‹ Inès de las Sierras; Mademoiselle de MarsanChapitre 6 sur 14 · LE T U S' G E N D - B U N D · texte numérisé non relu

LE T U S' G E N D - B U N D

composée que depuis sur des impressions très légères et très fugitives ; car je n'ai vu André Hofer que pendant deux jours, et je ne lui ai pas adressé la parole, par Texcellente raison qu'il savait infiniment peu l'italien et qu'il ne savait pas un mot de français. L'impression récente de son premier rôle historique m'intéressait cependant à le voir, et celui qu'il joua quelque temps après dans les événements de l'Allemagne força mon esprit à s'en refaire le type physique et moral avec autant de vivacité peut-être que si je n'avais pas perdu un moment de vue le modèle, de sorte que je crois le connaître aussi bien que ceux qui l'ont peint; mais, comme je ne me sens pas doué de l'aptitude assez rare qu'exige Vappréhension d'un personnage complet, je ne m'exposerai point au reproche que m'attirerait ma présomption, si j'essayais de reproduire encore une fois, après tant d'autres, cette forte et naïve figure. Je ne ferai donc que rectifier très humblement ce que l'on a dit de lui, d'après mes propres sensations et mes intimes souvenirs.

Il est presque convenu entre les Allemands de la génération actuelle qu'André Hofer avait la taille démesurée d'un demi-

dieu. C'est le propre des peuples poètes de figurer ainsi les héros, et d'Allemagne a encore toute la poésie d'un peuple primitif, comme elle en a toute la grandeur. Oh ! c'est une sublime nation ! — André Hofer était grand, mais sans excéder de beaucoup la taille ordinaire des montagnards. Seulement l'extrême développement de ses muscles et de ses os lui donnait, comme on l'a dit, quelque chose d'athlétique. Toute sa constitution physique était prise dans des proportions si fortes, qu'elle en pouvait paraître immense. Il touchait alors tout au plus à l'âge culminant de la vigueur dans les hommes sobres, chastes et bien organisés, s'il n'avait en effet qu'une quarantaine d'années : mais il paraissait plus vieux, et ce n'était pas l'effet de cette lassitude que produit la continuité des émotions passionnées et des violentes contentions d'esprit; car il ne s'est peut-être jamais vu de physionomie plus calme et plus reposée que la sienne. On a écrit dans nos dictionnaires historiques et dans nos Rei'iics qu'il était très courbé, ce qu'on y attribue à l'habitude des Tyroliens de porter péniblement de lourds fardeaux dans les montées ardues et rapides. André Hofer, dont

LE TUNGEND-BUND 79

le père était assez riche, et qui avait augmenté lui-même sa fortune par d'honnêtes industries, ne devait avoir porté en sa vie qu'autant de fardeaux qu'il lui plaisait d'en charger sur ses vastes et robustes épaules. Courbé est, selon toute apparence, une petite faute de traduction. Il était voûlé à la manière des paysans alpins, et laissait retomber, ainsi qu'eux, son énorme tête sur sa poitrine, sans égard à la noble perpendicularité qui caractérise notre espèce. On a remarqué que ce genre de conformation était propre aux races belliqueuses et aux grands hommes de guerre.

Alexandre, Charleraagne, Henri IV, le maréchal de Saxe, Xapoléon, Pichegru, étaient voûtés. Cathelineau, le ménechme moral d'André Hofer, était voif.é comme

André Hofer n'avait pas non plus, quand je le vis, cette longue barbe dont on le gratifie, et qu'il avait conservée par défi, pour contrarier au moins en quelque chose la volonté de sa femme, dont l'empire était d'ailleurs absolu sur lui, circonstance ingénue et touchante qu'on a eu tort d'oublier dans son histoire. S'il l'a reprise depuis, c'est à l'abri des rochers et au milieu des précipices qui lui servirent

quelque temps d'asile, jusqu'au jour où il en fut arraché, en 1810, pour aller mourir à la porte Cesena de Mantoue.

une ving;taine de pas au-dessous du bastion.

Ce qui l'a distingué dans la guerre comme dans l'administration, c'est un profond sentiment moral, poussé, au dire des hommes d'État, jusqu'à la puérilité. C'est une philanthropie si douce, qu'il n'avait pas à se reprocher une goutte de sang répandu dans les batailles, où il se portait toujours le premier. Personne ne lui avait vu manier une arme offensive. Dans le monde, c'était une créature simple, bienveillante, riante, aussi affectueuse que peut l'être un géant qui caresse des nains, un vieillard qui se fait enfant avec les enfants. Pour la multitude, André Hofer n'était réellement qu'un bon homme, et il ne serait encore que cela pour moi s'il n'avait été André Hofer.

J'arrive à Joseph Solbioski, dont le nom me rappelle, ainsi que je l'ai dit, des sentiments plus personnels, et qu'un mois de rapports affectueux m'avait presque donné pour frère. Fils d'un des nobles et malheureux guerriers qui tombèrent dans les guerres de la liberté de Pologne, en

Page 1