‹ Infini et quantité: Étude sur le concept de l'infini en philosophie et dans les sciencesChapitre 30 sur 63 · Laplace, Exposé du système du monde, liv. FV, ch. xvii · texte numérisé non relu

Laplace, Exposé du système du monde, liv. FV, ch. xvii

est une grandeur fixe, car les deux unités de force auxquelles il sert de points d'attache sont des unités naturelles, toujours et nécessairement les mêmes, puisqu'elles sont indivisibles, dans tous les mondes imaginables. On peut ajouter que c'est là le minimum de l'étendue possible, minimum répété un certain nombre de fois dans un monde donné, quelle que soit la convention que l'on fasse ou l'échelle de proportion qu'on adopte, pour obtenir une évaluation relative de sa grandeur.

Le problème; dans l'absolu, reste donc intact ; mais aussi, dans l'absolu, ce n'est plus à l'imagination à le résoudre. II n'est vraiment redoutable, on va le voir, que parce qu'il froisse d'opiniâtres préjugés. — On demande pourquoi telle limite a été imposée à l'univers et non telle autre. — Pour une raison aussi simple que décisive ; l'univers ne peut échapper à la contradiction que s'il est borné, or, s'il est borné, il faut bien que la borne où il expire soit fixe, autrement, elle ne serait pas. — On ne voit pas pourquoi la borne supposée fixe serait ici plutôt que là, — Quoi de plus naturel? Nous ne savons le tout de rien; il ne faut pas confondre ce qui répugne à l'entendement et ce qui le passe. Pour répondre à une semblable question, il faudrait sortir de l'enceinte des choses créées et pénétrer jusqu'au fond de la pensée créatrice; n'est-ce pas là une ambition déraisonnable? — On ne s'explique pas quelle résistance l'immensité vide oppose à la réalité concrète ; on demande pourquoi et comment le néant limite le progrès de l'être et arrête son expansion. — Question mal posée et qui n'est intelligible que si l'on admet implicitement que le monde a en lui-même la raison de son existence; vous ne pouvez vous représenter comme limité un être qui, possédant la source de l'être, ne rencontrerait en dehors de lui aucun obstacle. Soit; mais le monde est-il l'êtredont vous parlez? Comment l'établir? Si ce qui est multiple est relatif, le monde n'est pas borné du dehors, ce qui serait inintelligible, mais du dedans; il est limité par sa définitioa même, c'est-à-dire par sa nature divisible et contingente.

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L'objection que l'auteur de la Critiqtie se pose à lui-même dans Tantinomie connue, est analogue et prête également le flanc. Quels rapports l'univers entretient-il avec Tespace qui l'entoure? — Aucun, les rapports n'étant possibles qu'entre des êtres réels, et la totalité des êtres étant épuisée avec l'univers. — Fidèle à l'esprit de sa doctrine, Kant conçoit à priori ce qu'il nomme Fespace pur; il le déploie comme une toile immense jusqu'à l'infini et cherche ensuite à y tracer la circonscription du monde. Leibniz ne pensait guère autrement lorsqu'il imaginait , ne fût-ce qu*un instant et dans l'intérêt de sa thèse, un Dieu irrésolu, face à face avec les parties préexistantes d'une étendue toujours et partout identique à elle-même. Faut- il rappeler que ce fond incolore et uniforme de l'être, c'est la faculté sensible qui le rêve; que cette trame, sans métier pour la recevoir, sans fils pour la .tisser, c'est l'imagination qui de sa propre substance la tisse elle-même, œuvre vaine d'un fantastique ouvrier? On objecte qu'à d'autres mondes purement possibles doit répondre dans la pensée créatrice l'idée d'un espace possible comme eux. Nous répondons que cette possibilité est illusoire et purement subjective. La possibilité véritable, on Ta bien dit, ne saurait être affranchie de la considération des conditions mêmes du possible. Si le monde est enfermé dans des limites déterminées, ce ne peut être que pour une raison décisive aux yeux de l'Etre qui ne doit rien à la fantaisie ni à l'arbitraire, et cette raison, quelle qu'elle soit, exclut précisément la possibilité de tout au delà. Qu'on parle donc, l'espace réel épuisé, non d'espace possible, ce serait un non-sens, mais d'espace idéal : la possibilité qu'on allègue n'est, on le verra tout à l'heure, qu'une possibilité de convention, une simple loi de l'entendement projetant hors de lui-même et sans fin ses représentations une fois données. A ce point de vue, mais à ce point de vue seulement, la thèse de Kant nous parait d'une vérité profonde, saisissante. L'espace pur, l'espace intelligible (nous ne parlons pas d'un autre) n'est qu'une forme de la sensibilité humaine ; ce n'est qu'une vision intérieure.

un rêve, le long rêve de nos veilles, que la raison ne parvient pas toujours à dissiper.

On le voit, dans l'inâniment grand comme dans Tinfiniment petit, la raison demeure d'accord avec elle-même ; elle ne se dément jamais. Qu'elle conçoive l'immense univers ou l'invisible atome, elle reste invinciblement attachée à cette formule : ce qui est donné dans le domaine de la grandeur n'est et ne peut être que fini.

L'espace et les antres quantités.

Par conviction ou de guerre lasse, un partisan de l'infini peut céder sur la question de l'infinité du monde ; mais il semble que, s'il s'enferme dans la théorie de l'espace, il y soit comme dans une place forte, soutenu à la fois par la solidité de sa cause et la faveur de l'opinion. Quiconque prétend que l'espace est infini a d'avance pour allié le sens commun. Ce que vaut un tel allié nous le savons, mais nous savons aussi quels obstacles il a suscités à la science : orienté vers le phénomène, il ne nous montre presque jamais que la réalité renversée; cette fois encore, le sens commun se trompe et nous trompe; c'est ce qu'il sera aisé de faire voir.

