CHAPITRE PREMIER
Commentla nature prélude à cette séparation. Protection particulière qu'elle accorde à l'organe principal des perceptions.
IN ous nous sommes élevés progressivement en suivant les phases de la vie humaine , et notre pensée a pris la teinte d'un noble orgueil. En suivant cet astre dans son décours, en escortant les tristes restes de l'homme vers le tombeau , nous donnerons une larme à notre fragilité; mais ni le désespoir , ni l'humiliation ne seront les attributs de notre douleur.
Nous croyons convenable de diriger de prime abord notre attention sur les derniers actes du mouvement dans les êtres animés , puisque la cessation d'apparence des substances minérales sous leurs formes primitives , n'est qu'une disjonction qui en réduit les parties à leurs molécules essentielles , et que dans les plantes, comme nous l'avons déjà remarqué, la mort n'est que la suspension du jeu d'un mécanisme vasculaire et assimilant.
La même définition pourroit s'appliquer, dans
ses depx branches , à la < * ssaliori de la vie simplement animalisée. ! endant ta durée cle celle dernière , le mouvement organique, qui tend sans cesse à accroître l'individu ou à réparer ses pertes., lui agréée des élémens hétéroerè ries entre eux, mais homogènes au sujet, et les classe, parlenergie qui lui est propre , sans se conformer aux; lois de la pesanteur spécifique, plus particulièrement affectées aux minéraux; car les substances végétales et animales s'incorporent les sucs par des absorptions et des sécrétions, que régularisent les canaux riéférens. Ainsi verra- 1 -on un bois dur et compact se former au sein de la pulpe du malum persicum , ou dans plusieurs fruits amenlacés; ainsi, dans l'être humain , ie sang voilure divers solides , comme le phosphate de chaux auquel donnent passage les conduits appropriés qui communiquent avec le réseau cellulaire et géîaiineux des parties osseuses.
L'assimilation précède donc et détermine ici fa juxla-pov.tiou. Celte dernière embrasse des mixtes de toute espèce, que la force vitale tient unis, mais qui n'en sont pas moins dans un état de lutte réelle , parleur tendance au dégagement de leurs molécules. L'assimilation venant à cesser, la j'ûxta- position elle-même est bientôt attaquée. La décomposition commence par les élémens Ses moins compacts, parce qu'à raison de leurs interstices, ils sont les plus pénétrables , c'est-à-dire, les plus susceptibles d'être divisés. Ainsi la plupart des maladies ont pour origine une altération du tissu lvmpuihique et cellulaire.
Nous avons vu comment la vie végétale se trouve arrêtée dans son cours : la vie animale est soumise aux mêmes lois de déchéance; mais son ensemble est bien plus compliqué , dès lors qu'il embrasse le
système nerveux , de l'action duquel la volonté créatrice a fait dépendre les rapports étonnans de l'être spirituel et de l'être matériel. Ce système, presque toujours soumis auxaccidens qui attaquent l'organisation principale, décline avec elle dans les années de la vieillesse. La mémoire échappe à l'homme parvenu à cette période de la vie. Le passé ne lui appartient déjà plus; le présent, moins généreux encore qu'autrefois, trompe son attente; sa vue ne lui ofïYe que des images foibles et décolorées ; imparfaitement frappé par les vibrations de l'air, le nerf auditif rend ses communications difficiles; son tact émoussé, en cessant de juger, le jette dans les conjectures. L'organe grossier du palais continue, il est vrai, de le servir avec une sorte de fidélité; mais en cela même, ne semble-t-ii pas révéler toute la misère d'un monarque que l'on dépouille de la plus brillante partie de ses apanages , et à la table duquel ses ennemis ont pourvu par pitié? Chaque jour , quelque réduction de son personnel , vient 1 avertir qu on s apprête a lui porter les derniers coups. Au milieu des ruines dont il est entouré, il se cherche en vain lui-même ; son humeur s'aigrit; après avoir amèrement rejeté la cause de son mal sur les objets placés dans son cercle ou dans sa dépendance, après avoir accusé le siècle et les saisons, il est bientôt forcé d'abaisser ses regards sur lui même. Il a commencé par vouloir se dissimuler ses pertes successives, et il finit par gémir sur leur effrayant ensemble; à peine lui reste-t-ii assez de lorces pour s'attacher foiblemenl à l'espérance que , dans des temps meilleurs, il saisissoit avec tant d'énergie. L'aftaissement s'accroît; les douleurs se multiplient; elles redoublent leur intensité; elles assaillent de toutes parts un mécanisme dont elles rongent la texture, ou plutôt
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elles résultent de la désorganisation même, et elles en sont le cruel cortège. Heureux l'homme quand il leur échappe au prix de sa sensibilité ! on va même jusqu'à le féliciter de ce qu'avant le trépas il a été enlevé à son espèce, et réduit, par la perte de sa personnalité, à L'état (Tune simple substance végétale. ]\'est-ce pas féliciter un fantôme , puisque, frappé au centre de ses perceptions, le véritable être est éteint ? Vainement le poumon respire; vainement l'estomac digère, et la circulation des fluides s'effectue dans les antres régions du corps; ce n'est qu'un déplorable reste d'existence qui atteste une grande fortune déchue , semblable à la colonne isolée , qui s'élève dans la solitude silencieuse de Palmire.
