Nouv, ess, sur VEnU hum., chap. xvii
démontrer. Les écoles ont voulu dire cela en admettant un infini syncatégorimatique. Le vrai infini à la rigueur n'est que dans Tabsolu qui est antérieur à toute composition et n'est point formé par l'addition des parties.
a Philalèthe. Nous avons cru que la puissance qu'a l'esprit d'étendre sans fin son idée de l'espace par de nouvelles additions étant toujours la même, c'est de là qu'il tire l'idée d'un espace infini.
c( Théophile. Il est bon d'ajouter que c'est parce qu'on voit que la même raison subsiste toujours. Prenons une ligne droite et prolongeons-la, en sorte qu'elle soit double de la première. Il est clair que la seconde, étant parfaitement semblable à la première, peut être doublée ; de même pour avoir la troisième, qui est encore semblable aux précédentes; et, la même raison ayant toujours lieu, il n'est jamais possible qu'on soit arrêté. Ainsi la ligne peut être prolongée à l'infini, de sorte que la considération de l'infini vient de celle de la similitude ou de la même raison, et son origine est la même avec celle des vérités universelles et nécessaires. Cela fait voir comment ce qui donne de Taccomplissement à la conception de cette idée se trouve en nous-mêmes et ne saurait venir des expériences des sens, tout comme les vérités nécessaires ne sauraient être prouvées ni par Tinduction ni par les sens. L'idée de l'absolu est en nous intérieurement comme celle de l'être. Ces absolus ne sont autre chose que les attributs de Dieu, et l'on peut dire qu'ils ne sont pas moins la source des idées, que Dieu est en lui-même le principe des êtres. L'idée de l'absolu par rapport à Tespace n'est autre que celle de l'immensité de Dieu, et ainsi des autres. Mais on se trompe, en voulant imaginer un espace absolu qui soit un tout infini composé de parties; il n'y a rien de tel. C'est une notion qui implique contradiction, et ces touts infinis et leurs opposés infiniment petits ne sont de mise que dans le calcul des géomètres, tout comme les racines imaginaires de l'algèbre. »
INFINI BT CONCEPTS DB L'BNTENDBMBNT 223
Encore une fois, la pensée intime de Leibniz ne peut faire en ce qui concerne la quantité, l'objet d'un doute ; composée de parties distinctes les unes des autres, la grandeur ne saurait au sens rigoureux du terme être appelée infinie, car le nombre infini implique ; pourtant elle est inépuisable. Dans l'abstrait, il est toujours possible d'ajouter le nombre au nombre sans jamais rencontrer la borne, qui ferait de la quantité croissante un tout achevé, un système clos ; et Texpllcation en est aisée : « c'est, dit l'auteur des Nouveaux essais, que la même raison d'ajouter subsiste toujours. » Vue profondé et qu'il eût suffi d'étendre, pour obtenir la solution du problème dans son ensemble.! Au fond, pour Leibniz comme pour Locke, l'idée de l'indéfini est loin d'être une notion toute faite, une notion inscrite dans Tâme comme l'édit sur l'album du préteur ; c'est un concept lentement élaboré , au sein duquel il est aisé de démêler deux éléments distincts : d'une part, la quantité abstraite qui en est comme la matière et qui déjà présuppose un exercice assez long, bien que souvent inconscient, de la faculté discursive ; de Tautre, le sentiment plus ou moins confus du pouvoir que nous avons, dans l'abstrait, d'ajouter toujours le même au même, sentiment qui résulte, à n'en pas douter, de cette considération que l'abstrait privé de tout ressort se prête à toute combinaison et ne relève plus que de l'esprit.
Voilà ce qu'a fort bien vu Leibniz en traitant de la grandeur mathématique, et il semble légitime d'en conclure qu'il eût sans répugnance étendu à la notion, la théorie qu'il croyait vraie de la quantité ou du nombre ; la logique de sa doctrine l'eût sans doute conduit peu à peu à l'analyse que l'on propose, analyse qui fait de tout concept, quel qu'il soit, une forme de l'indéfini et une conséquence du principe de similitude.
