III. Deux indivisibles, s'ils se touchent, se confondent
C'est là une solution toute géométrique. Mais le réel ne dépend pas de
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deux inétendus produiraient un étendu ! — Sans doute, si , comme tout nous porte à le croire, retendue n*est qu'un rapport; un rapport implique au moins deux termes; un système composé, deux indivisibles. — Deux riens sont donc quelque chose I Toujours et nécessairement, lorsqu'il s'agit des riens dont vous parlez et que l'on pourrait appeler relatifs; l'élément, comme tel, ne saurait être de la nature du com-
ridéal : au contraire. Deux indivisibles, s'ils sont impénétrables Tuu k Tautre^ peuvent se toucher sans se confondre.
IV. Dans le carré, la diagonale est incommensurable avec le cdté. Peotr on dire quel nombre d'indivisibles existe dans Tune et dans l'autre ligne?
Non^ sans doute; mais qu'importe? La question n'est pas lA. U existe, disons-nous, de part et d'autre, soit dans la diagonale, soit dans le côté, un certain nombre d'indivisibles; nous ne prétendons pas le connaître. Allons plus loin. La difficulté qu'on nous propose peut se convertir en argument favorable. Si la diagonale est incommensurable avec le côté; c'est qu'aucune longueur, si petite qu'on la suppose, n'est contenue un nombre exact de fois dans la diagonale et dans le côté. Qu'en conclure, sinon que les éléments de ces deux lignes ne sauraient être de» longueurs?
Nous reviendrons sur ce problème des incommensurables, l'un des plus intéressants au point de vue qui nous occupe.
V. Combien faut-il d'indivisibles pour obtenir une longueur donnée? Un nombre déterminé en soi indéterminé pour l'entendement : n <1au8
la réalité, x pour l'esprit. De là ces divisions sans fin^ dans l'abstrait. dans l'idéal.
Voici maintenant quelques-unes des objections d'Euler : L Dans le système de la divisibilité à l'infini, ce mot de dernières particules m'est absolument incompréhensible.
Rien de plus naturel : mais la question est de savoir si le système dont vous parlez, légitime dans l'abstrait ou dans l'indéterminé, est 4^galement rationnel dans le déterminé et le concret
II. « Nos adversaires appellent monades les particules auxquelles ou parvient, dans la division des corps, après qu'on aura continué cette division à l'infini; mais il me semble que c'est autant comme si Ton disait : après qu'on aura achevé une division qui ne finit jamais. »
L'objection est irréfutable, mais elle ne vaut que contre Leibniz et les partisans de la pluralité actuellement infinie dans le réel.
III. Plusieurs points géométriques ne peuvent produire une ligne : plusieurs indivisibles ne produiront pas davantage une grandeur réelle.
C'est confondre la géométrie avec la nature, l'abstrait avec le concret. Rien n'autorise à passer d'un tel principe à une telle conséquence.
lY. Quelle différence établira-t-on entre les esprits et les monades ?
Comme unités, tous les êtres se ressemblent nécessairement. Un être doit être un ou n'être pas; Ens et unum convertuntur. Mais les attributs peuvent différer ; toute différence sera naturellement intensive, au point <le vue où nous nous plaçons. C'est ce qu'admettent d'une façon plus ou moins explicite tous les partisans de la doctrine évolutioniste d'Aristote et de Leibniz.
posé : une armée ne se résout pas en armées, un bataillon en bataillons, un nombre en nombres. — Mais un élément, quel qu'il soit, occupe une portion de Tespace et est divisible comme la portion d'espace qu'il occupe, c'est-à-dire à l'infini. — Votre objection tombe d'elle-même, si l'élément en question n'occupe qu'un point, le point étant, comme l'unité dynamique, une limite. D'ailleurs vous n'avez pas le droit de régler le réel sur le possible et de faire dépendre la matière de l'étendue. C'est l'étendue, on le montrera, qui doit se plier aux exigences de la matière. — Un être inétendu est inconcevable. — Dites inimaginable, ce qui est fort différent. On n'imagine jamais que ce qu'on a vu ; or nous ne voyons que des collections qui, comme telles, sont étendues. De là, pour l'imagination déconcertée, une association invincible et fatalement trompeuse.
A la vérité, le terme inétendu est un terme négatif et une négation ne peut constituer un être. Quelle est donc la nature propre ou l'essence de l'élément? C'est ce que nous allons maintenant rechercher.
