CHAPITRE II
l'imagination et la raison en face du problême
DE l'infini
Leurs solutions sont non seulement différentes, mais opposées. — L'imagination tient pour l'infini de petitesse et de grandeur. — La raison proteste au nom du principe de contradiction qui lui est essentiel. — Cette opposition fondamentale explique les deux mouvements d'idées que signale l'histoire.
Supériorité de la méthode rationnelle. — Nécessité d'écarter les prétendus critères du sens commun et de la négative inconcevable.
On ne saurait trop se tenir en garde, lorsqu'on aborde le problème de l'Infini, contre les préjugés que crée et entretient fatalement l'imagination. C'est dans les spéculations de cet ordre, qu'elle mérite le mieux son nom de « maîtresse d'erreur. »
L'Imagination a un domaine propre, circonscrit, strictement fermé. Son objet est le sensible et l'individuel. L'objet véritable de l'entendement et par conséquent de la science, est l'intelligible, le général. Gomme nous ne pouvons concevoir sans imaginer, à Tidée pure s'attache toujours, dans notre esprit, une image qui, bien qu'indispensable pour la mieux fixer, l'altère. Gomment expliquer la présence de cette image, résidu du sensible, souvenir de la perception disparue, intermédiaire obligé entre l'objet et son concept rationnel? On serait tenté de croire que chaque événement de la vie mentale, au moment où il apparaît, reproduit en abrégé son histoire, ou, si l'on veut, les phases successives du progrès qui
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Ta amené au jour. Comme les individus, les faits ont leur passé, et ceux d'entre les faits qui sont conscients, doivent offrir au regard de Tâme une rapide esquisse des antécédents qui les ont rendus possibles et permettraient, si Ton ose dire, d'en feire l'embryologie. C'est ce qui a lieu en effet : l'objet sensible est la condition de Fimage ; l'image, à son tour, devient la condition de l'idée. La nature, toujours semblable à ellemême dans ses lois essentielles, attache donc l'image à Tidée, comme un vivant trait d'union entre elle et la perception d'où elle est sortie, comme un symbole des degrés successifs de l'évolution gui a dû se produire avant que la pensée pût atteindre le général et s'assimiler les choses en concepts.
Mais il importe de ne pas prendre le change, et de so faire une idée exacte du rôle et de la portée de l'image dans la conception rationnelle. L'image soutient la pensée pure, comme un degré, le degré qui le suit; jamais elle ne lui est adéquate; c'est ce que n'ignore aucun savant. Le géomètre appuie ses spéculations idéales sur le sensible, mais il distingue soigneusement le concept auquel sa raison s'attache, des symboles grossiers qui le représentent aux yeux ; le physicien lui-même cherche à déchiffrer sous les phénomènes l'idée qu'ils voilent; le naturaliste veut lire la pensée du genre dans l'individu qui ne la traduit qu'obscurément. Bref, la science n'a d'autre objet que les principes intelligibles et les lois générales. La vérité une fois obtenue, le savant écarte la perception ou l'image qui a permis de la concevoir, comme ringénieur, ces appuis provisoires, dont, l'œuvre finie, il peut se passer.
Remarquons toutefois que l'imagination ainsi définie est plus utile encore que nuisible au savant. Elle met à sa disposition des formes ou des symboles qui ne sont pas sans analogie avec l'idée conçue. Le triangle sensible tracé à la craie sur le tableau ou à l'encre sur le papier, est du moins une ébauche du triangle idéal. Le cercle dont on aperçoit extérieurement ou intérieurement le dessin, aide à penser, ne fût-ce que par approximation, au cercle idéal, au cercle pur.
De part et d'autre, composition, divisibilité, étendue. Il n'en est plus ainsi, quand il s'agit de ces problèmes supérieurs qui ont pour objet les premiers principes ou les éléments ultimes. Remonter du composé à ses parties constituantes, aller du multiple à Tun, c'est se condamner d'avance à rejeter jusqu'au symbole de l'étendue, au schème habituel de la composition, et peu d'hommes sont capables d'un pareil effort, car rien n'est plus malaisé que de secouer le joug d'habitudes invétérées et vraisemblablement héréditaires. Penser, pour l'immense majorité des hommes disséminés dans l'espace, et pour la presque totalité de ceux qui nous ont précédés dans le temps, est ou a été penser le sensible et l'étendu. Nous devons donc faire une véritable violence à des lois devenues presque fatales. Mais qu'importe? La question véritable se pose ainsi : oui ou non, est-il légitime de résister à des tendances qui peuvent ne paraître invincibles que parce qu'elles se sont fortifiées d'âge en âge, de rompre des associations qui peut-être ne semblent nécessaires que parce qu'elles se sont constamment produites ? En d'autres termes, avons-nous le droit d'affirmer l'un, bien que le représenté soit multiple, le composant ultime et indivisible, bien que l'image reste étendue ?
