PREMIÈRE PARTIE
INFLUENCE GÉNÉRALE DES CLIMATS, LOCALITÉS, RACES, SUR LA GENÈSE OU LES MODIFICATIONS DES MALADIES ENDÉMIQUES ET ÉPIDÉMIQUES.
Qu’entendre d’abord par maladies endémiques et épidémiques ?
Parfaitement opposées aux maladies sporadiques,qui,mobiles comme l'atmosphère dont elles dépendent, peuvent sévir en tout temps et en tout lieu, atieignent çà et là au hasard des individus isolés ou en nombre restreint, susceptibles d’être influencés par la constitution individuelle ou médicale, proviennent surtout des causes atmosphériques, les maladies endémiques et épidémiques ont des caractères communs, apparaissent sur un ou plusieurs points en même temps (endémies), ou successivement (épidémies), sévissent constamment ou par périodes (endémies) ou passagèrement (épidémies, endémo-
rio épidémies), atteignent toujours un grand nombre de personnes. Nullement modifiées par la constitution individuelle, qui les rendra plus ou moins intenses, ni par la constitution médicale, qui peut tout au plus modifier la forme des endémies, leurs causes sont miasmatiques, alimentaires, parasitaires, virulentes, inconnues. Aussi admettonsnous avec Collin qu’elles ne se distinguent pas nettement.
Dans cette étude, nous aurons donc en vue les maladies épidémiques, et sous ce titre j'entends non-seulement celles dites grandes épidémies (peste, choléra, fièvre jaune), mais aussi les maladies épidémiques graves (le typhus, la fièvre typhoïde, la variole). Quant aux maladies endémiques, nous suivrons l’ordre indiqué par Rochard.
L'influence que peuvent avoir les conditions précitées sur la genèse et les modifications des maladies endémiques et épidémiques n’est pas douteuse pour les maladies endémiques. Leur nom seul (e ônuos) indique qu’elles sont dues par cela même :
1° Au climat ;
e A la localité ;
3° A la race ;
Puisque l’homme étant cosmopolite (en tant qu’espèce), il n’est cependant pas encore prouvé que toutes les races le soient et que toutes dérivent d’un même tronc.
D'un autre côté, lorsque certaines épidémies ravagent le monde, comme elles ont toutes, celles du moins que l’on observe de nos jours — carje ne parlerai pas des fléaux disparus, peste noire, etc. — un foyer d’épidémicité, on ne peut expliquer leur migration que par des modifications dues soit :
1° Au climat, qui devient semblable plus ou moins à celui d’origine ;
2° A la localité, qui a été modifiée dans fs même sens ;
3° À larace, qui s’est rapprochée, sous l'influence ré causes diverses, des caractères et des propriétés pathologiques de celle qui est d'habitude la proie du fléau.
L’épidémie est, comme le dit M. Léon Collin, une résultante, et il
peut même se faire que ces trois conditions soient modifiées simultanément et même avec bien d’autres, ou par bien d’autres qui auront contribué à donner au climat, à la localité, à la race, des propriétés particulières.
La réalité de cette influence n’est donc pas douteuse, et cependant ilnous sera difficile, sinon de la mettre en lumière par des exemples, du moins de la démonirer mathématiquement, et cela parce que les conditious dout nous avons à déterminer l’action sont, en pratique, presque inséparables eatre elles et des autres conditions mésologiques. Le mot climat indique à lui seul une combinaison inextricable d'éléments, qui doivent certainement avoir tous leur part d'action, mais qu’il nous est difficile d'isoler.
Le climat est une thériaque, dit Fonssagrives. Cependant, la réalité de l'influence spéciale du climat est démontrée par ce fait que, lorsqu'un type humain change de milieu elimatérique, il change aussi de pathologie. D’un autre côté, lorsque divers types de l'humanité quittent leur patrie et viennent se rencontrer dans un mêmewclimat, nouveau pour tous, les changements pathologiques qu’ils éprouvent ne sont pas identiques, et cette différence vient prouver l'influence de la race.
Quant à celle des localités, nous la voyons s’affirmer tous les’ jours par l’immunité dont jouissent certains villages, certaines villes, au milieu d’un pays en proie à une épidémie ou à une endémie. Recherchons donc le mode d’action de ces divers éléments.
