UNIVERS. — ESPACE, — TEMPS ET MOUVEMENT
lu Univers.
Deux hypothèses. — Création immédiate. — Création progressive. — Dans les deux cas, l'infinité de l'univers implique contradiction.
2° L'espace, réel ou objectif, ne peut être, dans l'hypothèse du plein, que coétendu aux choses. — Dans l'hypothèse plus vraisemblable du vide, il doit être conçu comme la synthèse des traces actuelles ou possibles de chacun des éléments qui se meuvent dans l'univers. — Quelque supposition qu'on adopte, l'espace réel reste nécessairement fini.
Stuart Miil et le voyage idéal au bout de l'espace réel. — Il ne reste, lorsqu'on est parvenu au terme, que le besoin de l'au-delà, né de liaisons empiriques et subjectives. — Part de vérité qu'enferme Tassociationisme.
Différence entre l'espace réel et l'espace pur. — Si l'espace pur n'est pas une forme à priori de la sensibilité, c'est du moins une notion toute subjective. — Sa parenté étroite avec l'esprit qui l'engendre, aperçue et mise en lumière par Kant. — Que l'espace pur soit une première forme ou un dernier abstrait^ la théorie qu'on doit en faire est la même, parce qu'il n'est plus dans l'un et l'autre cas qu'une loi de l'esprit. — Les deux métaphysiques en sens inverse, l'une objective, l'autre subjective, d'Aristote et de Kant.
Thèse.
a. Bien qu'il dépasse toute conception actuelle, l'espace pur n'implique aucun élément étranger à la pensée.
b. L'espace pur n'est pas, pour cette seule raison qu'il dépasse tonte multiplication idéale, rigoureusement infini.
3" Temps et mouvement.
Conclusions analogues en ce qui concerne le temps et le mouvement.— Ce qu'il faut penser du temps vide et du mouvement éternel.
Il existe, dans la série des divisions dont elle est susceptible, une limite où la quantité réelle expire; telle est du moins la solution que nous imposent d'essentielles exigences
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de la pensée. Faut-il croire, par analogie, qu'au sens de la multiplication la même quantité doit subir une loi semblable, ou peut-elle au contraire, libre dans son essor du côté de 1 immensité, grandir, de progrès en progrès jusqu'à l'infini? Ce problème, symétrique au premier, nous ouvre, sur un terrain déjà aplani, de plus vastes horizons.
Au point de vue du développement de la grandeur, les quantités que nous venons d'étudier prennent avec une physionomie nouvelle des noms nouveaux. La matière, le lieu, la durée deviennent l'Univers, l'Espace et le Temps sans bornes, Si labsolu de la grandeur existe, elles en représentent les divers aspects.
L*aniTerB.
Entre l'univers dans son ensemble et ce monde en réduction que peuplent d'obscurs éléments, entre le macrocosme et le microcosme^ il n'existe, ce semble, qu'une différence d'échelle; les rapports restent les mômes, le cadre seul s'est agrandi. Au lieu d'atomes, des mondes, et pour représenter l'organisation progressive de la matière, des systèmes superposés et toujours plus vastes de planètes^ de soleils, de nébuleuses. L'imagination s'élance au delà encore. Qui sait si cette grandeur qui nous étonne est le dernier mot de la nature? Ne peut-on supposer, au delà de l'univers visible, d^autres univers inconnus de nous, et étages de telle sorte que chacun d'eux, démesurément vaste en comparaison de celui qui le précède, soit pour lui ce que l'infini est pour le néant?
Cependant, si la pensée pénètre la réalité des choses, si « l'auguste et sainte intelligence d rayonne dans l'œuvre qui s'offre à nos yeux, nous n'hésitons point à le dire, une telle conception n'est qu'un rêve. Le monde n'est point une contradiction vivante. Dans le règne de la grancfeur concrète, ce
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qui existe, au regard de la raison, ne peut être que nombre, et ce qui est nombre ne peut être que fini.
