LE LIEU EN SOI
On demandera comment il est possible d'expliquer dans rentendement la présence d'une notion aussi différente de la réalité que celle de l'étendue idéale ou géométrique. Il est aisé de remonter à son origine et d'en établir la filiation.
Elle a sa raison d'être dans l'imagination, qui elle-même l'emprunte aux sens. Les sens, instruments grossiers, réunissent et condensent en quelques éléments visibles et tangibles des myriades d'éléments réels. La main de Gargantua n'eût pas senti les larges pores d'une éponge : nos mains et, en général, nos organes sont également hors de proportion avec la réalité moléculaire : de là l'impossibilité où nous sommes de nombrer, en les percevant, les parties constitutives des corps, et, par suite, l'illusion presque invincible ducontinu qui masque à nos yeux le déterminé et le discret. Pour la vue, même pour le toucher, un nombre immense, incalculable d'éléments n'est plus qu'un point. Ce point , synthèse d'une multitude d'indivisibles, entrera lui-môme comme élément dans la perception totale : atome de sensation, il se fondra peu à peu dans la série continue des atomes de sensation voisins et semblables, aucun d'entre eux n'ayant au regard de la conscience des contours suffisamment précis et déterminés : la résistance dès lors semblera continue, bien que les groupes atomiques qui lui donnent naissance soient discontinus : ainsi de la couleur et de toutes les autres sen-
réédité Tienne à bout d'une tâche qui ne nous réussit pas... et Ton se demande ce qu'il est possible de répondre, si l'on rejette l'infinité actuelle. — Que l'espace n'existe que dans l'entendement et que nous ne savons rien de l'espace réel? — Nous savons au moins de lui qu'il s'épuise et cela suffit; il est clair à priori qu'un tel espace ne peut être représenté, mais il est également clair que dans son fond inconnu et inconnaissable, il doit être tel que nous puissions le traverser, puisqu'en effet nous le traversons. — Si l'on prétend que la distinction du 7^éel et do Vidéal est ici purement illusoire, c'est dans l'entendement lui-même que la contradiction va descendre, dans l'entendement qui conçoit comme épuisé, toutes les fois qu'il affirme le mouvement, ce qu'il déclare à priori inépuisable. — Pour obtenir une solution, il faut décidément abandonner l'hypothèse du lieu continu; c'est peut-être ce que veut faire entendre M. Renouvier lorsqu'il dit (Revue phiL^ 5» année, u* 6) a qu'il conviendrait de chercher s'il n'existe pas quelque moyen d'attribuer la réalité à l'espace, eu un certain sens honnête de ce mot réalité, qui n'entraîne pas la négation des lois de l'entendement. »
salions étalées sans intervalles ni intermittences quelconques à la surface des choses. C'est alors qu'à son tour Timagination intervient. Elle s'attache au fantôme sensible pour le perpétuer en dehors de la cause qui l'a fait naître ; mais, impuissante à maintenir intacte sous son regard cette ombre d'existence toujours prête à s'évanouir, elle ne se la représente qu'à la condition d*en laisser le dessin plus vague et les lignes plus flottantes. Les nuances disparaissent; les couleurs pâlissent; la résistance s'efface. L'imagination ne peut plus transmettre à l'entendement qu'une froide copie de la réalité vivante, où il est difficile d'apercevoir autre chose que le fond monotone et décoloré de l'étendue. Encore n'est-ce point l'étendue véritable, l'étendue en soi, telle que la raison l'affirme et la définit, mais le résidu de sensations qui, après s'être jouées à sa surface, lui ont transmis le caractère d'indétermination qui leur est propre. Le géomètre essaye d'arrêter ces formes fuyantes , en les fixant dans des cadres exacts. Quoi quïl fasse, le contenu demeure incertain entre les lignes qui le circonscrivent, et son nom véritable est celui que lui donnent les sciences abstraites : l'indéfini.
Ck)mment un tel concept devient, dans la pratique, analogue, sinon adéquat à la réalité des choses, c'est ce que le plan que nous nous sommes imposé nous interdit d'examiner en ce moment ; il sera temps d'aborder cet intéressant et délicat problème, lorsque, après avoir étudié la quantité sous sa forme la plus abstraite, nous aurons à nous demander dans quelle mesure le phénomène pourrait répondre au noumène, l'étendue géométrique au lieu en soi.
La durée en sot on la dnrèe réelle.
La solution proposée pour le lieu en soi s'impose, par analogie, aux quantités de même nature.' La durée réelle n'est donc et ne saurait être pour nous, que la période de temps