‹ Infini et quantité: Étude sur le concept de l'infini en philosophie et dans les sciencesChapitre 61 sur 63 · LES ARGUMENTS THÉOLOGIQUES · texte numérisé non relu

LES ARGUMENTS THÉOLOGIQUES

à en créer Tidée. Il semble donc que Tancienne métaphysique ait absolument raison contre Kant, lorsque, dans la perfection qu'elle croit concevoir, elle constate la réalité

existence en soi, une existence objective et extérieure à la pensée; mais là pour le moment n'est pas la question. Ce qu'il importe de noter, ce qu'on affirme avant toute chose, à titre de postulat, c'est qu'il existe pour la pensée un type de perfection qu'on n'en saurait exclure arbitrairement, et qui en ce sens du moins est nécessaire. On peut accepter ou rejeter une telle opinion, il nous semble en tout cas qu'elle se laisse aisément saisir. Comment donc expliquer que Kant ait donné à la pensée de ses adversaires un sens qu'aucun d'eux n'eût voulu admettre? On n'oserait croire que l'argumentation du grand critique s'embarrasse dans une telle équivoque, si nous ne citions textuellement :

« Dire qu'il existe des sujets absolument nécessaires, c'est affirmer comme certaine la proposition dont j'ai précisément révoqué en doute la légitimité et dont vous avez entrepris de me montrer la possibilité, car je ne puis pas du tput me faire un concept d'une chose telle qu'il y eût contradiction qu'elle ne fût pas avec tous ses attributs ; et cepeudant, sans la contradiction, je n'ai aucun critérium de l'impossibilité par simples concepts purs a priori, »

En deux mots, si vous admettez que le sujet « perfection » existe nécessairement, vous admettez ce qui est en question, objecte Kant.

Nous répondons : s'il s'agit d'une existence objective, vous avez raison ; mais personne n'a jamais fait cette étrange hypothèse, le géomètre Descartes, si rompu aux pratiques de la science, moins que personne. L'existence nécessaire que postulent vos contradicteurs est celle d'une chose qui ne saurait être déterminée à priori, ni comme objective, ni comme purement subjective; l'analyse seule, en effet, peut faire connaître l'essence intime de cette chose, qui est au moins unç apparence, mads peut-être aussi une réalité. En d'autres termes, la perfection que je conçois, je la conçois nécessairement; mais je n'entends pas dire par là qu'elle soit douée, en dehors du concept que je m'en fais, d'une existence nécessaire. Appliquons , pour le rendre plus sensible et en mieux montrer le vice, le mode d'argumentation de Kant à l'exemple déjà cité. La forme lointaine que j'aperçois à la clarté xague du crépuscule est, en un sens, posée nécessairement, puisque je ne puis pas ne pas l'apercevoir; je m'approche, et de cette apparence encore indécise, je vais faire le point de départ d'une investigation plus sérieuse. Allez-vous m'arrêter et me dire : « Votre démarche est inutile ; vous venez de poser comme nécessaire la réalité de la forme en question. î\ faut qu'elle existe. » Je répondrais : « Vous abusez d'une équivoque : je n'ai encore affirmé que l'existence de la forme que je vois ; la question de savoir si elle répond à une réahté objective est réservée, et c'est parce que je doute que je m'approche. »

On voit, par ce qui précède, à quel titre il est permis de poser le sujet a perfection » dans la proposition contestée par Kant. — Reste à savoir si, de ce sujet légitimement posé, on fera jamais sortir l'existence. C'est pour le contester que le grand critique concentre toutes les forces de sa dialectique passionnée :

« Je vous le demande, la proposition, cette chose-ci ou cette chose-là existe^ est-elle une proposition analytique ou une proposition synthéti-

objective de l'existence ; mais ni Kant ni rancienne métaphysique ne nous paraissent avoir usé d*une critique assez sévère au sujet de l'hypothèse qui sert de base à tout Targu*

que ? Si elle est analytique, vous n'ajoutez rien par Texistence de la chose à votre pensée de la chose ; mais^ dans ce cas, ou la pensée qui est en vous devrait être la chose elle-même, ou vous avez supposé une existence comme faisant partie de la possibilité, et alors l'existence est conclue de rhypothèse de la possibilité interne, ce qui est une tautologie

pitoyable Avouez-vous au contraire, comme doit le faiire volontiers

tout homme raisonnable, que toute proposition existentielle est synthétique, mais alors comment prétendez - vous affirmer que le prédicat de l'existence ne peut être enlevé sans contradiction puisque ce privilège n'appartient proprement qu'aux propositions analytiques dont le caractère particulier consiste précisément en cela même ? »

Avant de prendre parti, il importe de rappeler qu'un jugement est analytique, lorsque le prédicat de ce jugement déjà contenu dans la notion du sujet, en est extrait par voie d'analyse ; au contraire, si l'idée désignée par le prédicat s'ajoute au concept du sujet comme une idée nouvelle, le jugement est synthétique. — Ceci posé, à quelle catégorie, de jugements se rapporte la proposition existentielle critiquée par Kant? — En règle générale, une proposition existentielle est synthétique, car nul être, sauf un, ne possède nécessairement l'existence ; ainsi un homme, s'il existe, sera doué de tels attributs spéciaux, mais il n'est nullement nécessaire qu'il existe; un triangle, s'il est posé, devra toujours enfermer deux angles droits, mais, ainsi que le fait observer Kant lui-même au cours de la discussion, il n'est nullement nécessaire qu'il soit posé. Un seul être, venons-nous de dire, fait exception. S'il existe une cause première (et comment 'sans contradiction le nier?), il est de toute nécessité que cette cause existe d'elle-même, et qu'elle trouve dans son essence ou si l'on veut dans sa définition, la raison de la réalité qu'elle possède. Supposons maintenant que notre intelligence soit en relation étroite avec les choses, et que la perfection s'y reflète comme en un miroir, ce qui est l'hypothèse même de l'ancienne métaphysique ; il faudra que dans l'ordre du connaître, l'idée de perfection implique l'idée d'existence, comme la perfection absolue implique l'existence absolue dans l'ordre de l'être; le parallélisme doit être complet. Si, dans la réalité, la suprême richesse est la suprême raison de l'être, la notion d'une teUe richesse doit envelopper pour l'esprit qui la conçoit la notion de l'existence qui y est incluse. Comment donc caractériser la proposition soumise à notre examen ? Sous quel titre logique la ranger ? Est-ce, « ainsi que sera porté à l'admettre tout homme raisonnable », un jugement synthétique? — Nullement, car le prédicat existence n'ajoute rien à la réalité de la perfection, que l'esprit a implicitement posée en posant la perfection comme sujet; autrement dit, l'existence en soi et par soi est attachée au type du bien parfait comme les deux droits à l'essence du triangle. — Il faut alors que le jugement soit analytique. — Il l'est, en effet, et Descartes, Malebranche, Leibniz, l'ont si bien cru qu'ils n'ont eu qu'une préoccupation, celle de dégager, par voie d'analyse, dans la proposition qui nous occupe, le prédicat du sujet. Ils ont spéculé de diverses manières sur ce type du bien absolu qu'ils croyaient présent à la raison humaine, cherchant à faire voir qu'il ne pouvait être une apparence

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