Climat. — Et d'abord, pour le climat, ii est parfaitement reconnu que non seulement il est un élément important de la genèse des maladies endémiques et épidémiques, puisqu'on à pu établir des maladies dites climatériques, et une sorte de flore et de faune pathologiques des régions chaudes, tempérées et froides. C’est ainsi que, pour ne citer que les zones tropicales, nous voyons paraitre, sous linfluence de la température : la lèpre, la dysenterie, l’hépatite; sous l’influence des varations de cette température, le tétanos, et enfin les maladies miasmatiques, telles que les fièvres bilieuses, jaune, palustres,
Te la peste, le choléra. Mais on sait aussi que le climat modifie ces maladies dans tel ou tel sens.
C’est ainsi que les fièvres palustres, qui dans les climats tempérés conservent ordinairement un caractère bénin, prennent dans les zones tropicales les formes les plus redoutables et s'associent à un état bilieux, à des fièvres gastriques. Ces accidents se rencontrent surtout quand la température moyenne dépasse 28, et surtout dans l'hémisphère sud. L'immunité relative de l’hémisphère nord serait due soit à la présence d'arbres aromatiques, soit aux vents d’ouest très fréquents, soit à ce que, à latitude égale, la température est moins élevée. Une autre différence à signaler est encore celle-ci, que dans les zones tempérées le type continu des fièvres palustres l'emporte sur le type intermittent.
Pidoux fait remarquer aussi que, contrairement à ce qu’avait dit Hippocrate, qui observait dans un pays presque tropical, ce n’est pas l’automne mais bien le printemps dans nos climats, le printemps, époque de renouveau durant lequel la vie semble reprendre une nouvelle vigueur, qui imprime une force toute particulière, une activité remarquable à la phthisic pulmonaire. Eh bien, ce que le printemps, saison aetive, fait à la tuberculose pulmonaire, le climat chaud le fait aux maladies aiguës. Brassac indique que la marche des maladies aiguës est en général plus rapide et exige une intervention plus prompte et plus active. Déjà Rochard avait démontré le fait pour la phthisie pulmonaire, que nous pouvons considérer, vu le nombre de ses victimes, comme une maladie plus qu'endémique, comme une vraie pandémie. Brassac fait cependant des réserves pour les maladies aiguës qui, dit-il, évoluent comme sous nos climats. Cette opinion n’est pas toujours admise pour la tuberculose, pour la syphilis, pour ne parler que des maladies endémo-épidémiques.
En été et en automne, les fièvres palustres revêtent un caractère plus grave; il en serait de même pour la dyssenterie.
Dans,les climats froids, au contraire, où la vie languit, les maladie se modifient dans le sens du ralentissement. Pour les maladies qui
a 5 EE
nous occupent, et que les Anglais appellent figurativement zymotiques, il semblerait, en effet, qu’elles sont le résultat d’un agent de fermentation qui trouve ses conditions de développement d’autant plus favorables que la température est plus élevée, pourvu du moins qu’elle ne soit pas supérieure à celle que l’homme peut supporter.
À côté de ce fait, ilen est un autre plus consolant: c’est que, dans les climats chauds comme dans les climats froids, la pathologie est moins variée, c’est-à-dire les maladies moins nombreuses que dans les climats tempérés; et cela plus encore dans les climats polaires que dans les climats torrides, en ce qui concerne les maladies endémiques et épidémiques, qui semblent s’arrêter devant les glaces, sauf le scorbut, la lèpre et la syphilis.
Mais de ce que nous avons des maladies climatériques engendrées par le climat et des maladies modifiées par lui, nous pouvons conclure qu’il agit de deux façons, directement et indirectement. Ces deux termes peuvent d’ailleurs se comprendre de la maladie, qui n’est pas un être, mais un acte de l’organisme et de l’individu.
Les maladies climatériques, effets du climat seul, sont dues à l’action de ce climat sur l’homme auteur de l’acte morbide : hépatite, dyssenterie, ophthalmie des sables et des glaces, coup de chaleur, congélation.
Dans d’autres cas, l’action s’exerce sur l’agent morbigène et devient indirecte, en ce sens que le climat ne crée pas la maladie, mais ne fait que la modifier. Il en est ainsi pour la fièvre intermittente, dont les formes sont en rapport avec la latitude du climat où on les observe.
