CHAPITRE PREMIER
La crainte de la mort «st une preuve de continuité dans l'homme; du suicide.
Jl est probable queles deux natures entrevues dans l'homme par les sages de tous les siècles , ne sont autre chose que la lutte de l'instinct ganglionique , qui, s'il n'est le point central de l'égoisme , en hâte au moins le développement , contre l'instinct cérébral supérieur, dirigé sans cesse vers la perfection de notre être intellectuel. Ici en effet les deux instincts diffèrent essentiellement. On ne sauroit se dispenser de reconnoître qu'une résolution plus généreuse l'emporte sur un sentiment grossier ou seulement personnel, quand l'instinct particulier à notre espèce , impose des lois à l'instinct thorachique et abdominal que nous partageons avec les animaux. Alors seulement l'être est enlevé à son individualité. De là ces nobles sacrifices qui honorent les bienfaiteurs de l'humanité et tous ceux qui , dans un cercle plus étroit, ont fait obscurément le bonheur d'une famille ou d'un simple hameau. Il ne faut pas se 1<*
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dissimuler : celui qui a voulu que la vertu devînt méritante à ses propres yeux , l'a prestjue touj >urs attachée au sentiment d'une privation ou d'un oubli magnanime de {'intérêt personnel. Ce que l'on demande à i'un devenant une loi pour tous, il en est résulté un beau moyen d'épurer les caractères et de les faire concourir au bonheur commun. Mais l'abnégation n'embrasse pas toutes les phases de l'exisLence; elle ne doit pas immoler tout l'être. De façon ou d'autre , elle en laissé subsister la meilleure partie. Enraciné dans notre nature, l'amour de soi, en traînant la victime palpitante à l'autel des holocaustes , vient y réclamer lui-même le prix de son dévouement.
Dans le mépris de la mort, que distinguera le penseur qui soumet à l'analyse les actes delà volonté humaine? un désir impérieux de vivre, et de vivre d'une manière plus parfaite que celle de l'économie présente. Le martyr s'éiance dans les cieux et ceint déjà son front di palmes immortelles; sous le glaive qui le déchire , le guerrier voit son nom s'enfoncer dans le marbre ou mausolée ou saillir sur l'airain ; en esprit , il l'entend prononcer par ses compatriotes émus, ou par les générations d'un autre siècle qu'il se rend contemporaines.
Cependant, quand une belle résolution porte l'homme à affronter le trépas, tout le système gan-
flionique ne laisse pas d'être en révolte. Au branleas d'un vaisseau , à la première décharge d'artillerie, les plus braves pâlissent; peut-être ils hésiteroient, si une volonté forte ne venoit imposer silence à la nature effrayée. L'instinct ganglioninue demande un genre de vie : l'instinct moral de l'âme en veut un autre: il ne pouvoit en être autrement dans toute créature intéressée par la Providence à son propre salut. Coligny présente sa poitrine au
fèr des assassins; il reçoit, sans reculer, le coup mortel. Son sacrifice est consommé; mais à l'instant où on le précipite par la croisée, un mouvement involontaire , dirigé par un reste de vie , lui fait entrelacer les jambes au balcon. Certes, ce grand personnage ne chercboit pas à échapper à la mort qu'il po; toit déjà dans son sein.
Si l'un de nos instincts ne parloit bien plus fortement que l'autre aux âmes privilégiées, comment l'être humain, chez lequel le sentiment de l'amour personnel et le désir de la conservation sont les plus exaltés qu'il soit possible de supposer dans la nature, se résigneroit-ilàla destruction d'une existence dont rien ne lui promettroit de lui rendre l'équivalent? d'où lui viendroit seulement l'idée delà possibilité d'un avenir contre lequel déposent toutes les apparences sensibles?
Placé entre les deu^i infinités de la mort et de la vie , c'est-à-dire ; entre le néant d'où il sort et Dieu vers lequel il aspire, l'homme frissonne à l'idée de sa destruction, et pourtant, seul entre tous les animaux, il en conçoit le projet et souvent m'exécute. Ici les qualités instinctives , qui sont la sauvegarde de tout être animé , seroient-elles en défaut? La nature qui tend à conserver son ouvrage , au moins jusqu'à ce qu'il ait atteint ses périodes ordinaires d'accroissement et de décroissement, n'auroile!le donc été qu'une marâtre envers notre espèce? ou il faut renoncer à rien expliquer en ce monder ou le ciel ne nous laisse surmonter les angoisses de la douleur et les craintes encore plus cruelles de l'avenir , que parce qu'il a déposé en nous un germe indestructible d'existence. Sans cette condition nécessaire , il nous eût armés contre nousmêmes ; il nous eût doués d'une répugnance invincible et non raisonnée à l'approche du trépas ;
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au moins comme inutile , ce point de vue eût été retranché de notre perspective , et les sinistres moyens de nous en rapprocher eussent été enlevés à notre misère, Il n'en est rien. Au contraire , l'animal qui disparoîtra sans laisser de traces, mais qui ne prévoit nullement cette cessation de son être, trouve en lui-même tout ce qu'il faut pour la reculer. Et l'homme se sert de la vie pour attenter à la vie ! Et celle-ci réagit puissamment contre elle-même ! Certes , voilà des choses qui seroient incompréhensibles , si une induction vraiment philosophique ne nous aulorisoit à croire que celui qui, ne redoutant pas la destruction, la fuit pour obéir aux ordres de la nature dont il est le ministre dans le soin de sa propre sûreté , rencontrera une fin absolue dans sa chute matérielle, tandis que celui qui redoute et accélère à la fois cet instant critique , porte en lui-même le gage de son avenir. En deux mots , par une conséquence des vues de l'Eternel, l'animal n'a nulle idée de la mort, il l'évite de son mieux , et il la recevra tout entière ; l'homme la conçoit dans toute sa difïbrmité, souvent il la cherche , toujours il pâlit à son aspect, et il lui échappera par suite même du sentiment qui la lui fait pressentir.
