal caractère. Il se met en présence de cet Etre , il l'appelle à grands cris , il le nomme souvent ; il en diversifie les titres selon ses besoins ;• et il essaie de l'intéresser à son sort , par les actes qu'il croit les plus propres à produire cet effet. Superstitieux, il se contente d'ablutions, de signes mystiques, d'attaques sur soi-même, et de pratiques insignifiantes dans leur essence, mais qui se ral-

(i) Ceci est une anticipation si:r les matériaux du livre septième ; mais elle avoit naturellement ici sa place.

tachent par des liens sensibles au désir de la protection qu'il réclame. Guidé par une religion épurée, qui lui montre , dans l'accomplissement. de ses devoirs, l'approbation d'un Dïeu protecteur de l'universalité des hommes , il retourne à la justice , il protège ses frères, il se rend utile , et il prend des résolutions généreuses. Dans les deux cas, il se prosternera , et se relèvera consolé , parce qu'en se relevant il ne se croira plus seul , et que ses foiblés moyens se seront accrus de la force incommensurable de celui qui peut tout.

L'Ecriture ne répète pas sans motifs que la prière, pour être efficace , doit marcher avec les bonnes œuvres. Cette recommandation est basée sur une profonde connoissance du cœur humain. La raison nous dit que pour demander , il faut un litre : aussi le recours à la Divinité produit-il plus d'effet après un de ces sacrifices qui ont tourné au profit de quelque fraction souffrante de notre espèce. "Donnez et priez, » seroit la maxime du penseur quia médité sur notre organisation, comme elle a été celle de l'envoyé céleste , qui en connoissoit encore mieux le tissu. Ce seroit un beau sujet d'allégorie , que la charité , sous les traits de l'ange du vieux Tobie , conduisant la prière vers le trône du Tout-puissant. Nous le proposons aux artistes.

La foi devoit être encore une des compagnes de la prière. Comment en effet attendre du secours, si on ne croit pas à la possibilité de ce secours , et si celui de la bonté duquel on se le promet, dans notre pensée , n'en a pas la libre disposition ? La foi et la charité sont donc les conditions de toute requête adressée au Créateur, et l'espérance en est la conséquence obligée.

En soumettant à notre analyse l'acte le plus fortiuunt de la vie humaine, nous n'avons pu ni voulu

désanchanter la prière. Quoique nous prouvions qu'elle est un appel naturel de la foiblesse à la force, et que son succès tient à l'attache morale qui en résulte , elle n'en conservera pas moins son charme mystérieux, N'est-ce pas déjà beaucoup que de se sentir foible? JN'est-ce pas beaucoup, <pie de sentir où est la force? La connoissance du besoin, et celle du trésor où il doit puiser, sont ici dans une harmonie parfaite, et cela môme est une chose admirable.

Voilà donc que , de l'Amnios dans les eaux duquel il nageoit, peut-être impressionnable, mais probablement insensible, de relation en relation, l'homme s'élève à la place qui lui est due sur notre planète. Après avoir paru en esclave, il parle bientôt en maître; après avoir rampé , il porte sa tête clans les cieux et il y cherche audaeieusement le divin auteur de son origine. Organisé pour le bonheur, il ne se borne pas à celui que comporte sa nature présente; il y renonce même et le foule aux pieds pour être heureux dans un avenir que la force de sa raison lui fait entrevoir. De tous ces sacrifices, remarquez encore qu'il résulte une perfection de son bonheur personnel , en vertu delà noblesse que contracte son caractère, et un accroissement du bonheur social dont il prend sa part , et auquel l'intérêt privé cesse d'apporter des obstacles.

Qu'il nous soit permis de relever une erreur trop ordinaire en morale! quelques expressions métaphoriques de l'Ecriture , et appropriées aux circonstances dans lesquelles elles trouvoient leur application , ont amené successivement plus d'une idée fausse ou exagérée. On s'est étendu sans mesure sur la bassesse et l'infimité de l'homme ; on a semblé s'y complaire dans certains écrits; le néant

s*est trouvé même un point trop relevé de comparaison avec notre espèce. S'il s'étoit agi de l'homme dégradé par ses passions, nous eussions acquiescé à ce jugement: mais son application générale et absolue est une insulte au Créateur. On ne dégrade pas l'œuvre sans abaisser l'ouvrier. — Nous sommes, dira- 1- on, si peu de chose devant la Divinité ! — Qui vous demande ici des comparaisons? Au surplus, ce peu de chose est encore ce qu'elle a fait de mieux dans le monde apparent et sensible : tout y est subordonné à cette partie la plus brillante de son œuvre; le palais est beau : l'architecte se seroit-il mépris en y plaçant l'homme? Ne parlons donc de l'un comme de l'autre qu'avec respect : estimons notre espèce, puisque Dieu lui-même en attend beaucoup ; espérons encore que la bonté céleste l'épurera dans ses derniers élémens.