Ne préjugeons pour le moment aucune solution ; aussi bien ne pourrions-nous le faire sans entrer dans le vif de la thèse; mais établissons fermement ce principe que, si la raison dont l'axiome de contradiction est le ressort véritable nous impose la loi de ramener le composé au simple, entre le composé sensible, indispensable en tout état de cause à l'imagination, et l'unité pure exigée par la raison, le choix du philosophe ne saurait être un moment douteux. Nous l'avons fait observer déjà, l'image, bien qu'à certains égards analogue à l'idée, détruit ou tend à détruire partiellement le concept qu'elle exprime. Ainsi, au premier degré de l'évolution intellectuelle, à ces hauteurs moyennes qu'habite la science, le général est figuré dans l'esprit par le particulier, qui, comme tel, en est l'absolue négation. Toutefois le savant
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lie saurait hésiter, et, de &it, il n'hésite jamais entre le particulier qu'il nie et le général qu'il affirme. La proposition, par exemple, d'après laquelle c un prisme triangulaire est triple de toute pyramide de même base et de même hauteur d, est généralement vraie, et dépasse le symbole sensible qu'on imagine, de toute la distance qui sépare l'abstrait du réel, l'intelligible du sensible, l'indéfini du fini. Au degré supérieur du progrès de la pensée, à la hauteur de ces généralités qui enveloppent, outre les faits, les lois elles-mêmes, le même phénomène se reproduit plus frappant encore. Les premiers principes, dans l'ordre de la génération de l'être, les derniers éléments, au point de vue de la division des réalités concrètes, sont et doivent être autant d'unités absolues. L'imagination sera donc aussi rebelle à la représentation de ces unités en métaphysique, qu'à celle de l'idée g^érale dans la science. Le philosophe devra-t-il plus que le savant se préoccuper de cette contradiction? Nullement. La différence est-elle donc plus grande entre le composé et le simple, qu'entre le particulier et le général? De part et d'autre, la négation suit l'affirmation : l'opposition est absolue. Une réserve, néanmoins, est nécessaire. Entre la loi et le fait, opposés comme le général au particulier, il existe une harmonie, mieux encore, une étroite parenté, s'il est vrai que l'un ne puisse se passer de l'autre. Les mêmes relations unissent le composé au simple, et il n'est pas besoin de lon« gués réfiexions pour comprendre que, bien que ces deux termes aient un sens contraire, le premier implique le second. Un des préjugés les plus répandus est celui qui nous porte à croire que tout composé est formé d'éléments qui lui ressemblent. Une des antinomies de Kant, la seconde, n'a d'autre fondement que cette hypothèse; un espace, d'après le célèbre critique, ne saurait être formé que d'espaces. Telle fut aussi l'opinion de Descartes et de Pascal; telle doit être l'opinion de tout esprit géométrique, porté à confondre le lieu en soi avec l'étendue purement abstraite. Mais revenons au préjugé commun. Nul principe n'est moins fondé en rai-
son : seule, Tassociatioii habituelle l'explique. La science, à ce point de vue comme à tant d'autres, corrige sans cesse, mais sans la détruire, Terreur née de la connaissance sensible . Le chimiste , par exemple , nous apprend que les derniers éléments de l'eau ne sont pas de l'eau, et d'une façon générale que les propriétés des parties intégrantes dans une combinaison quelconque, loin de s'ajouter, disparaissent pour faire place à des propriétés nouvelles. — On nous fait observer, il est vrai, que, si différentes du tout que soient les parties, elles demeurent étendues et divisibles; ainsi l'hydrogène, l'oxygène, n'ont avec l'eau qu'un trait de ressemblance, mais il est essentiel : comme l'eau, ils occupent une portion de l'étendue, comme elle, ils se résolvent en parties, comme elle, ils sont susceptibles de manifester leur présence, et de laisser d'eux dans la pensée un schème ou une image. Ne sont-ce pas là les signes mêmes de la réalité? — De la réalité sensible, soit, non de la réalité absolue et véritable. La réalité sensible, celle du toucher et de la vue, est faite d'éléments et d'interstices, d'être et de néant. La réalité véritable se ramène aux seuls éléments qui la constituent, et ces éléments ne sauraient être étendus, s'ils sont réellelement indivisibles et élémentaires. Que l'oxygène , que l'hydrogène occupent une certaine portion de l'espace, rien de plus naturel : composants de l'eau, ils sont eux-mêmes composés ; il doit donc y avoir, au moins à ce point de vue, analogie entre le facteur et le produit ; mais Télément ultime, l'élément métaphysique , s'il existe (et comment supposer «qu'il n'existe pas?), est, par hypothèse, sans composition possible ; le principe de contradiction lui-même exige donc qu'il ne soit plus divisible, et par conséquent plus étendu. Lorsqu'entre les facteurs et le produit la dernière analogie disparaît, pourquoi vouloir que les propriétés conservent quelque chose de semblable? La raison, dans ce cas, bien loin de se contredire, maintient énergiquement son accord avec elle-même, sans se laisser troubler par . l'image, issue des apparences sensibles et ouvrière d'erreur.
