L’AGRICULTURE ET LES ENGRAIS
(Depuis un temps immémorial, les Chinois ont toujours été considérés à juste titre comme un des premiers peuples
agricoles; l’agriculture a, en effet, atteint en Chine un rare degré de perfectionnement, et elle est digne à tous égards de fixer notre attention. Le voyageur qui parcourt les campagnes du Céleste Empire est frappé de la bonne disposition des cultures, de l’agencement des champs, du soin qui est apporté à leur amélioration, des procédés ingénieux au moyen desquels on s’efforce de faire prospérer les plantes utiles, et surtoutdes méthodes admirables d’irrigation qui sont usitées. L’agriculteur chinois fournit toujours à ses champs l’eau qui leur est nécessaire, et, quelle que soit la distance qui le sépare des sources ou des fleuves, il ne manque pas d’amener dans ses cultures ce précieux élément de richesse et de fécondité.)
Les Chinois divisent les terres en deux grandes classes :
Les terres grasses et fertiles;
Les terres maigres et stériles.
Les premières sont parfois trop riches et trop fécondes ; les plantes qui y croissent atteignent une vigueur exceptionnelle, et les tiges ou les graines se développent «à l’excès au détriment des épis et des fruits. Ceux-ci sont maigres et pauvres, et le sol trop généreux a surtout développé dans la plante les organes inutiles. On pare à cet inconvénient en mélangeant les terres entre elles, et le sol trop riche en principes nutritifs est additionné d’une terre moins abondamment pourvue d’éléments fertilisants.
Quant aux terres de la deuxième classe, elles sont toujours aptes à produire de bonnes cultures, pourvu qu’on y ajoute les engrais nécessaires aux plantes qu’on veut y faire croître.
Les Chinois savent comme nous l’importance extrême des engrais au point de vue de la fécondité du sol, et s’ils n’ont pas comme nous des données scientifiques précises qui les guident dans une voie sûre, ils suppléent à l’insuffisance de leurs connaissances théoriques par une pratique et une habileté remarquables.
Depuis les admirables travaux de MM. Payeu, Boussingault et de quelques autres chimistes agronomes, on sait que les plantes puisent dans le sol les éléments nécessaires à leur développement, et que chaque espèce choisit pour ainsi dire l’aliment qui lui est propre, en absorbant certains principes salins plus abondamment que d’autres; la science a pu guider l’agriculture et diriger sûrement le cultivateur dans le choix des engrais qui lui seront favorables pour telle ou telle culture. Les Chinois, très-patients, très-observateurs, ont, jusqu’à un certain point, remplacé la théorie, qui leur fait défaut, au moyen des règles recommandées par un long usage, évidemment basé sur des expériences précises ; il paraît certain qu’ils n’ont aucune donnée sur l’organisme des végétaux, sur leur nutrition, sur leur mode de développement, mais il n’est pas moins vrai qu’ils emploient les engrais avec discernement, qu’ils en font varier la nature suivant la culture, et qu’ils obtiennent ainsi des résultats remarquables.
Depuis bien des siècles, on met à profit en Chine un grand nombre de produits utiles à la culture, et des expériences étaient tentées en Chine sur les engrais, à l’époque où les Européens n’avaient pas les moindres notions sur les effets des principes fertilisants. Ainsi, les Chinois savent depuis fort longtemps qu’il faut modifier un fumier suivant ses usages et suivant l’espèce de plantes à laquelle on le destine ; ils en forment, dans certaines circonstances, des produits que nous désignons aujourd’hui sous le nom d’engrais artificiel, et auxquels ils ont donné les noms de fumier foulé à l'étable, fumier enfermé, fumier étouffé, fumier brûlé, fumier bouilli, etc. P. C.
Nous devons dire quelques mots sur le mode de préparation des différents fumiers utilisés en Chine.
Fumier foulé. — Pour préparer le fumier foulé, on ramasse, après le battage du blé, toute la paille et les détritus dont la grange s’est remplie; on forme de ces débris un tas peu volumineux, qui est placé dans une étable à bœufs.
