‹ Inès de las Sierras; Mademoiselle de MarsanChapitre 4 sur 14 · LE T U N G E X D - B U N D · texte numérisé non relu

LE T U N G E X D - B U N D

d.iure, de Trigurium et de Macana. Mes engagements avec Mario ne me permettaient plus ce long voyage, et d'ailleurs la petite mais brillante armée du général Marmont se répandait déjà sur le pays intermédiaire, pour aller exécuter, sous les ordres de ce brave capitaine, cette fameuse jonction de Brug, qui est une des plus belles opérations militaires des temps modernes, et qui sembla fixer éternellement à Wagram les destinées du nouvel Empire. Je me bornai donc à parcourir des lieux plus rapprochés de ma station de banni, les restes d'Aquilée, les grands débris de Pola, les merveilles naturelles de Zirchnitz, les mines fantastiques d"Idria, et ces antiquités nominales qui n'ont que la tradition pour monument le bord de la Save, où restent imprimés, à ce qu'on dit, les pieds de Castor et de PoUux, l'endroit où Jason fit sce.Uer la première pierre de sa jeune ville d'Emona, le rocher d'où parlait Japix, et le cirque ,'j Dioméde.

Je passais mes jours de résidence à errer dans le Farmdo, vaste bosquet qui tenait lieu de promenade à Trieste avant que son spirituel et habile intendant, Lucien Arnault. en eût ouvert de nou-

velles, plus régulières, plus élégantes, plus françaises, plus rapprochées de la ville et du port, mais qui ne me rappelleront jamais autant de douces rêveries et d'impressions délicieuses. Le Faniedo, c'est la forêt du naturaliste, du poète et de l'amant. La saison n'était pas favorable à en jouir au commencement de mon séjour; mais dès la fin elle commençait à s'embellir. Le printemps prétait à peine au Farvedo ses premières grâces ; mais c'était le printemps du Faniedo, qui a, tout en naissant, des femmes, des fleurs, des papillons ; qui avait cette fois-là, pour qu'il ne manquât rien à son attrait romanesque, des brigands et des dangers. Je ne sais si j'y ai été plus heureux sous la protection de nos gouverneurs, de nos régiments et de nos canons.

La table d'hôte à laquelle je m'asseyais tous les soirs, au retour, offrait peu de ressources à la conversation, et j'en étais enchanté. Les convives étaient ordinairement de très dignes gens, fort préoccupés de leurs affaires, qui me laissaient jouir en paix du bonheur de n'en point avoir, et qui avaient d'ailleurs la complaisance, pour me mettre tout à fait à mon aise, de s'expliquer dans un des cinquante

dialectes de Tesclavon, ou dans un des cinquante patois, plus impénétrables à mon intelligence, du Frioul, du Tyrol et de la Bavière. Cependant le renonvellement journalier de ces rapports devait finir par établir entre quelques-uns de mes commensaux et moi une espèce d'intimité. 11 s'en trouvait deu.x parmi eux qui parlaient d'ailleurs français avec une grande élégance et qui étaient plus versés que moi-même dans la technologie des sciences physiques, mon principal objet d'étude et d'affection. Nous fîmes bientôt connaissance.

Le premier était connu à Trieste sous le nom du docteur Fabricius, et c'est ainsi que je le désignerai à l'avenir, quoique j'aie entendu dire qu'il s'appelait autrement. Dans sa vie extérieure, il s'était fait une haute réputation médicale fondée sur des théories singulières, mais extrêmement contestées par les gens qui prétendaient s'entendre à cet art d'hypothèses dont il ne faisait pas fort grand cas.

Le second était un jeune Polonais, nommé Joseph Solbioski, et non Solbieski, comme disent les biographes. Joseph avait tout ce qu'il faut d'esprit et de cœur pour entraîner une âme moins attirable que la mienne, qui ne demandait qu'à aimer

quelqu'un. Je l'aimai tout de suite. Il était à peu près de mon âge ; ce que j'aimais, il l'aimait aussi ; ce que je savais, il le savait mieux. J'étais plus fort et plus grand ; il était plus doux, plus sage et plus beau. On fait avec cela des sympathies indissolubles. Je ne le croyais pas éloigné de mes opinions; mais une opinion est si peu de chose auprès d'une affection !

Nous nous tenions tous les deux, de crainte de nous contrarier réciproquement, dans une réserve si étroite sur les questions politiques dont le monde était occupé, et j'attachais, de mon côté, si peu d'importance à m'assurer d'une harmonie Je plus dans nos sentiments, tant il suffisait des autres pour nous unir inséparablement à jamais, que je n'essayais pas d'en savoir davantage. Comme celui-ci a obtenu depuis en Allemagne une réputation historique dont le bruit n'est probablement pas venu jusqu'à vous, vous me pardonnerez de vous le faire connaître avec plus de détails au commencement d'un récit où il ne me quittera presque plus. Nous commencerons cependant par

Le docteur Fabricius avait prés de

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soixante-dix ans ; mais c'était un de ces septuagénaires, adolescents d'âme et d'imagination, qui imposent à l'esprit des jeunes par leur verve et leur vivacité. Ce qui frappait le plus dans sa singulière physionomie, c'est un tvpe fort prononcé qui n'avait rien d'allemand, et dont le galbe mince, effilé, saillant, tenait plutôt quelque chose de l'Andalous ou du Maure. Sa maigreur brune et osseuse, qui laissait presque à nu le jeu actif et passionné de ses muscles; WicuUsse pénétrante de ses yeux ardents et mobiles, dont le disque était un charbon, et le regard une flèche ; l'étrange propriété de ses cheveux encore noirs, qui se hérissaient comme spontanément au moindre pli de son front, tout cet ensemble extraordinaire lui donnait quelque chose de l'aspect de l'aigle. J'ai entendu peu d'hommes plus abondants en paroles ; mais son abondance, pleine, soutenue, éloquente, même quand elle était diffuse, ne se répandait en épisodes et en figures que par excès de richesse, et s'y complaisait sans s'y perdre. Un homme ainsi organisé ne pouvait pas être entièrement étranger aux grandes pensées qui émouvaient alors l'Europe; mais il s'abstenait avec une sorte d'affectation de tous

les entretiens dans lesquels le mouvement naturel des esprits faisait rentrer ces idées en dépit de nous. La préoccupation qui le dominait semblait être un spiritualisme exalté, une théorie spéculative combinée des principes de Swedenborg, de Saint- Martin et peut-être de Weisshaupt ; mais son enthousiasme très expansif pour les livres d'Arndt et de quelques autres philosophes Itivgcnd-humîisia révélait en lui un profond sentiment de la liberté.

Le docteur ne s'était arrêté à Trieste que pour y régler quelques affaires d'intérêt avec des régisseurs chargés de l'administration de ses biens dans un rayon assez étendu, car on le disait fort riche, ce qu'on n'aurait deviné d'ailleurs ni à la modestie de ses dépenses, ni à la simplicité de ses mœurs. Il n'y avait donc rien de surprenant à le voir souvent en rapport avec des voyageurs venus pour lui, et qui ne résidaient pas. Si je les avais devinés alors, j'aurais eu cependant assez de temps pour les observer, et j'en conserverais un souvenir assez présent pour les peindre ; mais j'ai dit qu'il n'existait aucune espèce de contact politique entre nos nouveaux amis et moi. Ces étrangers qui se succédaient chaqu'^ jour, c'était Kolb, c'était

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