‹ Infini et quantité: Étude sur le concept de l'infini en philosophie et dans les sciencesChapitre 57 sur 63 · LES OPÉRATIONS INTELLECTUELLES · texte numérisé non relu

LES OPÉRATIONS INTELLECTUELLES

La déduction et Tinductiou ramenées, comme toutes les opérations primitives de rintelligencBy à la loi de Tindéfini et au principe fondamental d'intelligibiUté.

Hiérarchie des opérati^s primitives. — Sensation. — Perception. — Association. — Raison. — Déduction. — Ses deux formes. — Induction. "^ Ses deux facteurs.

Des analyses qui précèdent se dégagent les conclusions suivantes :

lo Aucune notion générale n'enveloppe Tinfini; ce concept se ramène %\i concept de l'indéfini, qu'on peut regarder comme le complément naturel et comme la forme de toute notion purement abstrsûte.

2"* Le concept de Tindéfini se résout à son tour dans la loi d'intelligibilité, et la loi d'intelligibilité dans la définition de rintelligence, seule innée à elle-même, ainsi que l'avait pressenti Leibniz.

En mettant à nu cette exigence essentielle et primordiale de l'entendement, nous avons rencontré le maître ressort, le premier ou plutôt l'unique moteur de la vie intellectuelle tout entière ; c'est ce qu'il sera aisé d'établir dans le présent chapitre. Il ne nous semble nullement superflu de faire voir que l'idée de Tindéfini entretient des relations de parenté étroite avec toutes les autres, que les mêmes éléments la constituent, qu'enfin le principe qui l'explique explique en même temps

toutes les fonctions primitives ou dérivées de l'intelligence : opérations psychologiques et logiques, résultent en effet, au même titre que la notion qui nous occupe, de cette aspiration primitive vers l'intelligible qui est l'acte par excellence de l'esprit, parce qu'il exprime son essence même.

Opérations psychologiques.

Pour prouver que toute opération psychologique a sa raison d'être dans une loi innée de l'entendement, il faut distinguer avec soin l'acte mental de sa condition extérieure et adventice ; il faut définir avec précision le sujet et l'objet, le dedans et le dehors. Qu'est-ce donc à proprement parler que le dehors ? — L'objet sensible ? — Mais l'objet sensible n'existe comme tel que parce qu'il est perçu, et il n'est pergu que par l'intermédiaire du « principe d'intelligibilité » où se retrouve, la marque de l'esprit. — La sensation? — On ne saurait le soutenir avec quelque vraisemblance : considérée en elle-même et en dehors des raisons extérieures qui la conditionnent, la sensation est toute subjective; ne porte-t-elle pas d'ailleurs le sceau de l'unité psychique qui la produit? Faute d'une analyse suffisante, lempirisme s'est toujours mépris sur ce qui constitue la matière de la connaissance ; la donnée extérieure se réduit, selon toutes les probabilités , au mouvement, c'est-àdire, à de simples changements de rapports dans l'espace. Ainsi aucune notion ne serait adventice; et en effet, si l'on accorde, comme il est indispensable de le faire, un rôle essentiel à l'esprit dans la production de la pensée, comment admettre qu'une connaissance quelconque, que dis-je, qu'une sensation si vague et si obscure qu'on l'imagine, lui arrive jamais toute faite ? Le supposer serait refaire aujourd'hui, après un sensualisme superficiel, le rêve enfantin et ridicule des alouettes toutes rôties ; le dehors ne peut nous fournir que la condition de la pensée , et il n'est pas, à proprement parler, de connaissance à posteriori.

Quel est donc le rôle de rintelligence dans les diverses opérations que le psychologue soumet à son analyse ? Il sufBt, pour le définir, de s'observer soi-même. L'intelligence se connaît et connaît ses modifications variées ; telle est sa première et nécessaire fonction. De là les notions d' a être », de c sub" stance », de « cause », de a finn complétées par celles de a rnsLuières d'être », de « modes » , d' « effets » et de « moyens » qui en dépendent. Une fonction non moins importante est celle qui s'exerce lorsque, après s'être reconnu lui-même par l'intuition immédiate du sens intime, l'esprit prend possession des objets extérieurs ; obligé de concevoir la réalité sur le type de sa nature, il impose alors à tout ce qui l'entoure la forme idéale de Vintelligible. De là deux actes nécessaires, l'un qui a pour objet de réduire progressivement à Vunité la multiplicité sensibley l'autre qui poursuit en tous sens les raisons explicatives et les causes. Ce n'est que lorsqu'ils sont réduits à Tunité et ramenés à leurs principes que les événements extérieurs peuvent nous être assimilés; alors, mais alors seulement, ils entrent de plein droit dans l'intelligence humaine.

En définitive, ce n'est pas seulement le général de la connaissance rationnelle, c'est encore le particulier de la connaissance sensible qui résulte de ce besoin d'intelligibilité où nous avons trouvé la source même et le vrai principe de l'indéfini; une rapide esquisse des principaux phénomènes qui constituent la vie psychique le montrera en détail.

