Voici Targument en forme
Maj, : Tous les hommes sont mortels (prop. établie à priori). Min. : Or le duc de Wellington est un homme.
11 est évident que de l'hypothèse il faut nier cette mineure, le duc de Wellington manquant d'un des attributs essentiels à l'humanité •
restera toujours à savoir si la mort est ou n'est pas séparabie d'un certain groupe d'attributs qui constitue, pour tout le reste , rhumanité ; mais alors la question change de face ; nous sommes sur le terrain de l'induction, dont il s'agit de déterminer le principe pour en contrôler la valeur et la portée. Essayons d'établir que ce nouveau procédé n'a, comme les opérations précédentes, comme le concept de l'indéfini lui-même, d'autre fondement que ce besoin impérieux de la pensée que nous avons retrouvé partout, parce qu*à loi seul il l'exprime et la résume tout entière.
§ IL On ne saurait nier que le point de départ, sinon le principe véritable de Tinduction soit dans une aspiration nécessaire de l'entendement. L'homme désire naturellement savoir, mais la science est au prix de l'unité, et l'unité n'est possible dans la variété indéfinie des phénomènes qu'à l'aide de formules générales appelées lois. Que le désir de pénétrer le secret des choses en le cherchant dans ces formules soit constant et universel, rien n'est moins douteux ; l'histoire des idées et des doctrines scientifiques en fait foL A l'origine, le besoin ou, si l'on ose dire^ le sens de la généralisation est développé outre mesure ; on n'a point encore de méthode fixe pour dégager le nécessaire du fortuit, le phénomène fondamental de ses circonstances accessoires; presque toujours, on suppose plutôt qu'on ne trouve , on pressent plutôt qu'on ne voit, on bâtit en l'air, faute d'une base expérimentale suffisante, mais enfin on cherche à bâtir, tant il est vrai que Tinstinct de la construction scientifique est inné à l'homme, comme celui des travaux matériels à l'abeille et au castor I A quoi bon repasser sur les origines de la philosophie et de la science et rappeler ces hypothèses hardies auxquelles il n'a manqué pour devenir des lois certaines que la sanction alors impossible des faits ? Ce qui mérite d'appeler toute notre attention , c'est qu'il se produit dans l'histoire de chaque individu un phénomène analogue; l'enfant induit avec plus de spontanéité que l'homme fait; sa puissance d'association est telle qu'il s'attend, d'ordinaire, à voir
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liés dans l'avenir les phénomènes que le hasard des circonstances a réunis une fois déjà sous ses yeux; pour lui, les nuances n'existent pas ; les détails lui échappent par leur ténuité même, mais les grandes lignes appellent ses regards^ et, dans la variété des objets qui l'environnent, il démôle sans trop de peine les traits communs. Â cet âge, on l'a souvent remarqué, tous les hommes sont des « papas d, toutes les femmes des a mamans d, tous les jeunes garçons, toutes les petites amies , des homonymes obligés du frère ou de la sœur. Nous nous trouvons donc en présence d'une loi certaine : « Le minimum de l'expérience, soit dans l'individu, soit dans l'espèce, correspond toujours au maximum du développement de l'instinct généralisateur. t A mesure que les faits se multiplient et entrent plus pressés dans la conscience, le besoin de généraliser diminue ; l'observation exacte l'endigue et le contient, comme les canaux, l'eau qui déborde. Quelle conclusion devons-nous tirer de ces prémisses , sinon qu'il faut chercher dans une loi innée à l'entendement le point de départ et comme le ressort de l'induction ? Nul ne songerait à noter les consécutions constantes au sein de la variété indéfinie des faits, s'il n'était persuadé à l'avance que les faits doivent se suivre dans un ordre régulier. Au seuil même de la science appardt donc ce désir de l'intelligible sans lequel la science ne serait pas; l'intelligence postule qu'en dehors d'elle tout soit réglé sur l'idée de l'ordre qui la constitue; avant de chercher à s'assimiler les choses, elle demande que les choses soient a assimilables », c'est-à-dire d'une nature semblable à la sienne propre ; de là ces lignes trop souvent artificielles, qui, tracées à la hâte au sein des phénomènes qu'elles déforment, trahissent, à l'origine, le besoin le plus impérieux de la pensée, celui de se retrouver partout elle-même. C'est donc à une tendance subjective et innée qu'il faut attribuer l'origine de l'induction. Sur ce point, l'étude analytique des faits est en complet désaccord avec la doctrine de l'expérience. On sait comment Mill et après lui Spencer ont cherché à expliquer, à l'aide d'observations accumulées, le
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pouvoir d'anticiper l'avenir, qui est le privilège de l'homme *; il est permis de regarder leurs théories comme les deux étapes ou moments d'une seule et unique démonstration, le premier faisant surtout appel à l'expérience de l'individu, le second à l'expérience de la race. On peut répondre à Tun et à l'autre que si l'expérience, soit individuelle, soit héréditaire, est le facteur véritable de la généralisation, cette faculté doit être en raison directe des observations personnellement ou héréditairement faites ; or c'est précisément le contraire qui arrive ; en nous infligeant de perpétuels démentis, les faits nous rendent chaque jour plus circonspects; à mesure qu'ils se produisent et sont étudiés de plus près, les cadres spéciaux apparaissent, les lignes de démarcation se dessinent plus nombreuses, le particulier enfin envahit le général; et ce qui est vrai de l'homme individuel ne l'est pas moins de l'humanité tout entière, d'autant plus défiante d'elle-même qu'elle sait davantage, d'autant moins portée à étendre l'observation qu'elle a appris à mieux observer.