Nous devons toutefois faire une réserve. Où l'auteur des Nouveaux essais nous paraît manquer au principe (Téconomie, c'est lorsqu'il fait de la considération de la similitude ou de la même raison une de ces vérités nécessaires qui trouvent leur suprême explication en Dieu lui-même. Si nous com-
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prenons bien la pensée du philosophe, la loi qui, dans Tabtrait, nous emporte sans fin de progrès en progrès, n'est pas seulement une exigence subjective de l'esprit, c'est un principe éternel et absolu, qui, à ce double titre, relève d'une raison supérieure à la nôtre et réside dès l'origine, au sein d'une pensée éternelle et absolue comme lui. £n un sens, rien ne nous semble moins contestable. U est certain que les lois de Tesprit aussi bien que celles de la matière doivent avoir leur dernière et définitive raison dans la cause transcendante de la matière et de l'esprit ; mais c'est là un problème de métaphysique pure, qui vient ici mal à propos compliquer le problème psychologique que nous avons à résoudre, et il est permis d^'ajbuter que, si l'on n'a pour placer en Dieu la loi dont il s'agit, d'autres raisons que les caractères de nécessité et d'universalité qu'on lui attribue, le plus sage est de renoncer à cette prétention ; une telle nécessité, en effet, n'est qu'hypothétique et l'universalité dont on parle n'est que relative à certaines données ; hors de l'abstrait, elle n'aurait pas de sens. Pourquoi donc chercher si haut et si loin une explication qui se trouve à notre portée, puisque nous la rencontrons en nous-mêmes , dans la définition ou, pour mieux dire, dans la constitution essentielle de Tentendement humain?
On peut établir à priori et comme un principe supérieur à la discussion, que toute intelligence, dès qu'elle est posée comme, telle, est posée avec le désir fondamental qui la constitue; or par définition ce désir n'est et ne peut être autre que celui de réduire à ses lois propres les matériaux qu'elle cherche à s'assimiler, en d'autres termes, de rendre tout objet de pensée intelligible. Il en est de l'intelligence comme de tout autre pouvoir, son besoin essentiel est de s'exercer; mais comment s'exercerait-elle si elle n'imprimait sur la matière de la connaissance la marque de sa nature propre? De là une double tendance aujourd'hui constatée par tous ceux qui, ayant souci des choses de l'esprit, ont soumis à une analyse rigoureuse les vérités qu'on est convenu, dans l'école,
d'appeler premières; Tune consiste à demander à tout événement sa raison d*être, à tout phénomène sa cause ; Tautre oblige la pensée à ne jamais se contredire ou, ce qui revient au même, à ne jamais affirmer et nier à la fois la même chose sous le même rapport. Ces deux lois peuvent se ramener Tune à l'autre, parce que toutes deux sont l'expression d'une même nécessité inhérente à l'entendement. Poursuivre l'intelligible, n'est-ce pas en même temps rejeter ce qui est contradictoire? Et une intelligence qui se contredirait sans scrupule ne ferait-elle pas fi des conditions mêmes de l'intelligibilité, en résistant à sa loi essentielle?
S'il en est ainsi, on concevra sans peine que l'entendement produise de lui-même, et tire de son propre fonds, la notion à première vue si mystérieuse de l'indéfini, dès que l'abstrait lui est donné comme matière. Serait il donc intelligible qu'il traitât un pur concept comme une chose réelle, que, par suite, il le supposât rebelle aux additions mentales dont il est toujours susceptible ? Serait- il intelligible qu'au delà des additions par lui effectuées il ne conçût pas la possibilité d'additions nouvelles, le pouvoir d'ajouter le même au même subsistant toujours, et le sentiment de ce pouvoir ne devant jamais manquer à une intelligence qui par définition se connaît ?
On s'explique alors non seulement l'apparition de cet indéfini tout subjectif dans le champ de la pensée, mais encore l'illusion d'optique qui fait que nous projetons au dehors cette virtualité intérieure comme une sorte de cadre apte à recevoir toute quantité abstraite ou tout concept; nous avons ainsi comme le mirage de l'a priori. On a dit de la psychologie critique que c'est une psychologie d'adulte, et rien n'est plus vrai ; occupé à énumérer les formes typiques dans lesquelles viennent se mouler toutes nos pensées, Kant oublie trop l'ouvrier intérieur qui pour créer chacune d'elles n'a eu besoin que d'une matière préexistante et de son art propre. En un sens, toutefois, le criticisme a raison. Que les catégories qu'il nous propose soient ou non primitives et, au
sens rigoureux du terme, innées, il n'en est pas moins nécessaire de les attribuer au sujet pensant, qui à tout le moins les a fait siennes en leur imposant sa loi essentielle. Une seule réserve est importante : les catégories, devrait-on dire, ne naissent pas en nous et avec nous, elles naissent de nous, par le progrès spontané de la raison. Cette concession obtenue, pourquoi ne pas reconnaître, avec l'illustre critique, que tout ce qui passe l'expérience relève de l'entendement luimême et participe de sa nature? Il nous suffit que l'entendement soit, non une faculté oisive et distribuée dès l'origine en compartiments d'une symétrie mathématique, mais un pouvoir actif, industrieux, occupé dès les premiers jours de l'existence, aux clartés obscures d'une conscience à peine éveillée, à créer, selon les groupes de faits qui se présentent, des cadres où la main d'un ouvrier unique se reconnaît à l'unité même du procédé.