‹ Inès de las Sierras: Medemoiselle de MarsanChapitre 12 sur 18 · LE T U X G E X D - B U X D · texte numérisé non relu

LE T U X G E X D - B U X D

tristes preuves, puisqu'il lui a survécu ?i peu de jours.

— Son père aussi ! — m'écriai-je. — le père de Diana aussi ! monsieur de Marsan serait mort !

— Eh bien, que fais-tu donc ? — reprit Solbioski en passant son bras autour 8e mon corps. — Tout doit mourir autour de nous, et avant nous les vieillards, si nous ne dérobons au temps une généreuse mort. Retourne à Codroïpo, mon frère, ou viens avec moi à la Terre Malade tta, et crois que nous serons bien malheureux s'il lui reste ce soir un secret pour nous. Il en est peut-être quelques-uns qui intéressent le sort de nos amis et celui du genre humain. »

|e lui répondis en d'élançant sur le bateau ; car nous étions parvenus, en causant, jusqu'à la grève roulante et penchée que l'aube blanchissait déjà.

« Bon courage ! — cria le batelier. — La passe sera forte ce soir, et monseigneur Mario ne serait pas mort s'il s'y était pris, comme ces nobles seigneurs, avant l'heure où le soleil échamrTe et fond les glaçons. Ah ! que c'est une saison dangereuse pour le pauvre voyageur ! Mais il s'en souciait bien, lui qui se serait col-

leté avec le démon, si le démon avait ose se trouver en face de lui sur la terre ! Aussi le démon n'avait garde. Il l'attendait au piège où il Ta pris pour le malheur des pauvres gens de la contrée. — Voyez, vovez, comme le courant donne déjà !

Ces gros bouillons sont d'un mauvais présage à la soirée. En avant, batelier, en avant ! »

Et il chanta. Les vagues commençaient en effet à se rouler autour de la rame en flocons écumants. Les nuages se débrouillaient de plus en plus, et, quand nous fûmes sortis du courant pour rentrer" dans les eaux mortes, le soleil luisait déjà gaiement à leur surface, en les marbrant devant nous de larges losanges d'un vert foncé, encadrés de filets tremblants d'un jaune d'or. Quelques oiseaux de mer, qui remontent jusque-là au temps des grandes eaux, les rasaient de leurs ailes, et le lieu du débarquement se déployait sévère, profond, sous la lumière horizontale qui gagnait graduellement le rivage. Solbioski, accablé de veilles, s'était assoupi contre moi. et j'étais seul à jouir de ce spectacle, quand un nouvel incident le changea.

La barque tourna subitement sur sa

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proue sur un point que je n avais pas encore remarqué. L'horizon y était fermé par un roc immence en forme de cube, que surmontait un donjon très élevé, mais dont le sommet ruineux s'inclinait comme la tête d'un géant blessé à mort. Les vastes murailles qui l'avaient appuyé autrefois, dégradées par le temps, par la foudre et par le canon, ne se soudaient plus que par quelques pierres à ses épaules inégales, et s'étendaient de part et d'autre comme des bras fatigués qui allaient reposer leurs larges mains sur les angles de la montagne. Ce qui me frappa le plus, c'est qu'un balcon arrondi, seul vestige de sa plate-forme qui fût resté suspendu sur l'abime, paraissait avoir été adapté à ce séjour de terreur dans des années de paix et de joie. J'en étais assez près alors pour distinguer tous ces détails, et pour comprendre que ces bâtiments et leur base devaient s'isoler du monde entier, à toutes les crues du Tagliamente. Nous débarquions alors, et nous n'avions pas plus de vingt toises à parcourir avant de gagner les degrés taillés dans le roc qui conduisaient au château. Le batelier reprit brusquement le large, après nous avoir quittés. Le sol se composait d'énormes galets

roules, ovales ou ronds, qui noircissent là depuis des siècles sous l'action alternative de l'air et des eaux, mais dont un grand nombre sont relevés de taches hideuses par des lichens couleur de sang. Le pied a peine à s'y affermir, car il n'y a point de route tracée, et la crainte des invasions quelquefois subites du Tagliamente dans ce long défilé entre la rivière et la montagne en éloigne moins les paysans riverains que d'anciennes et formidables superstitions. Le domestique de Solbioski, chargé de notre mince bagage, ne s'y engageait qu'avec une sorte de terreur. Pack ne m'y précédait pas à son ordinaire; il m'y suivait en hurlant.

Le silence de Solbioski me fit penser qu'il n'était pas tout à fait dégagé de ce sommeil du matin qui venait de le ressaisir, à la suite, sans doute, de bien des jours de fatigue et d'émotions.

« Où allons-nous, mon ami? — dis-je en le prenant par le bras pour assurer mutuellement notre marche.

— Me le demandes-tu? — dit-il en tournant sur moi un regard abattu, car il n'avait pas tardé à partager mon impression. — Nous allons à la Torrt Malade! ta, et la Torrt Maladctta, la voilà ! »

Depuis l'acquisition que le docteur avait faite de la Torre Maladetta, elle était occupée par un de ses régisseurs que j'avais vu à Trieste, homme petit de taille et de capacité, fort claudicant de la jambe droite et du jugement, singulièrement exagéré en doctrines politiques, — c'est le propre des sots, — extraordinairement méticuleux en exécution, mais plus retors dans les affaires d'intérêt qu'on n'aurait pu l'attendre de son intelligence. Je n'aurai guère d'occasion d'en parler, et il suffira de savoir qu'il s'appelait Bartolotti.

A notre arrivée, M. Bartolotti n'était point au château. La peur l'en avait délogé depuis trois jours.

« La peur ! signora Barbarina, — di:

Solbioski à la vieille et inamovible concierge, en apprenant cette nouvelle de sa bouche, — la peur, dites-vous ! E:

quelle peur peut-on éprouver à la Torrc MalaJetta, si ce n*est celle d'être un jour écrasé dans sa chute? Mais elle dure depuis si longtemps, menaçant de tomber toujours, et tant de générations sont couchées à ses pieds, qu"il faut espérer qu'elle restera debout aussi longtemps que nous.

— Ce n'est pas tout à fait cela. — répondit la vieille après nous avoir fait asseoir dans le vaste parloir du rez-dcchaussée : — il va bien d'autres choses à dire sur cette noble habitation à laquelle je suis accoutumée depuis l'enfa: :

mes pères ont toujours vécu ici, et le premier y était venu de Rome avec le premier Cinci. Maintenant m'y voilà restée seule, décrépite et penchée comme la tour, et sans laisser personne qui prenne le soin Je jeter un pauvre drap de mort sur mes . Tagliamente nous recouvrira, la tour et moi, et tout sera fini. Q.u

fasse paix à ceux qui ont, comme nous, une bonne conscience! Mais je ne me rappelle plus ce que je vous disais tout à l'heure. Ah ! j'ai bien vu des événements dans la Torre Maladeita, si ce n'est de ces derniers temps, que je suis devenue infirme et cassée, et qu'il me reste à peine la force de marcher du parloir à la porte, et de revenir de la porte au parloir, tant je suis accablée d'âge et d'ennuis. Depuis quelques années, je n'étais plus rien au château ; l'Albanais de monseigneur entrait toujours le premier, me prenant brutalement les clefs, car il était impérieux et téméraire comme son maitre, et me soutenant de la main pour hâter ma marche, il me renfermait ici à double tour, en me criant de sa grosse voix : — « Bonne nuit, « Barbarina ! les femmes de votre âge ne « sont plus bonnes qu'à dormir! » — Je vous demande, messeigneurs, si c'est ainsi qu'on traite une vieille domestique, née de pur sang romain, qui nous a veillé au berceau, et qui nous a porté si souvent dans ses bras jusque sur les créneaux pour voir les étoiles de plus près. C'était l'idée qui tourmentait le sommeil de monseigneur quand il était petit, et sa mère, la pauvre signora, déjà bien malade au lit,