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Pendant que rimagination toujours orientée vers le sensible et rétendu se refuse à concevoir Télément métaphysique, elle nous emporte, contrairement aux exigences légitimes de la raison, vers Pinfiniment grand, qu'elle affirme sans jamais parvenir à l'embrasser. Pour tout homme qui n'a pas l'habitude de spéculer sur ces matières, Timmense, c'est l'infini. Nos rêves, d'abord vaincus par la réalité, prennent une sorte de revanche sur la réalité même, et l'exagèrent sans fin. Ne pouvons-nous imaginer un nombre de sphères double, triple, décuple de celui que l'astronome constate? Le ressort de l'imagination, une fois forcé, ne revient plus sur lui-même. Nous n'avions osé rêver ce qui est ; nous rêvons sans fin ni trêve ce qui n'est pas. Le sensible appelle le sensible ; la représentation, la représentation. Au delà, toujours au delà! Rien de plus poétique que ces pages inspirées, où Pascal, étalant à nos yeux le spectacle d'un univers sans bornes, nous donne le vertige de l'infini. Nos conceptions s'enflent; la nature les dépasse ; après avoir franchi en pensée espaces et mondes, nous croyons enfin entrevoir la Umite, elle recule encore : la circonférence n'est nulle part. Illusion du génie qui fait le monde sur le modèle de sa pensée et que fascinent ses propres créations 1
Les propositions que nous cherchons à établir excluent ces entraînements de la fantaisie qu'on ne confond que trop souvent avec le sens commun. Si le sens commun est le sens du vulgaire, il faut résolument le proscrire dans les spéculations scientifiques; sinon, qu'il donne ses titres, et l'on verra qu'il ne peut utilement se réclamer que de la raison, dont il doit subir les exigences.
Le sens commun écarté, faut-il accepter comme critère le principe plus récent de l'inconcevabiUté de la négative? Il est aisé de montrer que cette formule, proposée et mise en honneur par une école contemporaine, n'est guère que la formule écossaise du sens commun, rajeunie et continuée sous un autre nom dans l'histoire; également vague, elle masque le même malentendu. Que faut-il appeler inconce
vable? Ce que nous ne saurions nous représenter? Mais il est de^ choses que Ton conçoit très nettement et que Ton ne se représente pas. La netteté de l'image est même presque toujours en raison inverse de la netteté de l'idée, car, plus le dessin du schème sensible est précis, moins le concept qu'il recouvre et que la raison doit en dégager est distinct. L'inconcevable, en ce cas, ne serait donc, à proprement parler, que l'inimaginable. Comment alors le définir? Est-ce Tobstacle qu'oppose à une croyance le préjugé fondé sur de longues habitudes d'esprit, sur des associations familières? Mais un tel obstacle a ses limites. Il est des faits avérés et scientifiquement établis, qui ont passé longtemps pour d'inconcevables hypothèses. Nous croyons aujourd'hui sans hésiter à l'existence des antipodes et au mouvement de la terre ; les objections du temps passé nous semblent futiles et n'ont plus sur nous aucune prise. Pourquoi? C'est que, si puissant qu'ait été le préjugé sensible, la raison a fini par le vaincre, comme elle vaincra peu à peu le préjugé, vivace encore aujourd'hui, qui porte le vulgaire à croire que les objets sapides, odorants ou colorés, sont en eux-mêmes ce qu'ils nous paraissent. Les sens nous trompent constamment; la mission de la science est de restaurer la vérité compromise par leur témoignage. Dans un but d'utilité pratique immédiate, ils renversent, dirait-on, la réalité ; la raison, lentement mais sûrement la redresse, et nous la fait connaître, au point de vue spéculatif, telle qu'elle est. « Il semble que nous soyons traités par la nature, dit un savant anglais contemporain, comme ces enfants que leurs nourrices font tourner dans leurs bras et qui croient que la chambre tourne autour d'eux. » L'illusion dure tant que leur raison reste endormie ; dès qu'elle s'éveille, l'erreur disparaît. — C'est là l'histoire de tout préjugé sensible. Nous éprouvons une invincible propension à croire, que l'objet de notre croyance soit intelligible ou non. L'inconcevable n'est bien souvent que l'incroyable.