D'autre part, à la vérité, il faut bien reconnaître que l'induction n'est pas tout entière dans le besoin intellectuel de généraliser, qui la précède plutôt qu'il ne l'explique. Soutenir le contraire, c'est se condamner d'avance à déclarer que toute association même accidentelle et subjective serait valable, ce qui est absurde. Si le ressort de toute induction est une anticipation naturelle de la pensée qui recherche et poursuit dans toutes les directions l'intelligible, ce ressort, dans chaque cas particulier, vient se heurter à la donnée expérimentale qui en limite le jeu et en contient le déploiement spontané. Dans toute catégorie déterminée de faits, l'intelligible prend une forme spéciale ajustée au cadre précis qu'il rencontre et qui le limite; autant de groupes distincts de phénomènes, autant de moules où le pouvoir de généraliser reçoit une empreinte particulière, autant de canaux où il se ramifie pour féconder la connaissance brute.
4. Nous ne parlons ici que de la forme réfléchie de ce pouvoir, Tinstinct de l'anticipation se rencontrant aussi chez ranimai.
C'est ce que ne parviendra jamais à expliquer Tidéalisme subjectif, aussi impuissant en face de la réaction du dehors que Tempirisme en face de l'impulsion spontanée du dedans. L'un et l'autre phénomène, cependant, veulent être expliqués. Admettons pour un moment avec l'idéalisme que la nature ne puisse être pour nous que la trame même de nos sensations ; il faut de deux choses l'une : ou que ces sensations répondent terme pour terme à des phénomènes objectifs, soustraits à toute prise intellectuelle, ou que seules elles existent dans le monde. Admet- on comme vraisemblable la première hypothèse, on admet implicitement qu'il existe, en dehors do nos sensations, des raisons objectives qui les font telles ou telles^ et, en présence de cette réaction constatée du monde extérieur, l'idéalisme pur trahit son principe et succombe. Croit-on , au contraire, que nos sensations soient le tout des choses, on ne peut plus leur trouver de raison d'être ni de point d'appui que dans Tentendement. Comment alors expliquer qu'elles soient réfractaires à la loi même de l'entendement qui, toujours en quête des généralités les plus hautes, se voit toujours gêné et contenu par les faits? Par quel étrange caprice la pensée humaine se retournerait-elle contre ellemême? Pourquoi faut-il qu'elle comprime son essor, qu'elle violente à plaisir sa propre nature? Quoi qu'on fasse, quoi qu'on imagine, l'antagonisme ici est flagrant. On n'oserait soutenir avec Fichte, qui a poussé à bout l'idéalisme de Kant, que le moi, à son insu, se limite, qu'il impose lui-même des bornes à son expansion spontanée ; il serait trop aisé de répondre que de semblables limitations sont purement accidenteUes, qu'aucune règle a priori ne les explique, et qu'après tout, s'il est possible qu'un être s'ignore partiellement, il est tout à fait inconcevable qu'il emploie à se détruire une partie de sa propre activité, ce qui arriverait nécessairement dans l'hypothèse où Ton se place. Il suffit d'une analyse, même superficielle, pour s'apercevoir que, lorsque l'entendement est aux prises avec les faits, « l'idée, » refoulée d'abord et contenue, n'envahit plus ensuite que la surface que la réalité lui
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offre. Oii trouver au sein d'une seule et même faculté la raison de ces mouvements en sens contraire? Il est certain que ni l'idéalisme pur ni l'empirisme n'expliquent complètement un procédé où se rencontre la trace de deux termes distincts , le monde extérieur et le moi.