S'il n'en étoit ainsi, en jetant notre être, avec toutes nos prévovances et toutes nos anticipations , au milieu des périls innombrables de la nature, Dieu eût été bien plus rigoureux à notre égard, qu'envers l'insecte prêt à s'abîmer dans un néant dont au moins il ne sonde pas l'horrible profondeur. Exister , n'en avoir pas le sentiment continu et mourir, n'est rien; en cela il n'y a de réel que la souffrance, et l'animal s'y soustrait, ou bientôt y succombe. Exister , en avoir le sentiment et mourir, c'est la chose la plus misérable comme la plus
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épouvantable qu'il soit possible de faire entrer dans
les données intellectuelles d'un être Aussi, en
général, le moribond accepteroit toutes les douleurs comme un bienfait; il ne redoute que de finir. Ici la terreur devient une promesse positive de perpétuité, ou désormais il ne faut plus admettre de conséquences analogiques.
Nous avons déjà cité un mot terrible de Mallebranche. Il fait dresser les cheveux sur la tête ; mais il caractérise si bien en nous l'horreur innée d'une destruction absolue , que nous croyons devoir le rappeler ici comme argument (1). Lorsqu'on le répète seulement en esprit, il semble qu'à travers mille angoisses, le besoin encore plus poignant de la continuité d'existence arrache du sein de l'homme , et fasse monter vers le trône du Très-haut la demande d'une douleur immortelle.
Dieu nous a donc montré la hideuse mort pour nous apprendre à la braver. C'est proprement par elle qu'il nous fait deviner la vie dont elle renferme le secret. Il nous a rendu sensible l'action matérielle du trépas , parce qu'elle brisera nos organes; il l'a rendue antipathique à notre esprit , parce que ce dernier lui échappera. Il s'est fait connoître luimême ; il a donné une sorte de prise à notre intelligence sur ses attributs , pour que la meilleure partie de la créature humaine trouve , dans la pfàs adorable bonté , un point d'attache au milieu des ruines de l'édifice organique. La connoissance de Dieu et de la mort impliqueroient contradiction , si elles n'étoient relatives à nos deux natures. Les deux buts sont ici réels et distincts , celui du néant
(1) « J'aimerois mieux être damné qu'anéanti. » M^lle^ Jjranche , liv. V.
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dans lequel se perdent , sans retour possible ici— ]>as , les formes corporelles, et celui dune vie Tutu re vers laquelle nous attire incessamment la force qui , par la vie animée , est parvenue à constituer en nous la vie morale et intellectuelle. Tout aboutit à Dieu et à la mort. Seules fins de tout ce qui existe et de tout ce qui peut exister, ils se partagent l'empire immense de la création. Mais que ce partage est bien celui de la force et de la toutepuissance qui triomphent de la foiblesse et de la nullité î La mort ne dévore , depuis des myriades de siècles, qu'une seule et même proie. Le vil résidu des êtres lui est abandonné et presque aussitôt ravi. Les caprices de leurs organisations vont se perdre dans son sein ; à bien dire , le néant n'engloutit que le néant , puisqu'on ne lui rend que ce qui en est primitivement sorti. Où sont en effet les millions de formes qui ont brillé à la surface du globe? quelle voix sommera de paroître leurs élémens dispersés? pourroient-ils répondre à cet appel? un emploi n'excluroit-i! pas l'autre? Mais que Dieu, dans ce départ de sa créature, se saisira de choses bien plus importantes et bien plus positives! Sa main dédaigneuse repousse Falliage. Elle redemande au creuset l'or qu'elle y a déposé. L'arbre de la vie a fleuri: l'écorce et la pulpe diront en vain qu'elles en. ont nourri le fruit; celui-ci sera seul réservé comme principe légitime de l'être restituable.
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