Quelquefois cependant , nous appelons inconcevable une
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proposition dont les deux termes ne sauraient, quelque eiTort que nous fassions , être unis dans la conscience. N*e8t-ce pas là le critérium que nous cherchons? Craignons encore l'équivoque. Il peut se faire que Tesprit soit impuissant à unir deux termes dont les rapports lui échappent, sans que pour cela ces termes s'excluent; l'impossibilité d'aOirmer n'est pas la nécessité de nier. L'esprit humain a des bornes qu'il ne peut franchir; ce n'est qu'en deçà de ces bornes qu'il exerce légitimement son pouvoir essentiel, fondé sur le principe de contradiction.
Le terme inconcevable devrait être banni de la logique comme susceptible de trop d'interprétations diverses. Nous lui substituerons le terme inintelligible. Est inintelligible une proposition, quelle qu'elle soit, dont les termes sont logiquement incompatibles, une proposition telle enfin que nous concevions très nettement qu'une pensée capable de la concevoir se détruirait. Il est inintelligible que c deux et deux fassent cinq x> ou que « entre deux points le plus court chemin soit une courbe. ^ Dire oui et non de la même chose, en même temps et sous le même point de vue , c'est se contredire, et, pour l'entendement, la contradiction, c'est la mort.
Le principe de contradiction, il est vrai, ne nous conduit au but que par des chemins détournés ; la méthode qui consiste à nier l'existence simultanée des contraires n atteint la vérité que par voie d'éliminations successives. — Nous le reconnaissons, mais dans les spéculations qui ont pour objet l'absolu, nul autre procédé n'est possible. — L'être caché que Kant appelait noumène ne se révèle à nous que sous certaines conditions qui sont les lois mêmes de l'intuition sensible, et qui nécessairement l'altèrent. Chercher à soulever le voile qui nous le dérobe, c'est s'engager par avance à le poursuivre, s'il se peut, au delà de la représentation grossière qui nous en est donnée, et à affirmer de lui certains attributs jju'il serait puéril de vouloir imaginerai Si savante qu'elle puisse être, jamais une théorie rationnelle ne mettra sous nos yeux la chose en soi ; c'est que la chose en soi est et sera toujours
rebelle aux conditions subjectives qui la rendraient saisissable. Demander, comme on le fait parfois au philosophe, de rendre sensibles les principes dont il affirme l'existence, c'est lui demander l'impossible, c'est le condamner à rendre l'absolu relatif. Étrange prétention que celle du vulgaire ! On prie le métaphysicien de donner une figure à des parties que l'on suppose élémentaires, et, s'il refuse, on dit que ses spéculations ne se conçoivent pas ! Nous croyons, pour notre part, que rien n'existe réellement qui puisse être représenté à l'imagination ou aux sens. Ce sont les collections qui sont visibles et tangibles; et une collection, en dehors des éléments qui la constituent, est une abstraction pure et simple.
Résumons notre pensée : Le phénomène se représente ou se conçoit, mais nous n'avons d'autre chance d'atteindre le noumène que celle qui nous est offerte par la méthode d'exclusion dont nous venons de parler. En face de ces éléments ultimes de la réalité que l'intuition sensible doit désespérer d'atteindre, il ne nous reste qu'une chose à faire : retrancher de leur définition tout ce que nous contraint d'en retrancher le principe de contradiction, dernier mais solide appui de la pensée.
Fondés sur ce principe, nous nous proposons d'établir que le Réel et l'Infini sont deux termes contradictoires et conséquemment :
1® Que le fini qualifie nécessairement le concret ;
2° Que, sous certaines conditions, l'indéfini se conçoit comme l'attribut de l'abstrait.