me criait : — a Que faites-vous donc, Baro barina, que vous ne portez pas Mario sur « les créneaux pour voir les étoiles ! Vou- « lez-vous le laisser mourir de sa crampe « et de sa colère? » Alors je l'enveloppais de son drap, et je le recouvrais de ma cape ou du manteau de son père, e; je montais, je montais jusqu'au donjon ; mais il y a plus de vingt ans qu'on n'y monte plus. Et c'était un contentement quand il voyait les étoiles ! Il ne parlait pas encore, mais il avait des cris pour les nommer toutes. Hélas ! ce n'est pas de la terre qu'il les voit aujourd'hui, mon malheureux enfant !

— Voilà qui est bien, Barbarina ; mais ceci s'éloigne un peu de notre sujet. Nous jugions d'abord, par le commencement de votre récit, que vous aviez eu à vous plaindre des procédés de Mario?

— Me plaindre de monseigneur Mario !

O mon Dieu! ai-je dit cela? Ce n'est pas sa faute s'il était devenu triste et sauvage ! Mais il ne me disait plus ses chagrins comme du temps qu'il était tout jeune. Il n'avait de confiance que dans son Albanais. Quand je lui en faisais reproche, il s'arrêtait devant moi et croisait les bras en riant, et cela me faisait plaisir de le voir

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rire, a Brava, brava, Barbarina ! Je n'ugi- « rai plus sans vous consulter ; mais c'est « à condition que vous ne vous laisserez « manquer de rien, que vous vivrez ici « comme une châtelaine, et que vous « vous coucherez de bonne heure. Quant « à vous enfermer chez vous, c'est une « précaution qui regarde votre sûreté et « la mienne. » Et là-dessus il me baisai: le front en riant encore, et il me prenait sous les deux bras pour m'asseoir dans mon fauteuil.

— Arrivons donc, Barbarina, au sujet delà peur de monsieur Bartolotti !...

— Eh bien ! — répondit Barbarina, — ne croyez-vous pas qu'il y ait de quoi, quand on n'en a pas l'habitude ? Vraiment, pour moi, je n'y prends plus garde ! Mais ces bruits sourds qu'on entend sous les voûtes, comme si on voulait les renverser ; mais ces cris plaintifs qui partent de tous les côtés des ruines, tantôt ici. tantôt là ; mais ces deux dames noires qui déploient, en signe de désolation, des écharpes rouges et blanches sur le balcon de l'ancienne plate-forme, avec des gémissements à fendre le cœur ! Vous n'êtes pas sans savoir, messieurs, le nom de la signora Lucrezia et de la signora Béatrice Cinci?

— Oui, oui ; nous connaissons cette histoire ; mais elles sont mortes depuis plus de deux siècles.

— Mortes en effet, et c*est pour cela qu'elles reviennent où ne pourraient venir des vivants; car aucun être vivant ne parviendrait maintenant, ni du dedans ni du dehors, au balcon de la plate-forme, s'il n'avait les ailes d'un oiseau. Je les avais bien entendues deux fois déjà dans ma trop longue vie, quand Felippino Cinci. le grand-père de Mario, fut tué à coups de stylet sur la place Saint-Marc, et puis quand son père André eut la tête coupée par arrêt de justice, en face l'arsenal ; mais jamais leurs gémissements n'avaient été plus douloureux, à ce qu'on assure, que depuis la mort de mon très digne seigneur, le noble Mario, et cela est bien naturel, puisqu'il est le dernier de leur race. Enfin, Dieu soit loué d'avoir épuisé sa colère ! Ces pauvres âmes n'auront plus rien à pleurer!

— Il me suffit, ■ — dis-je à Barbarina ; — nous savons, ma chère dame, tout ce que nous voulions savoir. Un de ces enfants qui nous ont guidés ira chercher monsieur Bartolotti au village voisin, où il s'est

Ton domestique, — ajoutai-je

en me retournant vers Solbioski, — prendra soin de nous préparer des lits, s'il est possible, dans la chambre que cette bonne femme lui indiquera, et de s'assurer aux environs de provisions suffisantes avant l'invasion totale du Tagliamente.

Nous enfin, nous profiterons du jour, si tu m'en crois, pour tout parcourir et pour tout voir. Ou je me trompe étrangement, ou ceci en vaut la peine. »

La distribution de L'intérieur ne nous offrit rien qui méritât d'être remarqué. De vieilles parois, de vieilles boiseries, des meubles caducs, des tapisseries en lambeaux, tout l'aspect délabré d'une vieille maison qui s'écroule faute de soins ou d'argent; pas un endroit où cacher un crime ou une bonne action ! Puck, qui furetait avec plus d'habileté que moi, se coucha en bâillant.

Quand cette perquisition inutile fut terminée, nous redescendimes sur le rocher.

« Maintenant fais le tour de cette enceinte, — dis-je à Solbioski, — pour reconnaître les points les plus accessibles, car c'est de l'extérieur que doivent venir le> auteurs mystérieux de ces épouvantes, si elles sont fondées sur quelque chose de

réel. Pendant ce temps-là, je visiterai soigneusement ces murailles, et je saurai s'il y a effectivement moyen d'y pénétrer. »

Leur approche était fort difficile à la base, à cause des nombreuses dégradations qu'elles avaient souffertes et des énormes amas de décombres qui s'y étaient accumulés ; mais à l'endroit où leur déclivité ruineuse, augmentée de siècle en siècle, faisait pendre les deux pans latéraux vers le sol, on les gravissait presque aussi aisément qu'une échelle inégale et hasardeuse prolongée entre deux abîmes. C'était un jeu pour mes habitudes de naturaliste, mon pied de montagnard, et mes yeux exercés à sonder les précipices les plus effrayants sans crainte de vertige. Ainsi je m'engageai dans cetteroute extraordinaire sans regarder derrière moi, et sans prendre garde au croulement, jusqu'au lieu d'où s'élevait le donjon, sur un entablement plus commode -et mieux conservé que le reste. Je n'avais pas oublié que cette partie de la tour penchait beaucoup à la vue depuis le Tagliamente, et je profitai de cette inclinaison pour atteindre le sommet, en introduisant successivement mes mains et mes pieds dans tous les endroits où la

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chute d'une pierre avait laissé un espace vide. Je fus bientôt debout sur le front chancelant de ce colosse que j'avais mesuré avec effroi le matin.

