CHAPITRE lî Pouvoir d'achat spontané et factice
Nous avons cité (liv. I. ch. II) la loi des débouchés de J.-B. Say,
La guerre de 1914 éclate. Elle renverse ces conditions.
Les besoins dépassent toutes les proportions antérieures, car les armées doivent êtres pourvues de vêtements, de linge, de chaussures, d'aliments, d'armements, de munitions. Elles consomment pour détruire et non pour produire. Elles offrent des débouchés formidables, mais elles n'ont pas de produits à donner en compensation. La production des belligérants, au lieu d'augmenter, a été réduite dans des proportions presque aussi grandes que l'augmentation de leurs besoins. Les hommes valides, dans la force de l'âge, sont n. l'armée ou travaillent à des instruments de des-
^ouvoIR d'achat spontané et factice 227
traction. La compensation des produits et des services manque.
Quelle valeur donner en échange?
De l'or? Mais chaque État le garde précieusement; les banques conservent leur encaisse; les particuliers thésaurisent de manière à avoir des réserves dans toute éventualité.
L'Etat a des besoins illimités. C'est pour la défense! Ses gouvernants sont convaincus avec raison que la victoire, si chère qu'elle puisse être, sera toujours moins onéreuse que la défaite. Nombre de gens considèrent que la prodigalité est une forme de zèle. On tourbillonne dans des désordres que certaines personnes ont intérêt à entretenir.
Le ministre dos Finances n'ose émettre un emprunt public ni augmenter les impôts.
Mais n'y a-t-il pas la Banque de France? son crédit est solide. On lui empruntera 3 milliards qu'elle paiera en billets de banque dont on lui promettra le remboursement à courte échéance, sur le premier grand emprunt : dans quelques mois, tout sera mis en ordre.
Mais la guerre se prolonge. Aux mois succèdent des mois, les années aux années, et même après l'armistice, les dépenses, au lieu de diminuer, augmentent. Le Gouvernement demande des prêts à la Banque et la presse de faire de nouvelles émissions de billets. Elle oppose une certaine résistance, mais qui est vaincue par les nécessités
l'on lui fait valoir. Et on arrive à cette situation
228 LES SOPUISMES INFLATIONNISTES
qu'elle doit prêter jusqu'à 27 milliards à l'État et qu'elle peut émettre 40 milliards de billets, 40.000 millions de francs ! Elle en a émis pour plus de 38 milliards 300 millions (bilan du 3 mars).
Si, pour la Banque de France, on déduit 5 milliards garantis par l'encaisse or, 2 milliards garantis par le portefeuille commercial, restent environ 30 milliards de billets dont la valeur a été créée par le cours forcé et acceptée par l'acte de foi que leur donnent les particuliers qui les reçoivent.
Le Gouvernement a déclaré que ces papiers, dont la production est d'un coût insignifiant, valaient 10, 15, 20, 30, 36, 38 milliards ; le pouvoir d'achat de l'État qui les a émis a augmenté d'autant; il les a passés aux particuliers pour rémunération de services, salaires, paye de troupes, payements de produits divers. Ainsi en cinq ans, l'État français a fourni un pouvoir d'achat, à moins de 40 millions de personnes presque égal à celui que la production de l'or avait fourni depuis 1492 au monde entier.
L'activité nécessitée par la guerre a provoqué un développement industriel : création de nouvelles usines avec de nouveaux outillages; inventions qui pourront s'adapter à la production en temps de paix. Le pouvoir factice donné par l'émission des billets a donc eu un résultat positif : il a aidé à la consolidation de certains capitaux et ceux qui ont profité de l'augmentation artificielle du pouvoir d'achat qu'elle a fourni ont, en constituant des réserves, acquis de nouveaux capitaux. De là,
POUVOIR d'achat spontané et tactice 229
rillu<ion d'furichissement général et d'activité débordante.
Seulement, la compensation manquait : les produits ne s'échangeaient pas contre des produits : la plupart s'échangeaient contre du papier qui ne représentait que le cours forcé.
Mais qu'importait, les 38 milliards de billets de banque, largement répartis, fournissaient un formidable pouvoir d'achat. Chez nombre de personnes, des besoins latents se faisaient jour. Les hauts salaires qui ont été donnés ont provoqué des achats chez les bijoutiers : question de coquetterie et en même temps forme de placement. La variété des toilettes a joué un rôle et enfin on a parlé, sans doute en exagérant, du luxe de l'alimentation. L'amélioration du logement n'a pas été un important facteur de dépenses sérieuses. Beaucoup de moyens d'achat, production réduite, importations contrariées par des prohibitions et par des règles plus ou moins capricieuses, tels étaient les éléments de la hausse qui enthousiasmait .tous ceux qui avaient quelque chose à vendre.
Le gouvernement a supporté la répercussion de l'élévation des prix et a augmenté les appointements de ses fonctionnaires; et il a obligé, par son propre exemple, tous les industriels à augmenter les salaires sans tenir compte de la productivité du travail. Les dépenses du personnel menaçaient d'absorber la totalité des recettes des chemins de fer. Les prix de revient étaient devenus indifférents. Pas de conflits! tel a été le mol d'ordre du
â3[i LEi SOPUISMEâ if^PLAtiOPÎNÎSTË^
ministère 0.3 rArmement qui, tenu par un socialiste unifié, devait conformer ses actes aux doctrines de son parti. Les industriels, fournisseurs de TEtat, n'avaient aucune raison pour engager des conflits dans lesquels ils auraient eu contre eux leur personnel et le Gouvernement; et ils en avaient une excellente pour ne pas regarder au prix de revient : l'Etat paiera! Et forcément le chiffre des frais généraux, avec le pourcentage des bénéfices, suivait l'élévation des prix.
Le gouvernement, s'étant fait le pourvoyeur universel, provoquait ou maintenait consciemment ou inconsciemment la cherté. Il se livrait à une série de mesures contradictoires : réquisitions, taxations, prohibitions, prodigalités, puis mesures contre la spéculation, établissement du prix normal, poursuites pour spéculations illicites, impôts sur les bénéfices de guerre; les ministres dépensant par dizaines de milliards. C'était la hausse. Tout allait bien pour ceux qui recevaient la monnaie!
El l'illusion fiduciaire faisait croire que cela durerait toujours.