La vérité est qu'en toute circonstance l'expérience et la raison sont opposées l'une à l'autre, comme l'objet et le sujet. Mais, qu'on le sache ou non, il doit entrer et il entre en effet toujours quelque chose de subjectif dans l'expérience ; et, d'autre part, la raison ne peut s'exercer que sur quelque chose d objectif. De tout temps , l'humanité a compris que le fait et l'idée sont deux facteurs essentiels de la science ; mais chacun , dans le vaste travail des siècles, s'est placé à son point de vue et a obéi à ses préférences propres ; les uns se sont surtout attachés aux faits, en vue de fournir une base aux constructions souvent trop fragiles de la raison pure; les autres n'ont voulu voir dans le phénomène sensible que l'enveloppe de l'idée qu'ils ont essayé d'en faire jaillir. Le besoin d'unité est inné à toute intelligence, mais il faut commencer par faire « d'un plusieurs » en interrogeant la réalité; il est toujours temps ensuite de faire de c< plusieurs un » en cédant à ce besoin d'intelligibilité qui a ouvert la voie et aplani les premiers obstacles. Poursuivre d'une aspiration vague et générale l'unité intelligible, la plier ensuite aux divisions qu'imposent les faits, et l'introduire dans chacun des compartiments que dessine l'expérience : voilà, si notre analyse ne nous trompe pas, toute l'histoire de l'induction.
Reste à savoir quelle est la valeur du principe essentiel de la raison lorsque, appliqué aux phénomènes particuliers, il les transforme en lois générales ? Que se passe-t-il lorsque j'induis? Dans le domaine circonscrit des faits que j'observe, j'aperçois certaines consécutions régulières; ces consécutions sont-elles nécessaires ou accidentelles? Voilà le problème capital. J'ai vu, je suppose, le phénomène B succéder dix fois, vingt fois au phénomène A dans des circonstances différentes; il est déjà vraisemblable, sinon certain,
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qu'aucune des circonstances en question n'influe directement sur le résultat ; car elles changent à chaque expérience, et le résultat reste le même ; or il serait absolument inintelligible que des raisons variables produisissent un phénomène identique, r effet devant traduire au dehors toutes les modifications de la cause dont il n'est que l'exacte et rigoureuse expression ^ . Lorsque, à la suite d'expérimentations savamment conduites, l'élimination du fortuit est complète, il ne reste plus à l'entendement qu'une hypothèse possible; l'antécédent A est Ué objectivement au conséquent B. C'est ce qu'il est aisé de comprendre : d'une part, en effet, toute chose et en particulier tout phénomène doit avoir sa raison d'être ; c'est la formule même du principe d'intelligibilité ; de l'autre, toute raison différente de A a été écartée par l'enquête minutieuse que l'expérimentation a ouverte dans les séries concourantes de phénomènes, et qu'elle a, on le suppose, menée à bien : il faut donc de toute nécessité que le terme B dépende du terme A comme de sa raison immédiate. Je dis immédiate, car, dans le monde invisible des « noumènes », aucune enquête n'est ni ne sera jamais possible : on peut donc, sans contradiction , supposer que le terme A représente la condition ou la somme des conditions phénoménales sous lesquelles une cause correspondante, mais cachée, se déterminerait à agir. Quoi qu'il en soit, au point de vue expérimental, une seule chose nous intéresse, la liaison nécessaire de deux termes; et cette liaison est rigoureusement établie. Il est donc permis d'anticiper l'avenir et de savoir enfin de cette science utile qui prévoit.
Prenons un exemple : on demande si la température d'ébullition de l'eau sera la même, la pression et les autres circonstances phénoménales demeurant invariables à un moment
1. L^offîrmation que « plusieurs effets différents peuvent dériver d'une même cause » semble inexacte. La cause dont on parle agit alors avec le concours de certaines circonstances qui ont leur part d'action dans le résultat total et qui peuvent varier; d'ailleurs il existe un autre élément de variation dans les objets auxquels les causes s'appliquent et qui réagissent différemment.
quelconque de la dur^e et en un point quelconque de Tespace. La réponse ne saurait être un moment douteuse. Si, dans les mêmes circonstances, Teau n'entrait pas en ébullition, Teau ne serait plus Teau, puisqu'on est convenu d'appeler de ce nom un corps qui, sous certaines conditions, bouta la température de 100 degrés centigrades. Et qu'on ne dise pas que c'est là une dispute de mots I Dans l'espèce, le principe dlntelligibilité exige que la cause invisible que nous nommons l'eau ait changé de nature et soit devenue autre qu'elle-même pour expliquer le résultat nouveau. En veut-on la preuve? L'antécédent phénoménal qui répond aux circonstances définies de température et de pression n'a pas varié : c'est l'hypothèse. — Puisque néanmoins le conséquent varie, il faut qu'en dehors de Tantécédent phénoménal une variation quelconque se soit produite. — Où la chercher ? — Dans des circonstances fortuites? — L'hypothèse les élimine pour ne laisser subsister que des différences de temps et de lieu sans influence par ellesmêmes, puisque le temps et le lieu sont choses inertes ; reste que le changement se soit produit dans Tinvisible noumène, c'est-à-dire dans la cause, ou, pour parler plus exactement, que la cause telle que nous la connaissons ait disparu pour céder la place à une autre cause, munie de toutes les aptitudes de la première, excepté une.