Nous partirons d'un fait, celui de l'impénétrabilité physique. Personne ne le conteste, et les divergences ne commencent qu'au moment où il s'agit d'en fixer le sens et d'en préciser la cause. Prenons donc le fait pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut; il nous sera aisé d'établir, comme conséquence de la thèse générale, la vérité d'un second corollaire qu'exprime la proposition suivante :
II. La faculté de réagir réside dans les éléments et dans les éléments seuls.
Un corps susceptible de réaction doit l'être, en effet, ou par ses éléments ou par ses interstices. Or les interstices ne sont que des vides, et, ne pouvant résister, ne peuvent en aucune façon suggérer l'idée de l'impénétrabilité physique. Cette idée a donc sa raison d'être dans les éléments et dans les seuls éléments.
Reste à savoir comment il convient d'interpréter une pareille conclusion. Faut-il admettre, entre les éléments distincts et
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séparés les uns des autres, un pouvoir de répulsion qui, devenant infini au contact, les empêcherait de coïncider? — Ce serait compliquer le problème, sans le résoudre, et multiplier inutilement le nombre des moyens. Que serait-ce que ces puissances occultes tendues entre les unités intégrantes? — De pures virtualités logiques? — Mais de telles virtualités n'existent ni n'agissent. On ne les introduirait dans le monde réel qu'en exhumant les vaines entités de l'école. — Des êtres véritables? — Il est plus simple alors et plus conforme au principe d'économie, de faire des éléments eux-mêmes des forces ou des centres de force : Frustra fît per pluraj quod fieri potest per pauciora.
Qu'est-ce qu'une Force? Ce terme, indispensable au savant comme au métaphysicien, est malheureusement des plus vagues; c'est que, au lieu d'être définie en elle-même, la Force ne l'est presque jamais que par ses effets.
Quantité intensive, elle est néanmoins figurée, en mécanique, à l'aide de symboles étendus et spécialement de lignes. Ces lignes, on le conçoit, représentent plutôt l'effet que la cause, le mouvement possible plutôt que la source du mouvement. Elles ont des longueurs et des directions différentes, selon la durée et le sens du mouvement qu'on suppose emmagasiné à l'état virtuel dans une cause x, qui seule mériterait le nom de Force.
Dans les sciences expérimentales, la Force se définit d'ordinaire par la pression ou la traction, toujours mesurables à l'aide du poids. Mais une telle définition ne saurait satisfaire le philosophe : la pression n'est que l'action de la Force devenue sensible; la traction, qu'un mode particulier du mouvement, c'est-à-dire de la Force manifestée dans l'espace. Qu'au point de vue spécial du savant ces fictions soient utiles, nécessaires même, on ne le nie pas : la science ne devient exacte que lorsqu'elle devient quantitative, et elle ne devient quantitative que par la mesure, qui implique l'étendue. Le physicien devra donc s'attacher de préférence aux manifestations de la Force. La Force dans sa nature intime, la Force nou-
mèney échappant à toute condition d'espace, ne lui serait d'aucun secours.
C'est cependant la Force ainsi conçue que nous devons chercher à définir, ne fût-ce qu'en la distinguant de tout ce qui n'est pas elle. Est-ce une cause? Dans l'usage vulgaire, ce terme est lui-même bien vague; la cause est parfois un agent véritable, parfois une raison abstraite. On dit que la pesanteur est cause de la chute des corps ; or la Pesanteur n'est point un être réel. Au contraire, un corps en met un autre en mouvement : ici, la cause est un agent concret, une vivante et substantielle énergie.
Ce dernier sens est celui qui répond le mieux à l'idée que nous nous faisons de la Force. Les lois physiques, analogues à la loi de pesanteur, ne sont, en dernière analyse, que des modes d'action. La Force véritable, c'est l'action dans son principe, l'action à sa source vive. Autant de forces distinctes dans la nature, autant d'agents réels, ou, au sens le plus large du mot, d'individus.
La Force n'est donc point, ainsi que le suppose le vulgaire, un attribut; c'est une substance véritable, c'est la réalité même, cachée sous des apparences indéfiniment variées.
Leibniz, le premier, a senti et cherché à faire comprendre toute l'importance de cette notion, empruntée à la conscience que nous avons d'agir spontanément et de nous déterminer nous-mêmes. La Force, à ses yeux, n'est point une virtualité morte : elle enveloppe l'effort. Qu'aurait-elle besoin, pour agir, d'un stimulant étranger? Elle est à elle-même son propre ressort, « instar arcûs tensi qui non indiget stimule aliène, sed sola sublatione impedimenti. » Remarquable conception qui nous place au cœur même de la réalité et nous ouvre un jour sur l'absolu !
L'imagination ne saurait s'élever à ces hauteurs; de la Force elle ne connaît que les apparences phénoménales : elle l'assimile donc à un phénomène, et l'attache à une substance inerte, destinée à lui servir de substratum ou de point d'appui. Pour elle, il n'existe au monde que des réalités mortes
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attelées de forces abstraites *. Fragile édifice que la raison renverse en le touchant ! Le prétendu point d*appui résiste ; mais, s'il résiste, c'est lui-même une force ou un système de forces; s'il ne résiste pas, ce n'est que l'ombre d'un être, une chimère, l'illusion d'un rêve.