Le spectacle qu'on embrassait de cette hauteur était si large et si profond, que, malgré toute mon assurance, je sentis ma tête près de tourner. Je m'étais trouvé souvent sur des sommets plus élevés, mais solides au pied, et tout au plus perpendiculaires au regard. Celui-ci tremblait presque sous mon poids, et il surplombait d'une manière horrible la vallée du Tagliamente. Je m'assis sur un tas de pierres formé des débris du parapet, que le temps y avait amassés confusément, et je détournai les épais moellons un à un, dans l'intention d'affermir mes pas sur une surface plus unie. Quand j en eus relevé un assez grand nombre à mes côtés, j'essayai de marcher pour découvrir de là dans tout son ensemble immense le tableau qui se développait devant moi. J'entendis résonner sous le fer de mes bottes une sorte de bruit métallique, et je me baissai avec empressement, afin de savoir d'où il pouvait provenir. J'écartai de la main quelques pierres qui m'embarrassaient encore : je me rassis pour continuer

à déblayer et pour dégager entièrement cette trappe dont je voyais déjà deux côtés. Il me semblait important de réassurer si elle était retenue à l'intérieur, ou seulement arrêtée par sa propre pesanteur dans l'encadrement de dalles où l'ouverture qu'elle fermait avait été ménagée. Je comprenais cependant que l'inclinaison progressive de la tour, en la surchargeant d'un fardeau énorme sur le côté même où ses charnières devaient se fixer, en avait probablement rendu le jeu impossible ou très difficile, et le long temps depuis lequel son simple mécanisme était resté sans exercice, au moins selon toutes les apparences, avait nécessairement contribué aussi à la souder dans son champ. Je l'eus bientôt tout à fait découverte, mais je ne portais d'autre outil que le ciseau et le marteau du minéralogiste, qui ne quittaient jamais ma ceinture. J'introduisis mon ciseau dans la fente que je jugeai opposée aux ferrures, et je produisis sans trop d'efforts, à ma grande satisfaction, un déplacement de quelques lignes. Il n'en fallait pas davantage pour me convaincre que la trappe n'était fixée en dedans ni par gonds ni par verrous, et que ce moven de nous introduire dans la tour

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serait infaillible, s'il pouvait jamais nous devenir nécessaire. Ensuite je redescendis lentement, en assurant mes pieds avec précaution sur chacun des degrés accidentels de cette ruine, pour contempler d'espace en espace les modifications que le moindre changement apportait au tableau général, à mesure que je tournais le front du donjon ; suivant quelquefois du regard le long ruban du Tagliamente, qui bouillonnait toujours, bleu moiré de vagues blanches, rapide et sonore, mais encore éloigné des bases du rocher; tantôt le reposant sur la tour brune, solitaire et carrée de Saint-Veit, sœur plébéienne de la noble tour de Saint-Marc ; tantôt l'égarant au loin sur les lagunes aux canaux d'un vert mat et vitreux, comme ceux dont dont les bimbelotiers ornent les paysages en relief qu'on donne aux enfants, à travers d'innombrables ilôts tout rougissants de bourgeons printaniers.

Mon absence fut assez longue pour donner des inquiétudes, car Solbioski était revenu sur ses pas dans son voyage circulaire, en s'arrétant à l'endroit où i! lui devenait impossible de le continuer. et M. Bartolotti rentrait au château.

Puck. qui avait retrouvé ma trace, gémis-

sait lamentablement sur la dernière pierre des murailles inférieures, et regardait la tour en pleurant.

J'arrivai. J'échangeai rapidement quelques détails avec Solbioski. La découverte de la trappe du donjon le préoc:

rieusement. Nous convînmes d'envoyer son domestique en observation sur le seul point pénétrable qu'il eût remarqué, pour nous mettre à l'abri d'une incursion inattendue, et nous dous rendimes dans la salle commune au banquet fort modeste que nous avions fait préparer. La nuit commençait à tomber, mais la la superbe.

M. Bartolotti paraissait si inquiet, si ZJné. si péniblement attentif sur la chaise longue où nous l'avions placé par honreur, que le commencement du repas se

malgré nous de bout de quelque temps, cependa: :

nous regardâmes, Solbioski et moi, comme pour nous demander si no..

pathisions aux dispositions mélancoliques de son esprit, et nous partimes d'un éclat Je rire. Cette boutade nous détourna de* idées noires qu'inspirait assez naturellement ce triste séjour, et auxquelles semblait se conformer l'appareil d'une salle

incommensurable où nos trois lits disposés de distance en distance comme iches funèbres, imparfaitement éclairés par les deux minces flambeaux de la table où nous étions assis. Toutefois notre conversation retomba delle-mèmc.

comme c'est l'usage, sur les idées que nous avions le plus à cœur d'éviter, mai:, en se soutenant sur ce ton badin qui est la bravoure des esprits forts.

Solbioski se leva enfin, et me te son verre avec solennité pour le choquer contre le mien : « Je bois, — dit-il, — « à l'éternel repos de la famille des Cinci. « et de tous les morts qui ont jamais haa bité ces redoutables murailles ! Que le « ciel s'ouvre un jour à leurs ma « giques, et qu'en attendant la ter « tombeaux leur soit légère

J'allais répondre à sa provoca:

le moment de nous couche:

fatigues de la journée nous en :

sentir le besoin, quand un choc violent ébranla les voûtes sous nos piec^ restâmes un moment sans parler.

Ce n'est rien, — reprit Solbioski ; — le Tagliamente monte sans doute, e:

vient frapper les fondements de la tour par une voie souterraine qu'il

— Cela est probable, »

géant du côté de la :

il était visible que le Tagliamente pas pris le moindre accroi;

blanchir à la même distance qu'auparavant contre les mêmes rochers.

Pendant ce temps-là, le même bruit s'était renouvelé plusieurs fois, soi gémissements semblables à la plai: :

agonisant. Puck, en arrêt, l'œil en feu, les oreilles dressées, l'accompagnait a chaque reprise d'aboiements douloureux.

M. Bartolotti, pale comme un sp..

choquait les c. me.

« Il y a certainement ici. et non loin de nous, — repris-je alors, — quel*}...

dinaire qu'il nous imp connai: . est de tou:

! par les murailles, mais sur quoi repose-t-elle ? Si je ne me trompe, le bruit vient d'en bas. »

Au même instant, je soulevai le tapis qui couvrait le sol, et je ne découvris sur les quatre coins qu'un enduit de pouzzolane fermeme: nt j'eus

peine à faire voler quelques éclats en le frappant de mon ciseau à coups de marteau redoublés. Je le pénétrai enfin dans

toute son épaisseur, et je ne m arrêtai qu'au roc nu.

« Le rocher! — m'écriai-je, — le rocher! Plus rien que le rocher'! Oh! ce mystère est horrible ! »

Solbioski se rapprocha de moi, me saisit fortement les bras et m"entraina dans l'embrasure de la croisée.

« Ce mystère. — dit-il, — l'humanité nous fait un devoir de l'approfondir ; mais nous n'en trouverons l'explication que dans la tour. J'ai remarqué ici tout ce qui peut nous être utile pour tirer parti de la' découverte que tu as faite ce matin, et je t'attends à minuit pour cette expédition, au pied des ruines par lesquelles tu es parvenu au donjon. Songe seulement que nous ne pourrions mettre cet homme faible dans le secret de notre entreprise sans achever de le briser de terreur, et qu'il conviendrait mieux de le rassurer par une insouciance affectée !