1» La sensation est déjà une synthèse inaperçue mais réelle de faits multiples ; au dehors, des vibrations et par suite des éléments plus ou moins nombreux qui se déplacent * ; au dedans, l'unité absolue, puisque la sensation, de l'aveu de tous, est en elle-même absolument indivisible.

2^ La perception n'existe visiblement que par la double opération dont nous venons de parler : — réduction à l'unité, d'une part ; recherche des raisons, de l'autre. — En efifet, la

1. Nous n'entendons parler ici que du phénomène nerveux qui conditionne immédiatement la sensation*

perception est d'abord une synthèse de sensations diverses, qui lui sont données comme matière , ce qu'a très bien vu l'empirisme de tous les temps ; c'est ensuite et surtout l'acte de l'esprit qui fixe ses propres sensations sur leurs causes présumées et nous permet ainsi d'affirmer l'existence de la réalité extérieure.

On remarquera que cette double opération explique encore les deux idées principales que la perception nous procure : celle d'étendue et celle d'impénétrabilité. L'étendue, en effet, est une notion étroitement liée à la synthèse de certaines sensations spéciales dans l'unité de temps ^ ; quant à l'idée d'impénétrabilité, elle n'entre dans l'entendement qu'au moment où nous concevons hors de nous des forces rivales de la nôtre, c'est-à-dire au moment où nous attribuons à des raisons distinctes de nous-même les impressions de résistance que nous fait éprouver la matière : nier l'impénétrabilité, c'est nier qu'il existe en dehors de nous des énergies capables de réagir ; si l'atome résiste, le lieu ou le point de Tespace qu'il occupe ne saurait être occupé, en même temps que lui, par un atome autre que lui.

3* L'association. — On pourrait désigner ainsi l'acte par lequel nous groupons d'après certaines lois, pensées ou images. Cette fonction répondrait donc à la fois à l'imagination et à la mémoire, qui s'exercent d'ailleurs simultanément dans la réalité de la vie psychologique. Ainsi définie l'association serait la forme de la perception, comme la perception est la forme de la sensation, car l'association lie entre elles des perceptions distinctes, comme la perception des sensations isolées ; c'est donc une synthèse, et de plus on observera que nos perceptions ne s'associent sous le regard de l'intelligence que suivant des raisons objectives ou subjectives , c'est-à-dire suivant des raisons tirées soit des choses elles-mêmes, soit de l'intelligence qui les a perçues.

4** La raison qui abstrait et généralise répondrait à une

1. Voir les premiers chapitres et spécialement le chapitre IV.

IN'PIiNI ET ENSEMBLE DES FONCT. INTELLECTUELLES 333

synthèse supérieure, à une synthèse du quatrième degré. L'élément abstrait que la raison a pour objet (L'isoler est une unité idéale commune à plusieurs objets déjà perçus et comparés entre eux, et, ainsi que nous l'avons longuement expliqué, c'est encore la loi d* intelligibilité qui nous permet d'attribuer à tout abstrait une manière d'être caractéristique, celle de V indéfini j et de le concevoir dès lors comme général.

Toutes ces opérations sont rangées dans un ordre tel que celle qui précède est toujours la condition ou le moyen de celle qui suit : les notions les plus hautes, celles que l'on nomme universelles et absolues^ se ramènent de degré en degré à des abstractions , les abstractions à des perceptions comparées, les perceptions à des sensations liées entre elles, les sensations enfin à ces mouvements issus du dehors et qui seuls seraient, pour nous servir des termes de l'école, à posteriori.

En sorte qu avec la donnée extérieure, et l'intelligence définie par sa loi essentielle, nous avons tout ce qu'il faut pour construire et expliquer les opérations progressives qui se nomment :

1» Sensation,

2* Perception,

3° Association,

4° Raison, et qui résument toute la vie psychologique.

Opérations logiques.

Les deux instruments de la pensée discursive sont la déduction et l'induction ; celle-ci, destinée à conduire l'esprit de la conséquence au principe; celle-là, à le ramener du principe à la conséquence. Il nous reste à montrer que l'un et l'autre procédé s'expliquent, comme l'indéfini lui-même, par la nature de l'entendement qui les emploie.

§ I. Extraire par voie d'analyse une idée partielle âe ridée totale qui l'enveloppe, telle est Fessence de la méthode déductive et le fond de cette logique abstraite qui se propose moins de découvrir que de prouver ; or, on le sait, le mécanisme tout entier des arguments qui doivent servir à la preuve repose sur l'axiome d'identité, et cet axiome n'est pour l'entendement une loi nécessaire et inviolable que parce que rien n'est moins intelligible que l'acte d'affirmer et de nier en même temps et sous le même rapport. C'est donc le principe dHntelligibilité qui fonde le principe dHdentitéy à moins qu'on ne soutienne, ce qui est également vraisemblable, que dans la réalité de la vie intellectuelle ces deux vérités n'en font qu'une.