Voilà le moment de pleurer sur vos amis , ou plutôt sur le vide que leur absence va laisser dans votre cœur. Mais on se flatte que, par un rétablissement de communication entre la force vitale et le système nerveux , la pensée sortira encore de la tombe , et nous rendra l'être que nous avons aimé. Au reste, il est rare que cet état d'anxiété se prolonge. La vie animale, séparée de la vie sensitive, pour laquelle elle a été essentiellement créée , succombe bientôt, quand elle ne peut en rallumer le flambeau , car la naîure se hâte de briser les meubles inutiles : on n'oubliera pas qu'elle ne recompose qu'avec des débris. (1)
Dans les maladies chroniques, dans les affections
(i) Remarquez bien qu'il ne s'agit ici ni de crélins , ni d'albinos ou d'idiots de naissance ; la carrière de ceux-ci est souvent, prolongée ; nous avons déjà dit à leur sujet que chez eux l'être humain n'avoit pas été constitué. Imparfait dans son organe essentiel , sans les secours d'une main étrangère , ii seroil bientôt eule\é à l'existence-.
des parties secondaires du mécanisme , l'effet opposé se remarque. On voit des rachitiques et des infirmes de diverses sortes traîner un corps usé par les souffrances , sans que leurs facultés intellectuelles en soient altérées. Vous diriez un roi logé sous le chaume, mais qui , au sein de la mauvaise fortune et délaissé même de ses serviteurs , montre un front où brille encore la majesté du diadème. Les seuls organes digestifs suffisent pour fournir au cerveau le fluide nerveux qui en l'ait la force. Dès que la route est frayée , il y afflue. C'est l'objet de toutes les attentions et de toutes les sollicitudes dans le travail de l'assimilation. Les autres parties du service sont même quelquefois négligées au
Erofit de celle-ci. Pope et le maréchal de Luxemourg n'en ont pas moins été de grands hommes pour avoir été rachitiques. Jules- César et plusieurs princes qui ont illustré les fastes des nations , ont trouvé dans leur génie une brillante indemnité de quelques torts matériels de la nature. L'épilepsie à laquelle ils ont été sujets ne les a pas empêchés de tenir d'une main ferme le sceptre de l'autorité ou l'épée du général. Comme philosophe , Pascal n'a peut-être pas eu à se plaindre de sa frêle constitution. Il est possible qu'il lui soit plus obligé qu'on ne le soupçonne. Le grand but de la force vitale, chez l'homme, est d'entretenir un être sensible et pensant. Aussi, dès que les relations morales sont assurées , on voit se prolonger indéfiniment l'état de foiblesse organique. L'exercice de la pensée est accompagné lui - même d'une réaction cérébrale qui, dans une juste mesure, semble aussi nécessaire à la vie, que le battement dû à l'énergie musculaire du cœur.
Il est des cas où le plus foible reste d'existence animée suffit à la conservation de l'être intelligent
cl moral. Tout alors devient , pour lui, aliment de la pulpe nerveuse. Concentre dans l'exercice de la pensée, il récapitule ses anciennes acquisitions; il les multiplie en les combinant. Au milieu des décombres , i! est encore debout. En vain tous les sens lui défaillent à la fois ; comme ceux-ci ont leurs fibres correspondantes dans le sensorium, la volonté , dirigée sur ces fibrilles, réveille l'image des objets sans l'intermédiaire des organes. A quelques égards, elle ressuscite ces derniers. La seule condilion essentielle est d'avoir recueilli des impressions en temps utile. L'âme, présente au cerveau . se fait servir les rapports dont il est resté dépositaire; elle en lire de nouvelles conséquences, le jour jaillit du sein des ténèbres, et la pensée a encore ses illuminations. 1 rivés de l'organe de la vue, Homère et Milton n'en trouvèrent pas moins, sur leur palette, les riches couleurs que verse le soleil sur le globe dont il est le flambeau.
