SÉANCE DU 24 JUILLET
II. Exposé des résultats. — Je ne puis exposer ici, dans une courte note, tous les résultats de mes recherches ; je vais simplement choisir trois exemples nets prouvant l’action immédiate du changement de milieu sur les feuilles de trois espèces, chacune d’elles offrant un mode différent de transformation.
1° Hippuris vulgaris. — Chez YHippuris vulgaris, l’aspect extérieur seul indique que c’est bien le changement de milieu qui produit le changement de structure. Quand cette plante est submergée entièrement, elle offre un port spécial, les feuilles sont extrêmement longues, minces, flexueuses. Dès que la tige sort de l’eau, et à ce moment (car plus tard la tige, lourde, fait rentrer dans l’eau quelques feuilles aériennes), le changement est aussi brusque que complet; ces feuilles nouvelles sont courtes, charnues et épaisses. Pendant que cette tige arrive à l’air, d’autres tiges restent sous l’eau; elles gardent entièrement le premier aspect. La variation de structure de ces feuilles est également brusque et correspond au changement de milieu et d’aspect. En particulier, les variations de l’épiderme sont très appréciables; tandis que cette membrane est constituée, dans les feuilles aériennes, par des cellules courtes régulières, avec de très nombreux stomates, elle n’offre plus ces derniers appareils dans les feuilles aquatiques, et les cellules sont extrêmement allongées, étroites et minces.
Une autre expérience confirme ces premiers résultats prouvant l’influence du milieu. J’ai cherché à savoir si la plante perdait rapidement ses caractères aériens ; je me suis procuré des échantillons ayant poussé presque complètement à l’air, ils y avaient fleuri et même fructifié. La plante et la terre où le rhizome s’était développé furent placés au fond d’un bassin de 60 centim. Après un séjour de trois semaines à un mois dans ce nouveau milieu, l’aspect de la plante est tout à fait changé. Les feuilles nouvelles qui se sont développées au sommet de la tige sont minces, longues et rubanées, et sans stomates. Il est vrai que les feuilles du bas de la tige ont gardé leur aspect aérien; elles sont courtes et épaisses : cela prouve qu’elles avaient terminé leur évolution quand elles furent immergées. Cet exemple montre donc d’une manière frappante que les feuilles développées à l’air se modifient quand elles achèvent leur croissance sous l’eau.
En somme, les bourgeons submergés ont les caractères aquatiques; si l’extrémité de la tige arrive à l’air, les caractères aériens apparaissent; si la tige aérienne est à son tour-plongée sous l’eau, l’aspect et la structure des parties submergées sont tout de suite reconnaissables.
2° Volygonum amphibium. — J’ai obtenu une preuve aussi nette de l’action du milieu sur les stomates à l’aide d'une expérience très simple faite sur le Volygonum amphibium . A la fin de février, je récoltai cette plante et je partageai le rhizome d’un même individu en deux parties;
COSTANTIN. — INFLUENCE DU MILIEU SUR LES STOMATES. 263 ces deux pieds ainsi obtenus furent placés dans deux pots différents, contenant la même terre. L’un des pots fut plongé dans l’eau, l’autre resta à l’air. Toutes les conditions de développement sont donc les mêmes, l’individu, la durée, le sol, sont identiques ; il n’y a qu’une différence entre les deux pieds, l’un est dans l’eau, l’autre à l’air.
Or les feuilles nageantes du pied aquatique n’avaient pas de stomates à la face inférieure. Les feuilles aériennes du second pied, qui a crû au sec, en ont au contraire en très grand nombre sur cette face. Cette expérience me paraît donc décisive pour prouver l’influence du milieu sur la répartition des stomates.
J’ai cru devoir répéter cette expérience, qui avait été faite par M. Ilaberlandt (1), parce que M. Mer avait cru pouvoir en tirer juste l’inverse de ma conclusion. Le botaniste allemand avait transporté un pied aérien de cette plante dans l’eau. M. Mer avait conclu que le résultat du transport dans l’eau était un argument en faveur de l’action héréditaire. Cette objection ne peut plus subsister, l’expérience ayant été faite dans les conditions que je viens d’indiquer. Les deux pieds mis en expérience proviennent d’un même individu; si celui qui est à l’air avait été mis dans l’eau, il aurait pris les caractères du pied aquatique. On n’a donc pas plus de raison de parler de l’hérédité pour le pied aquatique que pour le pied aérien. Il faudrait dire hérédité aérienne et hérédité aquatique; mais le rapprochement de ces mots est impossible, puisque hérédité c’est cc qui reste en dehors de l’action des agents extérieurs. L’interprétation de M. Mer doit donc disparaître.
3° Stratiotes aloides. — Si, dans l’exemple précédent, l’action du milieu se manifeste clairement sur deux pieds pris sur un même individu, chez le Stratiotes aloides le même résultat sc constate nettement sur une même feuille.
J’ai pu étudier cette espèce poussant dans un petit bassin du Muséum. Or, parmi les feuilles externes de cette plante, quelques-unes ne sont pas sorties de l’eau ; on peut voir à leur aspect extérieur que leur structure doit être en rapport avec le milieu aquatique, elles sont transparentes et n’ont pas de stomates. Dès que quelques-unes d’entre elles sortent de l’eau, on voit leur transparence disparaître à l’extrémité émergée, la coloration y est d’un vert plus foncé, et lés stomates y apparaissent, tandis qu’ils manquent sur l’extrémité submergée de la feuille voisine.
Cette observation est très intéressante, car elle permet de comprendre pourquoi on n’a pas le droit de conclure à la disparition d’une membrane quand ses caractères anatomiques manquent. Cette objection a été faite dernièrement à une soutenance de thèse (2) à propos de l’endoderme ; de
(1) Botan. Zeitung, 1870.
(2) Objection faite par M. Paul Bert à la thèse de M. Morot.