‹ Inès de las Sierras; Mademoiselle de MarsanChapitre 8 sur 14 · I.E TUNGEND-BUND · texte numérisé non relu

I.E TUNGEND-BUND

..lient été très doux jusqu'à cet orage; il : isnit si beau dans le carnaval; les neiges

■Iraient fondues aux montagnes; les rivières s'étaient grossies, de manière que le Tagliaraente, augmenté par la pluie de la veille, était large et houleux comme un bras de mer. Le batelier ne voulut pas s'exposer à passer, mais le seigneur Mario se mit à la rame avec son Albanais, je ne sais si vous le connaissez, et ils allèrent longtemps, longtemps, bien loin, bien loin, sans malheur; mais ils ne furent pas plutôt arrivés au milieu du courant, où est l'endroit dangereux, que voilà la vague qui monte tout à coup à perte de vue, et qui passe sur le bateau qui disparait. Le seigneur Mario, qui nageait comme un poisson, ne s'en inquiétait guère ; mais l'Albanais, qui était un homme vieux de près de quarante ans, se débattait inutilement contre le flot. Les gens qui regardaient de la rive droite disent que c'était une chose terrible; car le seigneur Mario avait à peine fendu l'eau de quelques brasses, qu'il était forcé à retourner pour ressaisir son domestique et pour le ramener avec lui, parce qu'il était si bon et si courageux, le brave homme, qu'il aurait ha-

lOO MADEXIOISELI.E DE MARSAN

sardé cent fois sa vie pour celle d"un paysan ! — Il y avait une heure que cela durait, et toutes les barques s'étaient avancées aussi près que possible du courant sans y entrer pour leur porter du secours. Alors on vit distinctement l'Albanais s'arracher des bras de son maître, et plonger dans le gouffre à dessein de mourir seul. Oh ! le noble Mario était bien capable de gagner le rivage, s'il lavait voulu, mais il plongeait toujours après l'Albanais, qui s'obstinait à se renoyer toujours, en lui criant des choses qu'on n'entendait pas. Il le ramenait sur le rieuve, il redescendait avec lui, remontait et reparaissait encore, — et enfin on ne les vit plus ni l'un ni l'autre, et jamais leurs cadavres ne se sont retrouvés. On assure dans le pays que cela avait été prédit par le prophète de Ravenne, ou par un autre. »

Je laissai pendre ma tête sur mes genoux, et je ne parlai pas, je ne pensai pas.

Onorina me tira doucement par le pan de mon habit : « Voilà l'heure de la procession qui sonne. — Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne ; il n'y a pas de meilleure lazagne .à Venise!...

LE TUXGEND-BUND lOJ

— Es-tu encore là, petite, et ne t'ai-jo pas payée? Va mettre ta robe de toile de Perse et tes rubans avant qu'on ait pris ta place.

— Alors, — dit-elle, — prenez votre lazagne, monseigneur; car, si je reparaissais devant ma belle-mère avec la corbeille et largent, elle supposerait, tant elle est méchante, que j'ai gagné ma journée à quelque œuvre de péché. »

Et pendant ce temps-là elle introduisait dans la longue poche de ma redingote de voyage un sac copieux de lazagne.

« Que veux-tu que je fasse de ta lazagne ? — lui dis-je en riant malgré moi ; — je n'en ai pas besoin.

— Et les pauvres, — répondit-elle, — et les affamés?... Madame sainte Honorine mourut à défaut d'un sac de l.izagne ! »

Cette idée me frappa : le tableau du Pordenone se représenta devant mes yeux comme je venais de le voir. J'éprouvai un invincible désir de le revoir encore e me levai. Onorina n'y était plus.

La première messe était assez avancée ;

e m'agenouillai au fond de la chapelle.

Après quelques instants de recueillement,

promenai mes yeux sur les fidèles :

une poignée de pauvres gens du peuple qui venaient là implorer rintercession de la sainte et les grâces de Dieu, avant de reprendre leurs labeurs quotidiens; dignes et pieuses familles de l'indigent qui travaille, qui croit, qui prie et qui aime, et auquel le royaume des cieux est assuré, selon mon cœur comme selon l'Evangile.

Une seule femme, qui se confondait avec la foule par sa ferveur et son humilité, s'en distinguait par une sorte d'élégance d'ajustement : une cape de soie noire à petites dentelles d'argent. Elle passa devant moi quand l'office fut fini, en soulevant négligemment un coin de son voile, et s'arrêta vers la porte après avoir laissé tomber dans chaque tronc une aumône qu'elle cachait de la main.

« Honorine ? — dis-jc à basse voix en m'approchant d'elle pour l'accompagner, comme l'autorise la politesse italienne.

— Honorine Fabricius, — réponditelle gaiement quand nous fûmes arrives au parvis ; — et, pour mieux me recommander au tendre et touchant intérêt que vous portez à toutes les dames, la fiancée de votre ami Joseph Solbioski. )e vous laisse à deviner les occupations qui le retiennent ce matin aux environs de Co-

Jroïpo ; mais il vous attend demain matin aux bateaux du Tagliamente, une heure avant le jour, et ce signe singulier qu'il m'a chargée de vous remettre ne vous permettra aucun doute, suivant lui, sur l'autorité de ma mission. Promettez donc, et ne me suivez pas ! »

Le signe, c'était le fragment de la bûchette mystique que Mario avait rompue à la vendita ; il était lié, comme la lettre de Diana, d'un petit ruban cramoisi, à la livrée de sa gondole.

Je protestai de mon exactitude par une inclination respectueuse, et Honorine disparut sans peine au milieu de la multitude qui couvrait l'escalier et qui encombrait les rues ; car la procession arrivait avec toutes ses magnificences pour venir prendre la châsse. Je cherchai autour des p.iniers de fleurs la petite Onorina. Elle V était déjà, et superbement vêtue de sa

elle robe de toile de Perse à bouquets, Cl si préoccupée, l'heureuse fille, de sa p.irure et de sa beauté, que je ne fus pas étonné du tout qu'elle ne prit pas garde à moi ; elle avait bien d'autres pensées !...

Je n'étais pas encore arrivé, la nuit suivante, à l'endroit du rendez-vous, que je m'entendis nommer dans l'obscurité par

une voix connue. Je m'arrêtai aussitôt et j'embrassai Solbioski.

<i Tu ne verras personne ce matin Jlla famille du docteur, — me dit-il ; — elle est partie hier pour Saint-Veit, sur la rive où nous allons aborder, et monsieur Fabricius doit seul nous rejoindre demain au château de notre malheureux ami Mario, dont tu ne peux ignorer la destinée. Il a cru devoir faire l'acquisition de ces ruines, dont le scjour serait, dit-on, trop sévère pour des femmes. N'impute donc pas notre séparation à quelques insultantes précautions de la jalousie, quoique tu m'aies donné lieu d'en concevoir un peu. Dans peu de jours, mon Honorine recevra de toi un baiser de frère, et la mobilité de ton cœur me promet que tu oublieras facilement un amour contracte sous le masque. »

J'allais me justifier. Il m'embrassa de nouveau en riant. « Écoute des explications plus essentielles, — reprit-il, — et commence par me pardonner de ne t'avoir pas ouvert toute mon âme dans nos entretiens. Livré par le malheur de ma destinée à ces idées qui ont failli perdre irréparablement la tienne, je te voyais avec plaisir t'en distraire et t'en éloigner pour

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