Nous sommes bien fous, — continuail en venant se remettre à table, — de nous laisser émouvoir par de fausses apparences qui s'éclaircissent assez d'ellesmêmes. Le docteur Fabricius, qui fréquente depuis longtemps ce château, et qui en connaît les détours les pi

chés, a jugé à propos d'exercer notre résolution par une épreuve d'un genre nouveau, comme c'est l'usage dans le Tungend-Bund ; parce qu'il nous réserve probablement pour cette nuit les honneurs de la haute initiation à laquelle aucun de nous trois n'est encore parvenu, si monsieur Bartolotti n'est toutefois de la confidence ; je serai assez porté à le croire un des acteurs essentiels de cette scène, au talent parfait avec lequel il vient de jouer les émotions de la peur, si difficile à contrefaire pour un brave tel que lui.

Heureusement, des cœurs comme les nôtres ne se laissent pas vaincre à des prestiges de roman, et nous portons défi, de ce verre de Sebenico préparé pour un toast, à tous les périls qui peuvent alarmer une âme d'homme. »

Bartolotti, flatté et fier d'être flatté, comme le sont ordinairement les gens de peu de cœur et de peu d'esprit, avait repris en effet assez d'assurance pour présenter son verre sans trembler au flacon de Solbioski, et pour le laisser arroser d'un rouge-bord horizontal dont il ne tomba pas une goutte.

J'avouerai que l'hypothèse rencontrée si à propos par Solbioski n'était pas dé-

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pourvue pour moi de toute vraisemblance, et qu'elle me faisait comprendre assez distinctement l'absence extraordinaire du docteur, au moment où la crue du Tagliamente pouvait rendre la Torrc Maladetla inaccessible pendant plusieurs jours. Nous arrivâmes donc à rivaliser de bravades, comme si tous les synodes et toutes les vendite de l'Allemagne et de l'Italie nous avaient entendus, au point de couvrir tous les bruits qui se seraient élevés sous nos pieds, et nous nous jetâmes au lit plus ou moins tranquilles, mais avec cette différence que Solbioski et moi, qui ne destinions pas cette nuit au sommeil, nous ne quittâmes point nos vêtements.

Quand le silence se fut rétabli, j'écoutai plus attentivement que je n'avais encore fait. Le choc retentissant avait cessé de se faire entendre ; mais je saisissais de temps à autre une plainte lamentable comme le glas d'une cloche éloignée, et Puck, à demi endormi, trainait sur ce murmure le murmure douloureux d'un chien qui rêve.

Solbioski sortit enfin le premier, ainsi que nous en étions convenus, pour se munir du levier et des autres instruments qu'il jugeait nécessaires à notre investiga-

i;2 MADEMOISELLE DE MARSAN

tion nocturne. Peu de temps après, je me glissai au dehors en retirant doucement la porte sur moi, pour que Puck ne se hasardât pas à me suivre dans une route interdite à son courage et à sa fidélité. Je gagnai la pente des murailles et je n'attendis qu'un moment. Joseph me rejoiec tout l'équipage nécessaire à de pareilles aventures, contenu dans un sac de chasseur. Nos ceintures étaient garnies . de deux pistolets, et la mienne d'un bon poignard, outre le ciseau et le marteau accoutumés. Je marchai devant, la lanterne sourde au poing. Joseph, moins aguerri à de tels chemins, s'appuyait derrière moi sur la forte barre de fer qui devait nous servir à soulever la trappe. L'accès du donjon, qui .

apparence, la partie la plus périlleuse de notre voyage, offrait cependant peu de dif- -ous la lumière pleine et pure de cette nuit resplendissante.

Après quelques efforts, notre marche, enhardie par les premiers obstacle-, lentit un peu. J'entendais moins di ment les pas de Joseph à la suite des miens. Je me retournai et je vis qu'il reprenait haleine. J'ai dit que nous étions déjà fatigués par les courses du matin. Je

1'er.courageai de la voix : il monta ; mais je m'arrêtai bientôt à mon tour. Nous ne gagnions pas trois ou quatre toises sur la hauteur, que l'espace ne s'approfondit en apparence, à droite et à gauche, dans une proportion qui n'avait plus de rapport avec nos progrès réels. Je n'étais pas accoutumé au vague de ces clartés de la nuit qui dérangent tous les calculs de la vue en changeant la forme, la couleur et la distance des objets de comparaison. Les fossés n'avaient plus de fond, et la tour dressée sur nos têtes n'avait plus de sommet. Les moindres renfoncements étaient redoutables à voir, les moindres inégalités périlleuses, et les débris que nous laissions ça et là derrière nous avaient l'air de se dresser à notre poursuite comme des têtes menaçantes. A mesure que l'horizon devenait plus large et plus clair, le penchant que nous gravissions semblait devenir plus sombre et plus étroit ; la région inférieure que nous venions de quitter, inondé du jour lunaire, paraissait infinie et vide comme le ciel ; et la voix furieuse du Tagliamente, toujours croissant, qui mordait ses rivages en criant, parvenait seule à nos oreilles de tous les bruits de la terre. C'était affreux comme une vision.

Nous fûmes heureux, je l'avoue nous asseoir sur le petit ressaut du donjon, quoiqu'il n'eût pas plus de saillie qu'il n'en fallait pour nous appuyer commodément contre la tour, à cent cinquante pieds au-dessus du sol. :

temps; la dernière pierre sur laquelle Joseph eût posé son pied s'ébranla, roula, en entraîna cent autres dans sa chute. Elles arrivèrent en bas a fracas de tonnerre.

■ Voilà notre chemin détruit, — me dit-il en se pressant soudainement contre moi.

— Le voilà renouvelé, — repris-je, — et beaucoup plus aisé à parcourir au retour. Tu sais mieux que moi, mon frère, que toutes les constructions coniques ou pvramidales qui s'éboulent sous l'action du temps ou les efforts de l'homme ne font qu'étendre leur pente et qu'élargir leur base. Ce sont des accidents pareils qui nous ont permis de monter jusqu'ici.

— Tu as raison. — répondit Solbioski ; — mais la tour, cette horrible tour, comprends-tu un moyen de t'y élever ?

J'étais à vingt pieds au-dessus de lui avant de lui avoir répondu, et il me suivait alternativement, de vide en vide ou

de degré en degré, selon que la tour présentait des intervalles ou des reliefs à la clarté de ma lanterne tournée sur la muraille, en glissant ses mains dans tous les endroits que mes pieds abandonnaient, ou en les appuyant sur toutes les saillies où ils s'étaient reposés. Parvenu près du sommet, je le débarrassai de son levier et du reste de ses ferrements, et je les jetai dans l'intérieur du donjon, où il arriva presque ausitôt que moi, quoiqu'il ne se fut pas exercé comme moi le matin aux difficultés de cette ascension extravagante. La retraite n'était peut-être pas aisée, mais nous n'y pensâmes guère.

Nous étions au-dessus de la Terre Maladella, et nous nous embrassâmes en riant sur ce donjon, où il est permis de croire que personne n'avait jamais ri. Nous nous trouvions si bien au milieu de cet air élastique et frais qui jouait dans nos cheveux ! Il faisait si beau ! la nuit était si douce ! le serein si suave et si caressant ! et lui, mon Joseph, il ouvrait son cœur à un si bel avenir ! Ce fut une courte mais délicieuse causerie entre la terre et le firmament, comme celle de deux enfants du ciel, j'osai le penser, qui se seraient posés en volant sur la Torrc Malade'. la.

« Pardonne. — dit-il. — si je t'ai affligé de ma joie; Honorine est là, — continua-t-il en me montrant Saint-Veit.

dont la tour se dessinait à l'horizon sous nos pieds, comme une frêle colonne de basalte noire, — et j'oubliais que si Diana était restée au nombre des vivants, elle ne t'appartiendrait pas.