Ne disons donc pas que les éléments ultimes sont des substances douées de forces : Les Forces seules existent ; leurs vivantes énergies constituent et remplissent l'univers.
À la lumière de cette théorie qu'ont adoptée, outre Leibniz et le dynamisme qui a hérité de sa pensée, des savants comme Ampère, Faraday, Tyndall *, les problèmes cosmologiques s'éclairent et les solutions se simplifient. Partout, dans la nature, qu'elle agisse ou non à distance, l'existence de la Force est constatée. C'est elle qui, visible au travers de ses modes d'action, présente dans les lois qui l'expriment et font sentir son influence aux extrémités de l'espace, appelle les corps vers certains centres, propage au moyen de vibrations, le son dans l'air; la lumière, l'électricité, la chaleur peut-être, dans un fluide plus rapide et plus subtil ; la physique moléculaire la surprend à l'œuvre dans la cohésion , d'invincibles affinités font pressentir, en chimie, sa toute-puissance; vivante dans le végétal, sensible dans l'être animé, elle rayonne avec la pensée dans l'homme.
Nul événement ne lui échappe. Le mécanisme contempo« rain, préoccupé de ramener au mouvement, comme les espèces au genre, les divers groupes de phénomènes naturels, travaille, qu'il le sache ou non, pour elle, et prépare en mé-
1. Telle est l'hypothèse de Buchner, de Moleschott et d*uu certain nombre de matérialistes contemporains.
2. Voir deux conférences de M. Tyndall, 1 une sur la matière et la Force, l'autre sur la Force, traduites de l'anglais par l'abbé Moigno. — Avant Tyndall, Faraday s'était exprimé, au sujet de la Force, en terme? d'une précision qui ne laisse rien à désirer : u Que savons-nous de l'atome, dit-il, en dehors de la force? Vous imaginez un noyau qu ou peut appeler a et vous l'environnez de forces qu'on peut appeler m; pour mon esprit votre noyau a s'évanouit, et la substance consiste dans l'énergie de m. En effet quelle idée pouvons-nous nous former du iioyau indépendamment de son énergie? A quoi rattacher l'imagination d'un a indépendant des forces connues? »
taphysique son règne incontesté. Quelle serait en. effet la raison dernière du mouvement, sinon la Force? La Force explique même le repos, si, comme tout le fait pressentir, le repos n'est qu'un état d'équilibre ; la loi d'inertie, plus active qu'on ne l'imagine d'ordinaire, puisqu'elle éterniserait le mouvement, trouve en elle son principe efficace et son explication définitive*.
Entre la Force et les phénomènes qui la manifestent, on peut admettre, il est vrai, l'existence d'intermédiaires plus ou moins nombreux. Ces intermédiaires ont leur utilité dans la science, car la connaissance du moteur n'exclut pas celle du mécanisme qu'il met en jeu. — De tout temps, deux tendances également nécessaires, bien que divergentes, se sont produites en philosophie; elles se disputent pied à pied le terrain, acharnées à se détruire, bien qu'elles doivent exister ensemble, pour nous rendre sensibles les deux aspects d'une même réalité. Tantôt la pensée humaine s'attache à l'absolu et poursuit dans l'être la Force qui en est l'âme même; tantôt elle se retourne vers le relatif, observe le phénomène, et étudie les instruments auxquels la Force s'applique. L'un des deux points de vue vient, à son heure, corriger et compléter l'autre, si bien que d'approximations en approximations, nous nous faisons une idée de moins en moins imparfaite des choses. Pour ne rappeler que l'époque moderne, le Cartésianisme, plus vaste encore que profond, reste souvent à la surface ; il ne veut voir dans le monde que l'étendue et le mouvement. Avec Leibniz, tout change de face ; l'idée de Force entre en scène
1. On sait quelle curieuse évolution a peu à peu amené MM. A. Bain et H. Spencer à restaurer l'idée de l'activité du moi compromise par l'empirisme. En Angleterre, par un progrès analogue, la notion de Force tend de plus en plus à s'imposer à la science. Nous venons de citer Faraday et Tyndall. — Dans un article de la plus haute importance qu'a récemment publié la Quarterly Review (fév. 1880), et que résume la Revue des cours scient (17 avril 1880), M. Garpenter renonce avec éclat aux idées exposées dans la première édition de son Tfmté de physiologie, et cherche à établir, ■ non seulement que la Force est partout dans la Nature, mais encore que nous en avons une expérience directe. Cette intéressante démonstration vaut à la fois par les faits sur lesquels elle s'appuie et par les autorités qu'elle cite, celles, entre autres, de H. Spencer et de sir J. Herschell.