‹ Infini et quantité: Étude sur le concept de l'infini en philosophie et dans les sciencesChapitre 32 sur 63 · Philosophie de ttamilton, trad. Gazelles, p. 94 et 9o · texte numérisé non relu

Philosophie de ttamilton, trad. Gazelles, p. 94 et 9o

de la connaissance, il y a en chacun de nous deux hommes, oserions-nous dire avec le poète : Tun, plongé dans le monde des phénomènes, ne veut croire qu'à ce qu'il voit et à ce qu'il touche; l'autre, encore à l'état d'ébauche, mais destiné à toujours grandir, proteste contre l'opinion et crée la science, qui ne se fonde que sur les ruines du préjugé. — Ecartons toute métaphore. — La raison a ceci d'éminent dans notre infirme nature, qu'elle seule peut soulever un coin du voile qui nous cache la réalité des choses. Elle assiste, indépendante, à la naissance des liaisons empiriques avec lesquelles il nous faut vivre; elle les voit se fortifier par l'habitude; mais, sachant d'où elles viennent et ce qu'elles valent, elle leur refuse, à bon droit, toute portée objective. Que le sensible nous soit pratiquement utile, nul ne le conteste; mais au-dessus de l'action est la science pure, comme au-dessus de l'imagination la raison. La raison peut donc nous transporter aux confins de l'univers. Parvenue au terme, — et pour y parvenir un instant lui suffit, — elle reconnaît que le besoin de r« au delà », ressort si utile avant que la limite soit atteinte, n'a plus d'objet lorsque tout « au delà » cesse; elle affirme donc que les bornes du monde doivent être aussi les bornes de l'espace réel, et, pour en décider ainsi, elle n'a nul besoin d'impressions d'un ordre nouveau; il lui suffit de demeurer fermement dans l'hypothèse où elle se place ; alors elle voit sans peine que, là où les réalités expirent, les impressions doivent, à leur tour, disparaître, et avec elles les rapports idéaux qu'elles déterminent.

On s'explique néanmoins comment l'illusion de l'espace infini est possible. Nous confondons presque toujours l'espace réel et l'espace pur. Le premier, le seul qui mérite le nom d'espace, trouve sa raison d'être et sa forme propre dans la réalité étendue et divisible avec laquelle il fait corps, tandis que l'espace pur ne peut plus avoir d'autre forme que celle de la pensée qui le pénètre et qui l'absorbe. C'est l'espace pur qu'on déclare, à priori, infini et nécessaire; encore cette nécessité et cette infinité n'ont-elles,

l'espace et les autres quantités m

nous espérons le faire voir, rien de rigoureux ni d'absolu *. L'espace, d'après l'auteur de la Critique, est nécessaire : c'est là, dit Kant, l'attribut essentiel qui le caractérise et le définit. Soit; mais de quelle nature est la nécessité dont on parle? — On soutient que rien ne peut être représenté à l'esprit que dans le cadre qu'une telle forme impose k l'intuition. — A ne tenir compte que de cette exigence de l'entendement, la nécessité de l'espace semblera purement hypothétique, car ce n'est que dans le cas où une représentation est donnée que la forme idéale de l'étendue paraît nécessaire. — On insiste : nous pouvons retrancher du champ de la vision intérieure une représentation quelconque, et néanmoins l'espace demeure ; le dessin a disparu, le cadre est resté; les caractères se sont effacés, la tablette intérieure apparaît encore nue et rase, toute prête à en recevoir d'autres : comment nier le fait, et s'il existe, comment refuser d'admettre avec Kant qu'il s'agit bien cette fois d'une nécessité absolue? — Serrons de plus près le problème ; fixons nos regards sur ce fond uniforme de Tespace que l'on prétend vide de toute apparence phénoménale. Qu'est-ce donc que ce cadre qui le circonscrit, et qui recule lorsque je l'étends ? Qu'est-ce que ce prolongement de zones successives qui, s'élargissant toujours, s'enveloppent les unes les autres et marquent comme les bonds de ma pensée vers rinfini ? Pourquoi, en deçà de ces fuyantes limites, le vague fourmillement de points si nombreux et si serrés qu'on dirait le tissu à demi visible d'une immense toile ? Comment expliquer enfin que, sous peine de ne penser à rien en pensant à l'espace pur, je sois contraint d'y apercevoir des lignes, d'y distinguer des traces, d'y démêler des parties? N'en doutons pas, à l'insu du célèbre critique, la représentation sous une forme plus effacée et plus abstraite s'est glissée dans le champ de l'espace vide; ce n'est plus, il est vrai, que le spectre de la réalité, mais Tceil intérieur devine encore ses formes et

1. L^objet spécial de ce chapitre est Tespace réel; mais il nous semble difficile d'en donner une idée complète, si nous ne lui opposons l'espace pur.

entrevoit ses éléments : et rien n'est plus naturel. Se pourrait-il, ainsi que l'a fait observer Spencer, que l'espace fût à la fois condition et objet de conscience? S'il n'est qu'une forme intérieure, un instrument de la pensée, il ne saurait être pensé lui-même; s'il est, au contraire, véritablement représenté, il doit, comme tout objet de représentation, se dédoubler en matière et en forme, la matière n'étant autre que les traits de la réalité multiple et divisible conservés par la mémoire; la forme, que l'unité vivante de l'esprit reliant en un système d'étroits rapports les parties diffuses de la matière. Et qu'on ne dise pas que le dessin confus des choses apparaît au sein d'un espace vide déjà conçu en luimême; nous en appelons à l'observation intérieure; un tel espace n'est conçu ni avant ni après quelque représentation que ce soit; il n'est absolument pas conçu. Pour donner prise à la pensée, il doit se résoudre en rapports; et les rapports eux-mêmes ne sont intelligibles que par les termes qui les constituent ou les points de repère qui les déterminent. Que faut-il conclure de là, sinon que la nécessité de l'espace idéal existe, mais n'est qu'hypothétique? Les relations qui le constituent ne sont pensées que sous la condition de certains « supports intelligibles, » nécessaires à ces relations elles-mêmes.

On suppose encore que l'espace pur est rigoureusement infini. Lorsqu'on veut le prouver, voici d'ordinaire comment on procède : Essayez, dit-on, d'épuiser par la pensée le vide immense qui enveloppe le monde, vous ne pourrez y parvenir ; la limite que vous poursuivez recule ; vos progrès, si multipliés qu'ils soient, sont toujours éludés par une réalité qui fournit sans cesse : or de quel nom appeler une réalité semblable ? Une grandeur que nulle évolution ne peut atteindre n'est-élle pas, au sens le plus juste du terme, infinie ? Qu'est-ce donc que l'infini, sinon la limite certaine, mais inaccessible d'une quantité toujours croissante?

On fait remarquer d'ailleurs que, si l'espace pur est, comme nous le prétendons, une fonction de la pensée, il est inexplicable qu'il déborde la pensée. Quoi ! l'entendement est censé le

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