Comment, en effet, se représenter l'univers? Est-ce un long et incessant devenir ou une réalité achevée? La nature produit-elle successivement ses créations dans la durée, ou faut-il admettre qu'à l'origine et une fois pour toutes, elle ait répandu dans rimmensité de l'espace les éléments innombrables dont elle dispose? Quelque supposition que l'on fasse, qu'on croie avec le panthéisme de tous les âges que le monde n'est qu'un perpétuel progrès, ou qu'on lui accorde une existence pleine et immobile, la conclusion reste la même : la loi du fini s'impose à l'entendement comme une absolue et invincible nécessité.
Examinons chacune de ces hypothèses. Le penseur qui s'attache à la première ne se contentera pas d'admettre qu'il existe des mondes en voie de formation, mondes dont les éléments dispersés s'agrégeraient peu à peu d'après des lois définies : il affirmera qu^ils émergent sans cesse du néant à l'être ; il ne croira pas seulement au fait d'une évolution progressive, évolution telle que de complication en complication l'hétérogène sorte de l'homogène, la vie de l'organisation, l'intelligence de la vie; il soutiendra que le changement atteint, par delà le phénomène, la réalité; témoin de ces combinaisons éphémères qui produisent et font disparaître à tout moment les formes variées de l'existence, il dira sans doute avec les vieux sages que c'est là « le jeu de Jupiter; » mais il ajoutera aussitôt que « Jupiter, » en multipliant les acteurs, étend chaque jour le théâtre où se déploie son génie, et, curieux de montrer à l'œuvre cette main invisible, il alléguera les mondes produits tout à coup à la lumière, multiplicité confuse d'abord, mais qui se débrouille peu à peu et se résout lentement en pléiades distinctes de soleils.
Qu'une semblable supposition soit ou non compatible avec les données de la: science contemporaine, c'est ce que nous n'avons pas la prétention de décider. Nous ne savons ni ne voulons savoir si ces apparitions soudaines sont dues au long
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voyage des rayons lumineux ou à des créations véritables. Nous passerons même condamnation, si Ton veut, sur ce principe de la conservation de Ténergie, qui, entrevu par Descartes, indiqué par Leibniz, s'est peu à peu fixé dans la science, et semble devoir lui demeurer acquis à titre de postulat. Au point de vue où nous sommes, qu'importe en effet que la quantité de matière soit ou ne soit pas constante dans le monde, et que certaines inductions expérimentales, fondées il est vrai sur des faits précis, aient ou niaient pas, en dehors de notre étroit système, la portée absolue qu'on leur prête! Allons plus loin : consentons à ne point voir ce qu'a d'étrange cet enfantement successif des choses pour qui, cherchant la réalité au delà du phénomène, conçoit la pensée créatrice sous la forme immuable de Téternité. Ces concessions faites, dirons-nous que l'univers qu'on nous propose est véritablement infini? Qu'est-ce donc que cet être qui devient sans cesse, sans se réaliser jamais? L'analyse y démôle deux éléments : au fond, une puissance indéfinie de progrès; à la surface, des réalités en nombre toujours croissant, apparaissant comme autant de couches successives à chaque heure de la durée; où trouver en tout celaTinfini? Les réalités, alors même qu'elles se multiplieraient sans cesse, ne sont-elles pas données à chaque moment? Elles sont donc, à chaque moment, en nombre fini. Quant à la puissance qui les crée, c'est une puissance impuissante qui aspire toujours à Tabsolu sans jamais l'atteindre.
L'hypothèse qui se fonde sur la persistance de la force pour affirmer que tout ce qui doit exister existe, et que le monde est actuellement infini, offre évidemment moins de prise aux objections de la science expérimentale, mais elle succombe d'abord sous celles de la logique. L'univers est composé de parties distinctes ; il est donc soumis à la loi du nombre; mais, d'autre part, il est, par hypothèse, infini; le nombre de ses parties, doit donc être infini lui-même. Flagrante contradiction. Dira-t-on, pour s'y soustraire, que dans les sciences abstraites le nombre infini se conçoit très net-
tement comme supérieur à tout nombre donné? Outre qu*il ne s'agit, dans le cas dont on parle, que d'une infinité relative ', l'abstrait est le domaine propre de la notion qu'on essaye, contre toute raison, d'introduire dans l'étude de la nature. Puisque le monde existe, il faut que lé nombre de ses parties soit réalisé, et dès lors, comment soutenir que ce nombre soit supérieur à tout nombre quel qu'il soit?