— Viens. — lui répondis-je en l'embrassant encore. — et laissons-là mes faiblesses et mes douleurs. Quelqu'un souffre dans cette tour. »

Nous introduisimes facilement le levier sous la trappe à l'aide de mon ciseau. Bientôt, et qui pourrait exprimer notre joie? nous entendimes les charnières gémir sur leur axe rouillé. La lourde porte se souleva et s'appuya presque verticalement contre les pierres dont je l'avais débarrassée dans mon premier voyage au donjon. Ma lanterne, plongée dans la crypte, au moyen d'une ficelle à laquelle je me hâtai de la suspendre, s'arr^ un terrain solide, à six pieds de profondeur.

Je descendis; je promenai la lumière sur tous les points, sous tous k rentrants de l'entablement, et je finis par ver placé au-dessus d'ur! .

LA TORRE M.UADETTA I 3 7

en hélice, beaucoup moins dégradé que l'extérieur.

« Attends, attends. — criai-je à Solbioski, — nous arriverons, ou je me trompe étrangement, à connaître ce que nous avons tant intérêt à savoir. »

Il aurait inutilement tenté de me suivre, car je dus disparaître en achevant de parler. La tige de la velute était si serrée dans son tambour, qu'on ne découvrait nulle part plus de deux degrés à la fois de sa profonde spirale, et qu'à force de tourner sur elle je sentis mon cœur défaillir et mes yeux se troubler. Je me laissai tomber, étourdi à demi, sur le dernier pas, à une espèce de parvis, qui surmontait un escalier plus large et parfaitement direct, où trois hommes auraient pu passer de front. Je fus frappé alors, en le suivant de l'œil jusqu'en bas, d'une lueur inattendue, que je regardai d'abord comme un reste d'éblouissement. Un peu remis, je fis passer ma lanterne derrière la longue colonne de la vis, et je regardai de nouveau. Ce n'était plus une illusion ; c'était le ciel, le ciel avec le bleu velouté de la lune, si magnifique et si doux au milieu des ténèbres de cet affreux édifice !

« La lune et le ciel, — - dis-je en re-

montant avec empressement, — la lune et le ciel ! une issue ! une issue ! la tour est ouverte !

— Une issue ! — répondit Joseph ; — oh ! pourrions-nous sortir d'ici sans redescendre ces murailles ! »

Au même instant il s'élança ; mais il était à peine à mes côtés, que la trappe de fer retomba sur nous, en ébranlant de l'épouvantable commotion de sa chute la ruine chancelante du donjon, qui en retentit dans toute sa hauteur.

« Qu'ai-je fait! — dit-il. — nous voilà prisonniers, et pour jamais, dans la Torre Maladetta ; car tous les instruments qui pouvaient servir à notre salut, je les ai laissés en dehors !

— Mais ne t'ai-je pas annoncé, Joseph, que j'avais trouvé une issue, une issue facile et sûre que tu n'as pas remarquée ce matin ?

— J'ai vu, — reprit Solbioski d'un ton soucieux, — tout ce que l'homme peut découvrir de l'extérieur de cette tour, et si elle a quelque entrée ruineuse et inaccessible sur les rives du Tagliamente, oses-tu espérer que le Tagliamente ne soit pas débordé ?

— Viens, viens, — m'écrUi-je en l'en-

LA TORRI M A L A D E T T A I 59

trainant, — et ne t'abandonne pas à des inquiétudes inutiles ; en quelques moments nous serons sortis. Vois plutôt, regarde, regarde...

— Ah ! — dit Solbioski, — c'est le ciel ! c'est le côté de Saint-Veit ! et la plage était haute encore ! »

Nous descendîmes une douzaine de degrés du nouvel escalier en nous tenant embrassés, en haletant d'espérance, car il n'y avait plus de crainte. Je voulais arriver plus vite encore; je courais.

« Arrête ! — cria Joseph, et il me saisit de toute sa force ;. — ne vois-tu pas, malheureux, que l'escalier est rompu r »

Nous nous assimes alors. Je laissai filer avec précaution deux brasses de la ficelle qui soutenait ma lanterne,

« Bon, bon, — repartis-je, — rompu !

dis plutôt interrompu à dessein, car le mur de revêtement qui a remplacé les degrés parait d'une construction bien plus nouvelle que le reste du bâtiment. Mario s'en est sans doute avisé pour empêcher les communications du dehors avec l'intérieur de son château. C'est au reste une sotte précaution, car un enfant descendrait d'ici sans danger, et tu vois que les degrés ne cessent pas de se prolonger au-

delà de ce court intervalle. Ils descendent jusqu'à cette porte de lumière qui nous rend à la liberté

— Un enfant descendrait d'ici. — répondit Solbioski. — mais le mur est neuf, comme tu le disais tout à l'heure, et un homme n'y monterait pas. — Reviens, Maxime, reviens. Quatre bras vigoureux peuvent soulever cette trappe... nous ne l'avons pas essayé. Demain nous nous ferons suivre de Frédéric, que j'ai mal à propos éloigné, et qui est entreprenant et robuste. Nous nous assurerons mieux de nos précautions et de nos ressources ; nous indiquerons notre itinéraire à quelques voisins courageux que nous attirerons au château à force d'argent, si le débordement ne nous en a pas encore séparés, et nous n'exposerons pas notre vie à des périls sans remède, et peut-être sans utilité. »

Nous n'avions calculé ni l'un ni l'autre l'effet d'une action produite par les quatre bras vigoureux dont parlait Solbioski, à une toise de notre point d'appui commun. La trappe s'ébranlait sous nos efforts, mais il aurait fallu d'autres bras au bout des nôtres pour la soulever et pour la replacer d'aplomb auprès des pierres contre lesquelles nous l'avions d'abord appuyée.

LA' TORRE M.UADEITA 1 4 1

Mon ciseau ne nous prêtait qu'un secours de peu de valeur, et nous n'avions pas tenté deux ou trois essais que, brisé près du manche, il tomba inutile à nos pieds. Je me gardai bien de hasarder à cette entreprise impuissante la pointe de mon poignard ; elle pouvait nous servir à quelque chose.

Nous redescendîmes sans nous parler, et nous étions un moment après au bas de la muraille qui coupait si brusquement l'escalier. Je m'assurai qu'il serait impossible d'atteindre des mains à cette hauteur, si nous étions forcés à revenir; mais la lune brillait toujours, et sa lumière, plus vive encore et plus étendue à mesure qu'elle approchait de son coucher, inondait tous les bas degrés au point qu'on les aurait comptés facilement. L'espace extérieur était sans bornes.

Il y avait là une vingtaine de pas que nous descendîmes avec une insouciance presque joyeuse ; mais là aussi la route était fermée, et la hauteur de la coupure aurait été effrayante, si le poids des constructions supérieures ne lui eût donné un peu de penchant.

« Presque rien, mon ami, presque rien, je te le jure! quinze ou dix-huit pieds

tout au plus, et nous allons être libres ! et nous n'avons plus d'autre moyen de sortir vivants de la Torre Maladetlu ; car le retour est impossible. Vois le ciel ! vois le jour qui va naitre ! On n'entend pas même d'ici le bruit du Tagliamente, et c'est le côté de Saint- Veit ! »

Je lui disais Cela du pied de la muraille. Il tomba près de moi et courut à la lumière.