Notre premier souci doit être d'écarter tout malentendu. L'espace s offre à nous sous deux aspects très différents, tantôt comme réel, tantôt comme imaginaire. Dans le premier cas, il nous est représenté comme le lieu du monde ; dans le second, comme le réceptacle idéal d'une foule d'autres mondes possibles : ici, il semble avoir sa raison d'être hors de nous, dans les corps qui l'habitent ou dans les sphères qui le peuplent ; là, au contraire, il parait ne plus dépendre que de la faculté que nous avons de concevoir sans fin ce que nous avons déjà perçu. Cette distinction, plus d'une fois esquissée, mérite d'être approfondie. Les deux notions que nous opposons l'une à l'autre, sont aussi différentes que le dehors du

l'espace et les autres quantités 1V7

dedans, Vobjet du sujet ; nous nous proposons doue d'établir que la quantité qui répond à la première, déterminée en elle-même, doit être finie, tandis que celle qui répond à la seconde, créée à plaisir par Timagination, peut croître ou décroître à son gré, sans autre loi que la loi de Tindéterminé ou de Tindéfini, qui est celle de l'imagination elle-même '.

Comment se représenter l'espace objectif? On ne saurait . le concevoir en dehors du monde, puisque, par définition, il n'a de réalité que dans le monde, dont il est le lieu ; or le monde se prête à une double conception : on peut croire que la matière qui le compose est compacte, et qu'il est lui-même tout d'une pièce, c'est la vieille hypothèse du plein ; on peut admettre au contraire et avec plus de vraisemblance que la matière est discontinue dans l'espace, ce qui revient à dire que les parties qui la constituent sont séparées par des interstices, c'est l'hypothèse du vide. Selon qu'on adopte l'une ou l'autre, la notion d'espace objective prend une signification différente qu'il importe de déterminer exactement.

Admet- on l'hypothèse du plein , l'espace réel devient aussitôt pour la raison coétendu aux choses. Il n'est en effet que la somme des unités de lieu correspondant, chacune à chacune, aux unités dynamiques qui les occupent : or, dans la supposition où l'on se place, les unités dynamiques sont toutes contiguës et ne laissent entre elles aucun intervalle; il faut donc que les unités de lieu soient toutes occupées, et il devient impossible de trouver, au point de vue de leurs

1. Rappelons qu'uu certain nombre de philosophes ont oxprcssémeut distingué ces deux points de vue. Il est vrai que tous n*out pas attaché à cette distinction une fois faite une égale importance. Ou sait jusqu a quel point elle est formelle et précise dans Aristote, qui trouve dans l'opposition de la puissance et de l'acte un principe de solution si fécond. Descartes parait l'oublier. Leibniz, plus attaché à la tradition, l'aperroit de nouveau, mais assez obscurément. Avec Kant au contraire, elle devient très nette, mais s'exagère au point de donner naissance à une opposition décidée et radicale entre les deux concepts. Hamilton, Mill, Spencer, qui, si indépendants à tant d'égards, suivent sur ce terrain les traces du grand critique, ne reprennent l'antinomie mathématique du fini et de l'infini qu'en se plaçant successivement aux deux points de vue que nous essayons de distinguer.

dimensions absolues, la moindre différence entre le lieu du monde et le monde lui-même. La conclusion qui s'en dégage est certaine, indéniable : le monde réel est fini; il est de toute nécessité que l'espace réel soit également fini.

A vrai dire, nous ne saurions attacher une sérieuse importance à l'hypothèse du plein, qui semble de jour en jour plus étrangère à la science. Descartes devait l'adopter : elle s'impose en effet à quiconque introduit dans l'étude de la matière' la considération toute mathématique du continu *. Leibniz, pour des raisons spéciales, se rangea à l'avis de Descartes 2; mais Newton et ses disciples renversèrent avec des faits cette fragile construction, et la science contemporaine s'est ralliée finalement à leur point de vue, en faisant de l'existence du vide l'indispensable condition du mouvement ^.

Supposons donc que le vide existe. Dans une semblable hypothèse, il n'est plus possible de soutenir que l'espace réel soit coétendu à la matière qui s'y trouve disséminée : on Timagine plutôt comme une trame à la surface de laquelle se dessinent et se jouent de mobiles groupements d'atomes : tous les points ne sont pas occupés, mais tous peuvent l'être et le sont en effet successivement, car le mouvement dans l'ordre dispersé qu'on imagine se produit en tous sens et sous toutes les formes. A ce point de vue, si différent à certains égards du premier, on comprend que la conclusion reste la même : comme l'espace, en aucun point, ne déborde le monde, comme il n'est que la synthèse des traces actuelles ou possibles de chacun des éléments de la matière, il reste nécessairement fini.

Quelque hypothèse que l'on fasse, la loi du fini est donc la

1. On n'ignore pas que, sur ce terrain difficile, l'auteur des Principes eut à lutter péniblement contre les partisans mieux inspirés de Tatomismc épicurien, Hobbes et Gassendi entre autres.

2. Leibniz, toujours préoccupé de donner au monde une excellence et une perfection dignes de Dieu, n'osait y laisser pénétrer le néant sous le nom de vide.

3. Notons quelques exceptions illustres; comme cartésien, Bordas- Demoulin, et, comme mathématicien, Coumot, adoptent l'hypothèse de la continuité dans le réel.

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