Le principe d'intelligibilité garantit donc le retour régulier des phénomènes sous la réserve que les causes persistent. Mais qui garantira maintenant la persistance des causes ? — Leur existence même; ce qui est en dehors des séries phénoménales, échappe à la durée et par suite au changement; le noumène, par définition, n'est-il pas éternel? — Ainsi donc, de deux choses Tune : ou l'on admet l'existence réelle de certaines causes latentes sous les faits, et, dans une telle hypothèse, la persistance de ces causes ne peut faire doute ; ou on les rejette comme de vaines et vides entités,, et dès lors, les raisons des événements n'ayant plus de place que dans Tordre des phénomènes, il serait contradictoire dans les termes, partant, inintelligible que, toute circonstance acciden-
telle écartée, l'antécédent A produisit jamais autre chose que son conséquent ordinaire.
Il est vrai que les circonstances peuvent changer et modi* fier, dans la mesure même de ces changements, le cours régulier des événements naturels; on ne saurait nier qu*une môme cause, soumise à de nouvelles influences, doive produire des effets nouveaux, ou, si Ton tient à écarter le noumène de la science, qu'à un nouvel antécédent doive répondre un nouveau conséquent ; mais il répugne à l'esprit d'admettre qu'un antécédent nouveau soit posé au hasard, et, bien qu'ici la loi d'intelligibilité ne manifeste plus d'aussi inflexibles exigences, il semble à tout le moins fort probable que, toutes les fois qu'un système nouveau de phénomènes fait son apparition dans le temps, ce système a sa raison d'être dans quelque conception d'ensemble qui nous échappe; c'est, sans nul doute, l'effet, inintelligible pour nous, intelligible en soi, d'un ordre prédéterminé et éternel.
Toute construction scientifique repose donc, en dernière analyse, sur le principe constitutif de l'intelligence humaine et même d'une intelligence quelle qu'elle soit. On peut, à la rigueur, contester la portée objective de ce principe, et l'idéalisme de tous les temps ne s'en est pas fait faute ; mais, dans ce cas, l'on ne nous mettrait au défi de résoudre le problème de l'induction que parce qu'on se serait mis soi-même dans l'impossibilité de le poser. On ne viendrait pas nous demander sans doute s'il est ou s'il n'est pas rationnel d'affirmer la constance et la régularité des lois du monde, car le monde ne peut avoir aucune réalité distincte de nous-mêmes, au cas où le principe d'intelligibilité serait purement subjectif. On n'oserait nous demander non plus si l'ordre des événements, abstraction faite de toute cause, est ou n'est pas invariable, car, encore une fois, ou bien ces événements sont quelque chose en dehors de nos sensations, ou ils ne sont que nos sensations elles-mêmes ; on ne saurait, sans se dédire, admettre la première hypothèse; la seconde nous conduit à cette
question étrange : Nos sensations se développent<elles en séries régulières? Si ces sensations ne dépendent que de Tentendement, pourquoi l'entendement n'en ferait -il pas varier le cours à son gré, et dès lors que deviendrait la science i ?
Résumons-nous. Le problème de Tinduction ne se pose intelligiblement que si le principe d'intelligibilité a une portée objective, et, si le principe d'intelligibilité a une portée objective, il suffit à résoudre le problème qu'il a posé.
La loi essentielle de l'intelligence qui nous a permis, en psychologie, d'expliquer la genèse presque inconsciente de nos connaissances, suffit donc aussi, en logique, à rendre compte des procédés que la science emploie avec une pleine conscience de ses démarches, savoir l'induction et la déduction.
Nous croyons avoir établi cette proposition d'une importance capitale, que le principe qui explique l'indéfini porte en germe et explique en môme temps toutes nos opérations et toutes nos idées; le concept que nous nous proposions d'analyser dans ce travail n'est donc en définitive qu'un rameau détaché du tronc commun, et au même titre que tous les autres, l'effet nécessaire d'une loi unique.
1. On peut supposer que la régularité de certaines séries dépend de lois inconnues de nous et innées à l'esprit ; mais alors, encore une fois, le problème de l'induction ne peut plus se poser, la nature et la pensée se ramenant à un seul et même principe.