O mon Dieu! — s'écria-t-il, — perdus, perdus à jamais ! Ceci n'est pas une issue, ou c'est l'issue de la vie à la mort ! c'est le balcon de la plate-forme détruite, ce balcon où apparaissaient Lucrèce et Béatrice, et dont Barbarina nous disait ce matin ou hier que nul être vivant ne peut y parvenir s'il n'a des ailes!... Et il faudrait, en effet, des ailes pour remonter cette tour ou pour en descendre! Maxime, nous sommes perdus ! »

Je m'avançai, je me penchai sur le balcon ; son élévation était immense, parce qu'elle dominait à pic sur le côté le plus profond de la grève. Pour comble de malheur, le Tagliamente ne s'était pas arrêté dans sa crue ; il montait, montait toujours. Je m'assis sur les dalles et reposai ma tête dans mes mains.

r un moment de réflexion, je revins à moi ; car si je cède au découragement avec facilité, je ne tarde pas non plus à trouver de bonnes raisons pour reprendre confiance dans ma destinée. Solbioski n'était pas sorti de son abattement. « Notre position est fâcheuse, — reprisje: — elle est périlleuse, si tu veux; mais il s'en faut de beaucoup qu'elle soi: désespérée.

— Et qui pourrait nous en tirer, malheureux que nous sommes ! As-tu des

— Calme-toi, et ne me refuse pas un moment d'attention. Notre disparition presque fantastique de la salle où nous étions couchés portera sans doute au dernier degré les épouvantes de Bartolotti ; mais l'imagination de cet homme n'est pas de celles qui accordent un grand empire au merveilleux. J'ai observé que la nature de ses craintes était plus positive, et je suis sûr qu'il attribuera une cause natuturelle à notre absence. Il n'agira pas. à la vérité, je n'y compte pas plus que toi, mais il parlera. Les portes ne tarderont pas à s'ouvrir, car le jour va se lever, e: l'on ne sortira du château que pour venir à notre recherche. Puck m'a suivi hier.

le pauvre animal, autant qu'il a pu me suivre, jusque vers la base du donjon; il indiquera le chemin que nous avons tenu, et qu'un éboulement récent fera aisément reconnaître ; car plus d'une de ses pierres noires et moussues, qui ont croulé sous nos pas présentera au soleil alors une de ses faces qui n'en avait jamais été frappée. Monsieur Fabricius sera probablement arrive ; il a un vif intérêt à nous rejoindre, et les progrès du torrent qui s'augmentent à vue d'œil le décideront sans doute à partir de bonne heure de Saint- Veit, avant d'être séparé de nous pour plusieurs jours. Tu connais son activité, sa résolution et son courage. D'autre part, le bon Frédéric, que tu avais placé en observation au-delà des parties basses que les eaux menacent d'envahir, n'attendra pas leur interruption pour nous rejoindre ; il l'aura calculée avec sa pénétration ordinaire, et il ne sera pas resté en sentinelle perdue à un poste qui n'a plus besoin d'être gardé quand la Torre Malaietta va être enfermée par l'inondation. Il arrivera au sommet du donjon tout aussi aisément que nous; les degrés y sont marqués si visiblement, que je les ai retrouvés de nuit. La découverte de notre levier, de rotre sac et de nos

LA TORRH MALADETTA

instruments abandonnés près d'une trappe mobile, achèvera de le diriger. Il ne lui manquera, pour nous délivrer d'ici, à lui tout seul, que deux ou trois brasses de corde qu'il se procurera sans peine au château, et nous reverrons à midi, de la grande salle de compagnie, le soleil qui commence à gravir l'horizon, car notre trajet a été plus long que je ne l'avais pensé. Rassure-toi donc, mon ami, et ne crains pas que la Providence nous abandonne.

— Ainsi tu comptes donc, — reprit Solbioski en hochant la tête, — sur l'arrivée de monsieur Fabricius, parce que le Tagliamente n'est pas débordé, et sur l'arrivée de Frédéric, parce que le Tagliamente dcborc.

Je sentis la portée de cette objection.

■ Je compte, Joseph, sur l'une, ou sur l'autre.

« Et puis, — dis-je en reprenant brusquement ma lanterne, — rien ne prouve jusqu'ici que ce reste d'esplanade ne communique pas à quelque chose. — Ce n'était pas du haut de la tour qu'on amenait les dames à ce balcon merveilleux que l'art d'un architecte du moyen âge avait ouvert pour le plaisir des yeux, en face

d'une des plus belles pages de la nature pittoresque. Je garantis qu'avec un peu d'attention... — Et tiens plutôt, embrasure est étroite comme une meurtrière, mais elle est ouverte et praticable. » Ouverte, en effet, pour le passage d'un homme de profil, et si étroite dans sa longueur, que je sentis mon cœur battre violemment à la pensée que le moindre tassement des ruines pouvait nous fermer à jamais l'entrée de ce trou, pendant que nous en cherchions la sortie. Nous y avions déjà fait plus de cinquante pas. quand tout à coup les pavés solitaires qui composaient un à un toute sa largeur descendirent en pente glissante et rapide, où j'avais peine à affermir mes pieds. La lanterne étendue du bras droit, je fixais un regard inquiet et oblique sur le court espace qu'elle éclairait à mon côté. Je m'arrêtai brusquement à une ouverture cylindrique où se terminait cette voie mystérieuse avec ses murailles latérales. qui achevaient de se refermer derrière dans un angle impénétrable. C'était une hélice du même genre que celle que nous avions parcourue, mais qui n'était propre qu'à recevoir le corps d'un homme. Il n y avait pas lieu d'hésiter, et j'y engageai an

LA T O R R F. M A L A n E T T A 1 4 7

de mes pieds avec précaution ; il se fixa sur un degré solide, et nous nous plongeâmes dans cet abîme en frémissant de rencontrer un obstacle, car le mouvement de retour aurait été difficile à exécuter.

Nous parvînmes enfin à une vaste salle assez régulièrement bâtie, dont nous nous empressâmes de toucher les parois. Les parties inférieures étaient prises dans le roc vif. Nous étions, à n'en pas douter, dans les souterrains du château, et à peu de toises, suivant nos conjectures, audessous des constructions habitables.

Cette pièce, d'un aspect imposant et sombre, n'offrait de remarquable d'ailleurs qu'un puits creusé dans son centre, et qui avait dû coûter d'incroyables travaux pour être prolongé jusqu'au niveau des eaux de la plaine. Un seau vide, mais humide encore, était appuyé sur le rebord ; la corde qui le soutenait à sa poulie n'était pas entièrement desséchée à l'endroit où elle se renouait à son anse de fer.

« Quelle preuve te faut-il de plus, — dis-je à Solbioski, — que ce lieu est habité ?

— je n'en doutais pas à mon départ.

— répondit-il tristement; — mais ce n'est pas sans inquiétude que je m'attends â rencontrer ses habitants. »

Pendant que nous disions cela, j'avais détourné une vieille portière de drap noir, qui était suspendue à la muraille au moyen d'une tringle appuyée sur des crampons; elle fermait une salle plus spacieuse encore que celle par laquelle nous avions pénétré dans ces horribles cachots.