Enfin, il est des maladies endémiques et épidémiques où l’action climatérique semble s'exercer à la fois, et sur l’homme auteur de l’acte morbide et sur l'agent morbifère ; la fièvre jaune, le choléra, sont de ce nombre, et peut-être aussi la syphilis, plus grave dans les pays froids et dans les pays chauds que dans les pays tempérés, soit que, dans les premiers, la diminution des fonctions cutañées ferme une des voies d'élimination, soit que la chaleur des seconds soit favorable àune évolution zymotique, soit — ce qui est plus probable — que l'excès
DORE ASE
de froid affaiblisse comme l’excès de chaleur et laisse l'organisme désarmé, sans force de réaction. La lèpre est aussi une maladie des zones froides et chaudes, et qu’on ne rencontre plus dans les climats tempérés.
En résumé, si la nature n’a pas parqué les maladies et les diverses formes de maladies comme les espèces, dit Rochard, et si c’est une curiosité pathologique que d’en voir une dans ces conditions, cependant quelques maladies ont des habitats de préférence.
I y a donc une sorte de géographie médicale : « De même que chaque climat détermine chez les hommes qui l’habitent une formule particulière de tempérament, de constitution, de longévité, de résistance, formule mobile et qui, sans altérer jamais son type spécial, varie suivant des modes infinis avec les modifications que dans le cours de l’année présentent les éléments de ce climat dans leur quantité et leur groupement respectif, de même aussi faut-il admettre qu à ces modifications dans la manière de vivre correspondent d’autres modifications dans la manière d’être malade. Aussi voit-on certaines maladies et certaines formes de maladies affectionner une réunion particulière de conditions météorologiques, c’est-à-dire ce qui constitue un climat. Mais quel rôle appartient ici aux conditions spéciales du sol? Problème difficile à résoudre. Mais, si nous parvenons à construire une table des climats, et sinous rapprochons ceux d’une zone donnée ayant des éléments météorologiques semblables et un sol non palustre, par exemple, de ceux d’autres localités possédant la même formule météorologique mais non affranchies de paludisme, nous pourrons arriver à faire la part étiologique de chaque élément dans la production de maladies propres à chaque groupe de climats.
Ici pourrait venir la question de l’antagonisme climatique. Cette théorie est basée sur la rareté d’une maladie dans le climat auquel on demande une immunité contre cette même maladie. Cette rareté dépend autant de ce que les malades n’y vivent pas que de cet autre fait, que ces maladies n’y trouvent pas des conditions de développement. C’est là peut-être le secret de cetie immunité des hauts plateaüx pour la
ni ee
phthisie pulmonaire. Cette question a été agitée surtout à propos de la fréquence ou de la rareté de la tuberculose, suivant la présence où l'absence de miasmes paludéens. Cette opinion de Boudin, basée sur les observations et les travaux de Nepple surtout et appuyée sur des faits recueillis par lui-même dans les climats chauds, a rencontré de nombreux contradicteurs. Lefèvre (Rochefort), Rufy (Martinique), Berenguier (Rabastein), le Pileur, l’ont battue en brèche par des arguments décisifs ; aujourd’hui elle n’est plus considérée que comme une vue de l’esprit. Cette prétendue influence sur la phthisie pulmonaire est due, non à la fièvre intermittente, mais au climat. C'est ainsi que le Sénégal et Rochefort sont des pays palustres ; au Sénégal, il n’y a pas de tuberculeux, mais les individus souffrant de cette affection y meurent vite; à Rochefort, au contraire, les tuberculeux sont assez nombreux, mais cette affection ne prend jamais des proportions bien graves.
Le choix du climat peut donc être important pour conjurer les effets d’une prédisposition morbide héréditaire, quand on veut, en modifiant le terrain constitutionnel dans lequel le germe est enfermé, empêcher celui-ci d'évoluer ; tel est le cas du lymphatisme et de la scrofule, qui se développent, s’arrêtent, rétrocèdent, suivant la nature du climat.
L'influence des localités est tout aussi indéniable dans la production de certaines maladies endémiques et épidémiques qui se bornent à telle ou telle région d’un climat ; ou qui, au contraire, laissent indemnes une ou deux localités au milieu de la désolation générale. Le goître, pour le premier cas, le choléra, pour le second, nous sont des exemples frappants ; nous en rencontrerons d’autres dans le cours de cette etude : dyssenterie à Oran, Basse-Terre, St-Pierre, Martinique ; rien à .Bône, Pointe-à-Pitre, Fort-de-France.