Il est aisé de rendre cette démonstration sensible à l'aide d'un double schème, valable, l'un dans la science quantitative, l'autre dans la science qualitative. S'il s'agit de la quantité, en effet, le procédé déductif est généralement fondé sur des rapports d'égalité, et, s'il s'agit de la qualité, sur des rapports d'inclusion ; au fond, comme on va le voir, le mécanisme de l'argumentation reste le même.

Voici le type du syllogisme employé par les sciences abstraites qui ont pour objet spécial l'analyse de la quantité :

donc :

Il est clair que, si B = C, on a le droit de substituer C à B dans la première équation, qui devient A = C, et, si l'on affirme avant la conclusion l'égalité de A et de C, comment concevoir qu'en posant la conclusion on la nie? Nulle circonstance nouvelle né s'est produite; tout est resté dans l'état ; la contradiction est donc flagrante, flagrante aussi la négation de la loi d'intelligibilité.

De là ce premier théorème présenté souvent à titre d'axiome, parce que l'opération mentale qui lui donne naissance n'est

qu'à demi consciente : deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles. Une telle conclusion devient le principe ou plutôt rinstrument de théorèmes nouveaux, qui deviennent à leur tour les conditions ou moyens de démonstrations plus compliquées. La géométrie n'est donc, ainsi que Tavait vu Descartes, qu'une longue chaîne de déductions sur les anneaux de laquelle on ne saurait repasser, sans trouver à Torigine les axiomes, et au delà, le principe d'intelligibilité, qui, en les expliquant, leur donne une portée universelle.

La théorie reste la même si Ton passe de la mathématique à la logique ou de la quantité à la qualité; dans ce nouvel ordre d'idées , on s'appuie sur un théorème analogue dont voici l'énoncé :

n Le contenu du contenu est contenu dans le contenant, d

En d'autres termes :

A est enveloppé dans B, B dans C,

donc :

A dans G.

Il est également aisé d'en donner la démonstration, en faisant appel à la loi primordiale de l'entendement; si l'on niait la conclusion, en effet, on affirmerait à la fois que B est et n'est pas intégralement contenu dans le terme C, puisque la proposition finale déclarerait, contrairement à la seconde, qu'une partie du contenu de B doit être extérieure au terme C. — L'homme, d'une part, est un être animé ; on l'accorde; — on reconnaît, d'autre part, que tout être animé est mortel; — il n'est plus permis de nier que l'homme soit mortel, sans se démentir soi-même.

Quelques-uns des plus illustres représentants de l'école anglaise contemporaine, fidèles à la tradition expérimentale qui est l'honneur et le péril de leur philosophie, en sont venus à reléguer au second plan la méthode déductive, et à ne plus voir dans le syllogisme qu'un complément plus ou moins utile de l'induction, qui, depuis Bacon, est devenue

rinslrument par excellence de toute recherche et de toute conquête scientifique. Ils s'accordent donc à lui dénier ou du moins à lui contester ce caractère d'absolue rigueur dont les savantes analyses d'Aristote semblaient l'avoir définitivement investie ; Spencer en fait une simple méthode d'approximation ; Mill n'entend accorder à la proposition générale qui lui sert de majeure qu'une valeur relative, celle des inductions qui l'ont introduite dans l'entendement : c'est une mention portée au a garde-notes >, une « étiquette » mise sur des faits, une € formule » destinée à soulager la mémoire plutôt qu'à manifester les lois essentielles et nécessaires de la raison. Le syllogisme manque donc de base, et la dialectique des idées, forcée de compter avec Texpérience après l'avoir si longtemps asservie, vient lui demander sa sanction ; telle est du moins la doctrine qui tend à s'accréditer de plus en plus parmi les partisans de l'observation, en Angleterre et ailleurs. Elle est loin, selon nous, d'être pleinement justifiée. En premier lieu, les axiomes et les principes régulateurs de la pensée lui échappent. U est, à l'origine de la science comme de la métaphysique, des jugements d'une nécessité absolue dont l'expérience peut bien fournir la matière, mais qui ne doivent leur forme qu'à la raison même à laquelle ils empruntent toute sa rigueur; ces jugements sonttels, à priori, qu'on ne saurait en restreindre l'extension ou en contester la généralité sans faire violence à la pensée, qui se trouverait condamnée à affirmer et à nier en même temps et sous le même rapport un même attribut d'un même sujet *. En second lieu, les formules qui enveloppent et résument les faits, et que vise presque uniquement la théorie de Mill, sont plus rigides que ne le suppose l'empirisme, et l'on aurait tort de croire qu'elles sont à la merci du premier événement que susciterait le hasard. Un individu privé d'un ou de plusieurs caractères essentiels à son espèce serait un monstre exclu d'^avance de la vie et par suite des catégories naturelles que

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