L'univers ne peut être pensé que comme fini. Cette conclusion, il faut bien le reconnaître, heurte de front des croyances instinctives qui, fondées ou non, ne se laissent que difficilement entamer. L'affirmation d'un monde limité dans l'espace, outre qu'elle trouble l'imagination rebelle à l'idée de limite, soulève, même au point de vue rationnel, des difficultés assez graves pour que le père du criticisme ait cru pouvoir les mettre en balance avec l'impossibilité radicale du nombre infini. La principale d'entre elles, ou pour mieux dire l'unique, car les autres s'y ramènent aisément, a sa racine dans le principe de raison suffisante dont Leibniz fit l'arme de sa philosophie et au nom duquel il attaqua lui-même les partisans d'un monde fini. Pourquoi, demande-t-on, telle borne plutôt que telle autre? Pourquoi tel lieu choisi dans l'espace , à l'exclusion d'un nombre incalculable d'autres lieux possibles? Comment le vide absolu peut-il servir de limite au monde, et par quel miracle oppose-t-il une résistance efficace à son progrès? Quels rappports sont possibles entre l'être et le non - être, la réalité et le néant ? A quelle distance faut-il imaginer que nous soyons de l'espace enveloppant, et, si cet espace est sans bornes, où sommes-nous, comment vivons-nous, noyés dans une immensité vide, qui semble devoir offrir à l'être un réceptacle infini, mais qui ne lui laisse en réalité aucune place, aucune n'étant à priori préférable et par conséquent éligible?
On a quelquefois tenté de répondre en invoquant l'ingénieuse théorie des mondes semblables •
1. Voir les deux chapitres relatifs à la grandeur mathématique.
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L'imagination, ainsi que Ta fort bien vu Laplace S ne connaît que des rapports; on peut donc, sans inconvénient, supposer que les dimensions des corps croissent ou diminuent en même temps que la longueur des distances qui les séparent et la rapidité des mouvements qui s*y produisent; rien dans ces mondes successifs ne nous paraîtra changé si les relations des choses entre elles demeurent identiques. A un pareil point de vue, demander pourquoi notre univers est borné ici plutôt que là, ce serait ne pas s'entendre soimême, car les mouvements que voient nos "yeux et que le calcul mesure sont indépendants des dimensions absolues de la réalité; nous pouvons, à notre gré, les étendre, sans que rimagination proteste ou que l'expérience soit en défaut; le monde en soi, bien que fini, devient alors aussi grand que la pensée le désire, et nous voyons sans cesse reculer devant nous l'espace vide sur lequel se fonde tonte l'objection.
Hâtons-nous de le dire, une telle solution n'est qu'apparente ; elle ne vaut que dans la sphère du relatif. Lorsque, laissant de côté le phénomène, on s'attache à la réalité des choses, on comprend bien vite que des dimensions absolues doivent être telles ou telles, et que, s'il est toujours loisible à l'entendement de les diminuer ou de les accroître pour expliquer l'apparence sensible, une telle opération n'aflfecte que nous-mêmes et laisse intacte la grandeur concrète. Un monde dix fois, cent fois plus grand que le nôtre, peut paraître toujours semblable, si les rapports des êtres entre eux n'ont pas changé; mais dans la réalité il serait autre, les termes qui constituent ces rapports n'étant plus les mêmes. Et rien ne s'explique mieux. L'unité de mesure qui manque et manquera toujours à la science, existe dans la nature, et cette unité n'a rien d'arbitraire. Cest le couple de contigus qui marque la trace de deux éléments dynamiques liés V^in à Vautre sans intervalle. Un tel couple, disons-nous,