Là tout annonçait, en effet, la demeure d'une famille... ou le repaire d'une bande qui le négligeait depuis longtemps. Ses quatre côtés étaient garnis de fauteuils à l'antique d'une grande proportion ; une cheminée assez difforme, dont le canal paraissait aboutir au-dessus des grèves du Tagliamente, à la base des murailles, était surmontée d'une glace de Venise, dont le reflet m'effraya, tant l'aspect de l'homme est redoutable pour l'homme isolé qui manque de l'appui des institutions et de la société. Une découverte plus rassurante pour moi fut celle des doubles girandoles de bronze qui garnissaient les deux montants, et qui étaient encore chargées de bougies intactes, mais noircies par l'humidité et par le temps. Cet appareil, si extraordinaire dans un tel endroit, me remplit d'une joie d'enfant qui s'augmenta de beaucoup lorsque j'eus regardé la lanterne sourde. Elle n'avait

qu'un moment à luire, et tant de troubles différents que nous venions d'éprouver nous avaient fait oublier le plus sérieux de nos dangers. Nos torches ef nos briquets étaient restés dans le sac abandonné sur le donjon. La mèche, penchée sur un enduit de cire qui s'était amassé autour de la bobèche, ne jetait plus que de igrettes blanches et bleues, qui dansaient sur elle comme si elles allaient la quitter, et ne la ressaisissaient que par une sorte de fantaisie. |e m'emparai de deux bougies, et avec quel soin je fis rouler sur sa brochette la vitre de cristal bombée qui celait notre trésor, pour que l'agitation de l'air n'achevât pas de nous le ravir ! Avec quelle tremblante je rapprochai le coron de ce faible re^te de flamme près de s'évanouir ! Avec quelle volupté je le vis s'incendier d'une large lumière, et la communiquer de bougie en bougie ! car j'allumai tout pour m'assurer que le jour au moins ne nous manquerait pas. Tout brillait, tout resplendissait autour de moi ; mais les coins de la salle, où la clarté ne se faisait de moins en moins sentir que pour s'éteindre tout à fait dans les ténèbres, en paraissaient encore plus obscurs et plus formi-

J y plongeais la vue avec horreur, quand un cri déchirant partit derrière moi. Je me retournai et Solbioski tomba le front sur ma poitrine, en liant ses mains tremblantes à mon cou.

ià. — me dit-il en me montrant du doigt tourné derrière lui la partie de la salle qui nous était opposée, — c'est là !

— Eh ! quoi encore, mon ami?... Ta ne m"as pas même dit ce que tu crois avoir vu.

— Un cadavre! un cadavre! le corps aune femme assassinée! »

Je pris une des lumières. — C'était un

cadavre en effet, une femme en robe

. rendue sur une couche b

les bras traînaient sur la pierre. Je

■ai, je la replaçai dans son lit

sanglant, sans remarquer cependant sur

• très blessures que celles de ses

poings mutilés, qu'on aurait crus broyés

à demi sous les dents d'une bête féroce.

J'exprimai cette conjecture tout haut.

Vois, Maxime, vois, — reprit Solbioski en déployant un des rideaux blancs qui tombaient sur elle, et en m'y monnipreinte de cinq doigts teints de -ang... — les bétes féroces de '. : des mains !

— Joseph, — lui Jis-je avec autant de calme que pouvait m'en permettre cette scène de terreur, et pardonnez-moi si j'en suis forcé d'en prolonger encore les angoisses, — Joseph, ce n'est point ici l'infortunée créature dont nous avons entendu les cris hier au soir, il n'y a guère plus de douze heures : tout l'aspect du cadavre annonce que la vie n'en est pas retirée depuis moins de trois jour.-. Il y avait d'ailleurs deux dames noiresur la plate-forme, et il n'y en a qu'une là. Selon toute apparence, nous avons une victime à sauver.

— Mais en quel endroit te prc:

de la découvrir, puisque tout est parcouru ?

— Tout jusqu'ici. — Elle est derrière cette autre portière qui avoisine minée, et que j'ai remarquée en éclairant cette pièce. »

Nous armâmes nos pistolets, nous détournâmes la portière; nous entrâmes dans une troisième salle.

Celle-ci différait beaucoup des précédentes par sa décoration. Le roc à hauteur d'appui et la muraille qui le surmontait y avaient été revêtus avec soin d'un stuc frais et brillant encore, don:

l'application ne pouvait être antérieure aux plus belles années de la jeunesse de Mario. D'espace en espace, de longs pans d'étoffes veloutées. ou papiers peints variaient à ia manière vénitienne la monotonie du fond. Cinq ou six petits tableaux de bons maîtres, placés entre des porte-flambeaux en bronze agréablement ciselés, relevaient encore l'apparence de ce triste séjour, qu'on avait du moins cherché à rendre aimable. Quelques instruments de musique à l'usage des femmes et un complet mobilier de toi- : ..irgé de livres d'imagination et de poésie épars Uu milieu des rubans, des dentelles et des parfums, indiquaient tion. L'alccWe était garnie d'un lit élégant qu'on avait négligé de refaire, et dont le froissement annonçait qu'il devait avoir été récemment occupe. La cheminée était large et haute, suivant l'usage ancien, mais travaillée avec art et assez richement ornée. Le pendule de l'horloge et l'aiguille du cadran étaient immobiles. Déjà, depuis quelques jours sans doute, on avait oublié, dans ce lieu de douleur, de mesurer le temr quatre candélabres qui garnissaient les - de la tablette ne p

point de lumières, mais, dans la moitié, les bougies avaient fini de mourir; dans l'autre, elles n'avaient pas été allumées. Cette précaution m'avertit de la nécessité Je ménager celles qui restaient à ce souterrain, dans lequel nul rayon de jour ne pouvait jamais pénétrer, et où la nuit absolue devait être horrible. J'allumai deux bougies des candélabres, j'en conservai une dans ma main, et je me hâtai d'éteindre toutes celles que j'avais imprudemment .enflammées en traversant la chambre de la morte. Je revins ensuite prendre part aux explorations inquiètes de Solbioski, dont aucune circonstance rassurante n'avait détourné les funestes pressentiments. Il était plongé en silence dans un fauteuil au coin du foyer, où les débris de quelques tisons, depuis longtemps refroidis peut-être, avaient noirci dans les cendres.

« Il n'y a plus rien, — me dit-il, — plus rien que le cabinet exhaussé où l'on parvient par ces degrés, et que j'ai visité d'un coup d'œil. C'est là probablement que cette malheureuse prisonnière rangeait ses provisions ; mais elles sont si complètement épuisées, qu'il ne reste pas une indication qui puisse faire connaître

Tendroit où elle déposait son pain. Le bûcher seul est garni.

— Le bûcher, — répondis-je en courant à l'escalier. — Eh bien, du feu! du feu! Le froid, la fatigue, le sommeil, ont tellement abattu mes sens, que je ne saurais, sans un moment de repos, retrouver ma présence d*esprit et ma ferr.

feu, Joseph, un grand feu, et nous révérons quelque moyen de salut, car la nuit m'a toujours porté conseil ! »

J'avais déjà passé dans ses mains je ne sais combien de tronçons d'un pin résineux qui ne demandait qu'à pétiller, quand, en soulevant brusquement une bûche de plus, je frappai de son extrémité, par mégarde, le plafond c.

soupente ; il rendit un son métallique dont le retentissement extraordinaire me surprit, et nous nous regardâmes, Solbioski et moi, comme pour nous consulter mutuellement.