11 existe dans le département dTsle-et- Vilaine un individu qui , après avoir perdu l'usage des yeux, pendant dix ans , est resté chef d'une administration financière. Les personnes qui l'ont approché allcsteroient qu'il s'est acquitté de ses fonctions avec une sagacité rarement en défaut. Une surdité totale l'avant obligé à donner la démission de son emploi , il s'est borné à la conduite de ses affaires personnelles au sein de sa famille. On l'a vu communiquer avec celle-ci à l'aide de caractères saillans déposés entre ses mains. Aveugle, il a lait construire , sur ses desseins, un hôtel d'ir e architecture élégantedont il a surveillé l'exécution. L:;e réduction cruelle de facultés ne l'a pas empêche de modeler en cire un jardin d'un j^oût agréable, et où se faisant porter, par la seule perspicacité de son tact, il a plus' d'une fois rectifié le travail
Je l'entrepreneur. La rigueur du ciel lui réservoit une paralysie complète des bras, des jambes, des cuisses et de la surface extérieure du corps. Frappé dans les dernières relations morales qu'il s'étoit créées , il se fût bientôt éteint , si, en lui effleurant la joue , on ne lui eut appris que ce triste et dernier asile restoit à sa sensibilité. Alors , en conformité de ses désirs ( car il n'a pas perdu l'usage de la voix ) , on a tracé des caractères sur cette partie du visage où le tact s'est réfugié. Des lettres initiales suflisent à son intelligence, quand il s'agit de questions relatives aux besoins matériels de la vie. Les autres objets d'entretien ont encore leurs abréviations.
Ainsi cet être (1) étonnant dans sa misère sans exemple , connoît encore de doux rapports. La main de son épouse , celle de sa fille ou d'un ami font palpiter son cœur par des messages sûrs, quoique détournés. Réduit à l'action de l'organe pulmonaire et du seul tube assimilant et digestif , il dispute à la tombe , et avec une sorte de succès , le caractère distinctif de l'homme , l'intelligence ! Comme ' l'immobilité absolue de sa pose semble couvrir d'ombres impénétrables les autres actes de son existence , on seroit tenté de ne voir en lui, quand il parie, quuti débris vivant de cervea u .
Ii n'en est pas de même , quand une parcelle de virus introduite dans le sang est voiturée jusqu'au centre du système nerveux. Elle bouleverse aussitôt la faculté pensante , et s'il ne périt pas sur l'heure, l'individu languit. Piqué entre les premières ver-
(1) M. JudicelK , ancien directeur des droits réunis À Menues,
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tèbres du cou, l'animal, comme l'homme , tombe foudroyé. Nous l'avons dit : la nature ne conserve guère de domicile, dans lequel l'hôte principal ne laisse aucun espoir de retour. Les productions acéphales n'ont point de durée. Dès que le principe moteur a cessé d'agir au sein de la créature, et d'en diriger les actes, elle est rendue au pouvoir délétère des élémens que la ibrce vitale a domptés
Ïiendant plus ou moins de lustres. C'est alors que es symptômes de la décomposition viennent successivement affliger nos regards. Tous les sphincters se relâchent; tous les fluides se décomposent; les solides eux-mêmes s'altèrent , et les poumons
ne rendent qu'un air chargé de miasmes Dans
celte démolition de la machine humaine, la terre va recevoir la forme apparente de l'être : les espérances, les affections , les projets, les vœux , les faits et les souvenirs de la vie passée y seront-ils également enfouis? L'être moral aura-t-il disparu dans toutes ses parties? C'est à l'examen de cette importante question que nous allons consacrer nos études.
Si nous n'avions pas îe sentiment intime des vérités qui jailliront de cette noble recherche , il seroit convenable de poser la plume à cet endroit de notre livre. Les sujets que nous avons parcourus y ont été présentés ( du moins nous osons le croire ) dans des points de vue qui peuvent donner lieu à quelques aperçus utiles. Une grande idée d'ordre et des intentions fondées sur les dispositions mêmes de l'économie actuelle s'y rattachent naturellement. Ces indications ne seroient pas perdues pour la morale , et nous ne serions pas répréhensibles , en nous dispensant d'ajouter des doutes à des doutes, et des hypothèses à des hypothèses. Mais nous avons l'espoir deeonduirelelecteur vers quelques résultats
MORALES ET PHYSIOLOGIQUES. 38i
positifs , dont le germe a été semé dans la belle organisation des êtres mixtes en général , et de l'homme en particulier; car la texture de ce dernier est vraiment une promesse de l'avenir, jetée dans la vie présente. L'astre ne laisseroit-il apercevoir qu'une foible courbe de son ellipse , elle nous suffira pour déterminer l'orbite de. son immortalité.