Chaque jour, on augmente ce premier dépôt en y superposant de nouvelles couches, et on le laisse séjourner dans l’étable pendant plusieurs jours. Il ne reste plus ensuite qu’à retirer le fumier qui s’est ainsi formé. Ce fumier est dé bonne qualité; la paille a absorbé l'urine et les déjections des animaux; foulée sous le sabot des bœufs, elle s’est désagrégée, et le produit formé constitue une matière pâteuse, qui entre facilement en fermentation et qui est plus facilement assimilable parles végétaux. Le fumier foulé est répandu sur les champs, on le recouvre de terre au moyen de la charrue.
Fumier enfermé. — On le prépare en mélangeant ensemble des détritus organiques, des débris de paille, des matières fécales et des déjections d’animaux; toutes ces matières sont jetées à cet effet dans de grands fossés fermés et garnis intérieurement de briques. Le fumier séjourne dans les fosses jusqu'à ce qu’il soit cuit, pour employer l’expression chinoise, c’est-à-dire jusqu’à ce que la fermentation ait atteint le degré voulu.
Fumier étouffé. — Le fumier étouffé se prépare pendant l’été dans un coin de terre ou bien au milieu d’une ferme, et pendant l’hiver, dans des cavités souterraines où la température est plus élevée qu’à la surface du sol. On construit à l’aide de roseaux des petits enclos que l’on nomme maisons à fumier ; on y amasse des ordures de toute espèce, des cendres de bois, des balles de riz, des feuilles, des fragments (h; paille coupée et une quantité d’autres résidus d’origine organique. On couvre l’enclos d’un toit, afin de protéger l’engrais de l’action du vent ou de la pluie, et pour que les eaux pluviales ne puissent pas détériorer le produit; comme on le dispose toujours sur un terrain en pente, les eaux glissent sur ce plan incliné et ne s’accumulent pas au milieu du fumier.
f.e mélange des matières organiques fermente bientôt, et la température s’élève sensiblement; la fermentation une fois
commencée s’étend bientôt dans Imite la masse, et détermine la décomposition des matières organiques, qui forment en quelques jours un engrais de bonne qualité.
Fumier fermenté. — Le fumier fermenté s’obtient au moyen d’opérations analogues. On pratique un fossé dans un des coins d'une étable, et on le garnit intérieurement de briques rendues étanches par une couche de ciment : on y jette des écorces de graines, des plantes pourries, des eaux grasses provenant de la cuisine et beaucoup d’autres matières contenant des principes fertilisants. En quelques semaines, la masse entre en putréfaction et forme une bouillie épaisse que les agriculteurs emploient spécialement pour la culture duchinagrass ( ifrtica nivea) et du mûrier.
Fumier brûlé. — Pour préparer le fumier brûlé, on entasse ensemble des fumiers de différente espèce, que l’on laisse suffisamment sécher; on emprisonne le tout sous une couche de feuilles sèches auxquelles on met le feu. Toute la masse s’enflamme bientôt; on recueille les cendres formées par l'incinération des matières organiques, et on les mélange avec les semences qui doivent être semées. Cette opération ne se pratique que pour certaines cultures spéciales.
Fumier bouilli. — Quand on soumet à une longue ébullition dans l’eau le fumier foulé, uni à quelques autres matières étrangères, telles que des os de bœuf, on obtient le fumier bouilli. On arrose le sol avec le liquide obtenu par cette opération, et les Chinois considèrent cette espèce d’engrais liquide comme très-efficace. La matière insoluble qui est restée au fond des vases dans lesquels on fait cette opération est parfois jetée sur la terre; parfois aussi on l’emploie séparément, et elle donne de bons résultats, car elle renferme encore des principes utilisables.
Le fumier bouilli liquide doit sans doute ses propriétés actives à la désagrégation des matières organiques produite par l’action de l’eau bouillante, et à la transformation d’une
1)0 L’EMPIR K CHINOIS.