« Oui, oui, — me dit-il en répondant à ma pensée, — tu ne t'es pas trompé. Nous avons déjà entendu ce bru celui qui s'est renouvelé hier à plusieurs reprises sous la grande salle du château. »

sur la pile de bois, et je

frappai de mon marteau à la même place : le bruit se répéta plus intense et plus facile à reconnaître.

Ceci est évident ! — m'écriai-je. — Regarde, on n'a pas même pris la peine de déguiser aux yeux l'enchâssement de cette trappe, et c'est par là que cette malheureuse femme est descendue ; car il n'y a certainement point d'autre issue au pied de la tour. L'âge qu'elle annonce d'ailleurs, autant que j'ai pu en juger par le regard d'effroi que j'ai jeté sur elle, ne lui aurait pas permis d'escalader les murailles, et si nous ne savions de Barbarina elle-même que, depuis vingt ans, on n'est pas monté au donjon, l'état dans lequel j'ai trouvé les ruines que j'ai visitées le premier ne me laisserait pas la possibilité d'en douter. Seulement, il ne s'agit plus d'une trappe mobile comme celle à laquelle nous devons la funeste connaissance de ces mystères. Celle-ci est solidement fermée en dehors sous ce tapis qui couvre un revêtement de pouzzolane, au moyen duquel on est parvenu à la dissimuler habilement. C'est sur ce point qu'il faut agir, car c'est de là que doit arriver notre délivrance, et ne doute pas qu'on nous entendra !

— Qui nous entendra? — dit Joseph en ridant douloureusement. — Bartolotti qui s'est enfui, Frédéric qui n'est pas revenu, monsieur Fabricius, à qui le Tagliamente a fermé le passage? Barba rina peut-être? Tu ne t'es pas avisé toimême de soulever ce tapis dans toute son étendue, et tu veux qu'on s'en

Pourtant nous attaquâmes la trappe de manière à ébranler la tour jusqu'à son sommet, et rien ne nous répondit.

Nous redescendîmes; nous attisâmes un feu large et ardent ; nous nous mimes à disposer les matelas du lit aux deux cotés du foyer, et cela sans nous parler. Seulement, nous remontions de temps à autre pour renouveler nos efforts cor.:

voûte sonore, mais inébranlable, où toutes nos percussions inutiles grondaient sur nous comme une menace et comme un arrêt de mort. Dans le silence que nous gardions après chaque tentative, je crus saisir un murmure de plainte ou une voix d'agonie. Je me baissai. C était parti de mes pieds ; je vis quelque chose alors qui ressemblait à un second cadavre. J'y touchai en frissonnan:

une femme étendue sur la face 1

mité du bûcher, avec une pièce de bois dans ses mains. Je la soulevai, je l'emportai entre mes bras, et je la déposai sur une des couches que nous avions préparées, j'écartai les longs cheveux qui recouvraient son visage pour m'assurer qu'elle existait encore ; mais ses yeux étaient fermés, et le peu de vie qui restait à ses lèvres convulsives était aussi affreux à voir que la mort... Et, quand Sobiolski eut rapproché de nous la lumière, je sentis que ma vie elle-même allait s'échapper : mes sens se troublèrent, mes jambes défaillirent, mon âme fut près de s'anéantir. Cette femme mourante ou morte, c'était Diana !

« Diana ! Diana ! » m'écriai-je en tombant à genoux auprès d'elle et en portant sa froide main à ma bouche

« Tout s'explique maintenant. — dit Solbioski : — Mario, justement soupçonné de l'enlèvement de mademoiselle de Marsan, n'avait trouvé d'autre moyen de la soustraire aux recherches que de La cacher jusqu'à nouvel ordre dans ces souterrains avec sa femme de compagnie.

Comme des approvisionnements inaccoutumés auraient décelé son secret, il avait multiplié, pour y suppléer, ses petits

ïéo MADEMOISELLE DE MARSAN

voyages à Codroïpo. 11 est mort au retour, et ces deux infortunées sont mortes de faim dans cette prison, où nous allons mourir !...

— Morte ! — repris-je. — Diana n'est pas morte ! Elle vit ! elle ne mourra pas ! La chaleur de ce foyer commence à la ranimer !

— Tant pis ! — répondit amèrement Solbioski. — Hélas! il vaudrait mieux qu'elle fût morte ; nous ne pouvons que prolonger sa triste agonie par des secours cruels. Avec quoi la nourriras-tu r...

— Malédiction du ciel ! — dis-je en me relevant et en parcourant la salle à pas précipités dans un accès de frénésie et d'horreur. — La Providence est donc sourde comme le néant ! Point de salut pour Diana !

— Et point de salut pour nous ! » répéta Solbioski, dont la voix lugubre retentissait sur la mienne comme le répons mélancolique du trappiste : « Frère, il faut mourir 1 »

Mes mains se crispaient, pendantes sur mon habit ; c'était ma redingote de voyage : une des poches repoussa ma main.

' — criai-je avec ivresse, — elle

LA TORRE MALADF.TTA 161

ne mourra pas!... J'ai bien dit qu'elle ne . pouvait pas mourir ! Grâces te soient rendues, Onorina ! Pauvre Onorina, que le ciel te protège ! Mon Dieu, pardonnezmoi ! — Sainte Honorine, priez pour nous !...

— Q.ue dis-tu, mon ami? Le désespoir trouble ta raison ! Ts

toi!...

— Sainte-Honorine, priez pour nous !

Diana ne mourra pas ! Voilà de l'eau, du feu, des vases, — et de la lazagne. »

Ce qui suivit immédiatement n'a pas besoin d'être raconté. Notre étonnement religieux et reconnaissant, nod'amour pour la Providence un méconnue, qui nous envoyait ce bienfait miraculeux ; notre empressement à secourir Diana, nos précautions pour la ramener à la vie par des transitions habilement ménagées et qui n'eussent rien de dangereux, tout cela se comprend mieux que cela ne pourrait jamais — Au bout d'une heure son pouls battait avec lenteur, mais avec régularité ; le sang, ranimé dans ses veines, était remonté à ses lèvres pâles : sa bouche respirait, son cœur palpitait sous ma main, ses yeux s'ouvrirent; elle les promena vaguement

Ib2 MADEMOISELLE DE MARSAV

sur toute l'enceinte, les arrêta un moment sur moi sans montrer de surpris., referma en soupirant.

Je ne devinais que trop ce qu'elle cherché, et je tremblais de deviner ce qu'elle avait compris.

Nos soins se continuèrent autant qu'il le fallait pour nous rassurer sur son œ, et nous oubliâmes alors quelles faibles espérances nous restaient d'entretenir ce souffle fugitif que nous venions de ranimer. L'âme de l'homme se laisse relever dans les circonstances les plus extrêmes par de si trompeuses joies ! Elle a si grand besoin de croire à un lendemain, de se ressaisir d'une illusion, et c'est cela qui fait vivre !

Diana, depuis sa résurrection, avait paru cependant incapable d'articuler une parole. Son regard fixe et morne, qui s'était à demi dégagé des ténèbres de la mort sans perdre cette expression, n'avait pas même réfléchi une pensée, une émotion intérieure. Une seule fois elle pressa ma main en détournant sa bouche des aliments dont elle ne sentait plus le besoin, ferma les yeux de nouveau, mais sans témoigner de douleur, et puis elU dormit.

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