‹ Infini et quantité: Étude sur le concept de l'infini en philosophie et dans les sciencesChapitre 3 sur 63 · De cot'pore, cli. VII · texte numérisé non relu

De cot'pore, cli. VII

Tachevé au sens d'Aristote, to TeXetov; c'est Dieu, dans son unité parfaite, affranchi de la loi de quantité. L'absolu occupe donc le sommet de l'être. Au pôle opposé se montre l'indéfini, attribut caractéristique de la grandeur abstraite et du nombre. Il n'a de raison d'être que dans le domaine du possible, domaine de beaucoup inférieur à celui de l'existence, même imparfaite, et il résulte d'un principe de similitude inhérent à l'intelligence, principe en vertu duquel une quantité purement idéale peut toujours s'ajouter à elle-même ou se subdiviser sans fin.

Il est vrai que, parfois, Leibniz semble vouloir restaurer la notion de l'Infini proprement dit dans le monde réel et concret. Mais, sur ce point, il nous fournit lui-même des explications. L'Univers, d'après lui, n'est point composé d'un nombre strictement infini d'unités de force ou de monades, ce qui serait contradictoire; il enferme plutôt une multitude de parties supérieure à tout calcul, supérieure au nombre luimême, seule digne de la puissance divine qui est absolue. Le meilleur des mondes possibles est ainsi soustrait à la loi de quantité, et placé à égale distance du règne de la perfection et de celui des possibilités mathématiques. Telle est du moins l'opinion qu'expose, non sans quelque embarras, le philosophe, lorsque, pressé d'objections, il se croit tenu de nous faire connaître sur ce point le fond de sa pensée K

A l'époque où parut Kant, le problème semblait mûr pour une solution. On pouvait chercher à le dégager des équivoques et des malentendus qui l'encombraient encore, retrouver, dans l'histoire de l'idée qu'il s'agissait de définir, les deux conceptions fondamentales qu'on s'en était faites, et opter finalement entre la théorie cartésienne et celle de presque

1. En dehors de la continuité mathématique et lorsqu'il s'agit du monde réel, voici comment s'exprime Leibniz : « Je pense, à proprement parler, que l'infini formé de parties n'est ni une unité ni un tout. > {Lettres. Des Bosses. Dut., 272.) Et ailleurs : « J'accorde une multitude infinie, mais cette multitude ne fait pas un nombre ou un tout. Elle signifie seulement qu'il existe plus de termes qu'on n'en peut désigner. >• (Lettre à Jean Bernouilli.) Leibnitii et J. Bernouilli commercium philosophicum et mathematicuui. Lausannœ et Genevœ 1745, t. I, p. 440.

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tous les autres penseurs. Kant suivit une voie tout opposée. Il refusa de pénétrer dans le labyrinthe où son génie eût certainement trouvé le fil conducteur ; il fit du problème de. lin fini la citadelle du scepticisme, et, pour atteindre plus sûrement la Raison pure, il chercha à établir que cette notion, son unique raison d'être et son objet propre, n'est rien qu*un décevant mirage, tour à tour, et selon les impressions mobiles de l'âme, réalité et néant. — L'inflniment grand est et n'est pas. — L'inflniment petit est et n'est pas. -- Inconciliables antinomies! A ces hauteurs, l'entendement s'égare, la pensée se retourne contre elle-même; la logique du métaphysicien, prise de vertige, édifie ou détruit à son gré. C'est du moins ce qu'entend nous persuader l'auteur de la Critique j mais la raison humaine n'abdique pas, et la philosophie ne fait halte que pour prendre haleine. En opposant l'une à l'autre les deux théories que nous avons vues successivement régner dans l'histoire, Kant, à notre avis, n'a fait qu'une chose : mettre la Métaphysique en demeure, et préparer le terrain pour une Apologie de la Raison pure.

Depuis l'apparition de la CritiquejOn a plus d'une fois contesté la portée des antinomies. Hegel comprit d'une façon générale que tous ces contrastes devaient se fondre dans l'unité supérieure d'une synthèse rationnelle ; toutefois, après de si vives attaques, Va-priori pur ne pouvait que susciter d'extrêmes défiances. Hamilton affirme que, dans son opinion, la science humaine ne peut s'élever au-dessus du fini. Il faut donc que la foi vienne au secours de la raison défaillante \ Mill hésite. Il inclinerait vers l'infini de grandeur,

1. « Nous pensons qu'en dehors du particulier nous ne pouvons jamais, dans nos plus hautes généralisations, nous élever au-dessus du fini; qut* notre science, soit de Tesprit, soit de la matière, ne peut être que la connaissance des manifestations relatives à umî existence incompréhensible. » (Fragm. de phiL, trad. Peisse, p. 18 et 19.)

« Nous croyons, dit encore Hamilton, au dogme théologique de l'infini. C'est pour nous une nécessité et un devoir d'y croire. » (Voir Stuart Mill,. Philosophie de Hamilton, trad. Gazelles, p. 70.)

La véritable question, ainsi que le fait judicieusement remarquer M. Kenouvier, est toujours de savoir si l'univers, tel que nous le concevons, est ou non composé de grandeurs multipliées ou divisées sans fin.

bien qu'il admette que dans un autre état d'existence nous puissions trouver des bornes à l'espace. Tout pesé, sa pensée reste suspendue et comme en équilibre, sans incliner ni à droite ni à gauche; et le penseur qui ne songeait d'abord qu'à combattre la philosophie toute critique et toute négative de Hamilton, en vient, faute de mieux, à se demander si l'attribut de la grandeur ne serait pas exclusivement une propriété de nos sensations. C'était, après quelques velléités de solution purement rationnelle, retomber dans le mysticisme métaphysique de Kant.

Nous ne voulons tracer qu'une rapide esquisse; il faut donc négliger les' détails. De nos jours, M. Herbert Spencer, cet esprit d'une originalité si puissante, ne fait guère, sur le terrain où nous nous sommes placés, que suivre les traces de Kant et de Hamilton ; nous ne le citons donc que pour mémoire ; mais il serait injuste de ne pas appeler l'attention sur le mouvement d'idées que nous voyons actuellement se produire, et de ne pas faire observer que, grâce à de récents et remarquables travaux, les éléments sont sous la main, tout près à se coordonner comme d'eux-mêmes en vue d'une théorie plus large et plus complète de l'Infini. Dans l'ouvrage qu'il vient de publier sous le titre de Temps et Espace^ M. Shadworth Hodgson cherche à prouver que les propositions contradictoires que le criticisme oppose les unes aux autres sous forme d'antinomies, ne sont nullement affirmées du même et sous le même point de vue. Le principe de contradiction serait donc sauf, et avec lui la raison dont il constitue l'essence. Ainsi les idées dogmatiques que tant d'assauts répétés avaient mises en déroute, s'arrêtent dans leur fuite et se rallient. Le criticisme nouveau semble loin d'y mettre obstacle. L'esprit vigoureux et pénétrant qui a pris à tâche de renouveler en France la philosophie de Kant, M. Renouvier, va demander à la distinction savamment faite du possible et de l'actuel la solution du problème qui nous occupe. Nous suivrons la voie qu'il nous ouvre, satisfaits, pour notre part, de tirer d'un principe aussi fécond toutes les conséquences qu'il renferme.

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Résumons-nous en quelques mots. Avant la Critiqiu't doux théories opposées se trouvent en présence : Kant les met aux prises, mais le choc des antinomies, loin de les détruire Tune, par l'autre, révèle l'infériorité de Tune d'elles, et tout, aujourd'hui, si nous ne sommes dupes de nos espérance», semble promettre une solution.

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