Quand nous sommes agenouillés avec nos frères dans la grande basilique de Saint-Sulpiceou de Notre-Dame , nous ne pouvons arrêter notre vue sans un sentiment de vénération sur cette multitude , avec les hommages de laquelle nous confondons notre hommage; nous ne saurions, sans une surprise mêlée de ravissement, parcourir de l'œil ces fronts inclinés où. vivent des intelligences qui réfléchissent, qui s'élancent de la poussière terrestre vers l'auteur de tout bien, qui prient, qui adorent — Nous nous disons à nous-mêmes : « ^ oilà les taber- « nacles du Très-Haut ! voilà comment son souffle « a su ennoblir la matière! Loué soit le Dieu de la « création humaine, car il est vraiment grand! a loué soit celui qui pouvoit transformer les pierres « même en en fans d'Abraham! »

La philosophie allemande et la philosophie française, depuis quelques années, se partagent les

5 7o INDUCTIONS

penseurs de l Europe. L'une , dont le célèbre Kant est le chef, détachant, pour ainsi dire , i'homme des eifets extérieurs , par la ibrre de la raison c! encore pins du senlimc nt , le porte à se créer ou à découvrir un monde intellectuel vers lequel il aspire, comme devant y trouver la seule perfection dont son être soit susceptible. On ne sauroit se dissimuler que cette doctrine est d'au tant plu s attrayante qu'elle relève à nos yeux notre propre dignité, et qu'elle s'iiarmonie merveilleusement avec cette foule de désirs qui font à la fois ie charme et le tourment de notre existence; mais on se demande ce que c'est qu'un sentiment qui compte pour rien les objets extérieurs? d'où procède-t-il? de quoi peut-il se nourrir? S'il n'a de prise que sur des abstractions, il n'est donc lui-même qu'une abstraction? Certes, ce n'est pas là cette créature humaine organisée de la main d'un Dieu qui a voulu la mettre en rapport direct avec les autres œuvres oiîerîes de toutes parts à notre admiration; ce n'est pas là cet être mixte dans lequel agit une volonté qui a des points de contact avec la nature.

La philosophie française , chez certains écrivains , pèche peut-être en sens opposé. Entée sur les profonds aperçus de Locke, elle en a quelquefois la froideur et la sécheresse. Trop méthodique dans sa marche^ elle veut partout des points d'appui, et elle ne les cherche que dans des réalités apparentes et palpables. Rigoureuse dans ses examens , avec toute sa logique , elle ne sauroit rendre compte c\u moindre phénomène; la prévoyance d'un oiseau la déconcerte , et elle nie 1 instinct qui seul l'expliqueroit.

L'une des deux philosophies distrait les esprits des intérêts du jour, pour les promener dans les conjectures et les incertitudes d'un monde fantastisque; elles les entoure d'illusions; elle les repaît

MORALES ET PHYSIOLOGIQUES. ôyt

de simples images, comme si celles-ci ne supposoient pas des modèles. Il est vrai qu'elle emporte riioumie vers des régions supérieures; mais à cette hauteur, n'ayant pas en lui-même de cpioi se soutenir, force est qu'il retombe, effrayé de son audace et fatigué de ses propres efforts. L'autre philosophie s'arrête trop à la surface d'un globe où notre destinée commence, mais ne sauroit trouver sa fin. On diroit que sa hardiesse n'aspire ouk des-

i il

cendre, car les rhoses d'eu haut lui sont presque toujours étrangères. Bornée à des accidens matériels , dont les combinaisons ne peuvent seules offrir à lame sa vraie nourriture, elle circonscrit le sentiment, au lieu de se prêter à cette tendance qui le dirige sans cesse vers un accroissement intellectuel et morai.

Dans l'une des deux philosophie* , la vie est troo idéale et presque vaporeuse; dans l'autre , elle est trop matérielle et presque ignoble. Prises isolément, elles sont insuffisantes ; leur fusion leur donne, seule, un caractère de vérité, et renferme la belle pensée de celui qui a prescrit un but à l'univers, en y répandant des germes animés. S'il n'existoit, en nous, qu'une nature, elle seroit évidemment matérielle, et la doctrine allemande ne seroit pas même spécieuse; mais connue les lois de la matière ne sauroient expliquer la plus foible sensation de plaisir ou de douieur dans te plus fVèie vermisseau , le mariage des deux natures est peut-être le fait le mieux prouvé qui existe.

L'union, dans l'homme, de l'être spirituel et de l'être matériel , se montre ici-bas comme le chefd'œuvre de la Toute-puissance. j\ous nous sommes efforcés de fixer l'attention du lecteur sur quelques-uns de ses eîl'eis : si nous avons été assez heureux pour le guider dans le moindre des sentiers de ia sagesse

créatrice , il s'estimera davantage, en reconnoissant de combien de prévoyances et d'attentions il a été l'objet. Qui s'estime, se respecte; qui se croit réservé à de liantes destinées , cherche à les accomplir. C'est ce dernier sentiment que nous nous proposons de fortifier, en évaluant la grande révolution pi parée dans notre être, par la catastrophe qui en provoquera la chute apparente.

Page 1