‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 13 sur 44 · LORIE · texte numérisé non relu

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pratiquer dès ce temps-là, et en tout cas Poe, éditeur averti, se procurait certainement de temps en temps des échantillons des revues étrangères pour se tenir au courant des innovations possibles. Dans une lettre à son ami Thomas, à propos du Stylus (revue qu’il devait fonder et qui resta toujours à l’état de projet), on voit que certaines indications ont été inspirées par les travaux de la librairie française. Le Stylus aura « The finest paper, bold type, in single column, and superb wood engravings in the manner of the French illustrated edition of Gil Blas by Gigoux, or Robinson Crusoe by Grandville ». (Lettre à Thomas, 25 février 1843, reproduite par Woodberry L. o. P. IT, 5 sqq.) Dans le prospectus du Penn Magazine (autre projet jamais réalisé), on voit que cette revue devait être brochée à la française, c'est-à-dire avec un fil cousu et non avec des agrafes métalliques, ce qui permet de supposer que Poe avait observé et apprécié cette disposition sur des revues françaises. Dans une lettre à Longfellow du 22 juin 1841 (Woodberry, op. cit., t. I, p. 277), il écrit, d’ailleurs: In the meantime, the finest minds of Europe are beginning to lend their spirit to magazines », ce qui donne à entendre qu'il a apprécié le contenu des revues européennes tout autant que le contenant. Et, en dehors des revues anglaises, de quelles revues européennes pourrait-il s’agir ici, sinon des revues françaises? Car, malgré le très ingénieux ouvrage de Palmer Cobb (4), il reste encore douteux que Poe ait su l’allemand.

Notre auteur cite, d’ailleurs, parfois ces revues, quoique assez. incorrectement ou vaguement (5); et, encore qu'il soit nécessaire de

(4) The Influence of E. T.A. Hoffmann on the Tales of Edgar Allan Poe.

(5) Par exemple, il cite le « Musée » dans « Murders in the rue Morgue ». Il peut s’agir du Musée desFamilles, fondé par Emile de Girardin. Mais Court de Gebelin publia aussi au XVIII siècle un Musée « cours d'enseignement supérieur » et Poe s’est beaucoup servi des recueils de ce genre, où l’on puise à peu de frais une érudition de seconde main.

Je néglige aussi délibémérent certains faits très problématiques, qui me paraissent de nature à ébranler ma thèse plutôt qu'à l’affermir, si je les admettais. Hirst, dans son article sur Poe (Saturday Museum March 4 1843) affirme que Poe est l’auteur d’un roman en deux volumes, publié sous un pseudonyme et aussi de «two papers on American topics for a Parisian critical journal ». Rien n’est jamais venu confirmer ces allégations surprenantes, et je suis persuadé pour ma part quil ne faut voir là que l’écho d’une gasconnade de Poe. De même, Harrison attribue à Poe nn assez grand nombre de nouvelles traduites du français parues dans le New Mirror en 1843 et même un roman: The Merchants daughter. Les preuves alléguées pour justifier cette attribution sont tout à fait insuffisantes. Poe fit partie de la

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se méfier de son érudition et de ses méthodes, on peut admettre , °« r Fa . . . Q A

d'une manière générale que Poe lisait avec attention et assidûment

les publications périodiques de son temps et que les auteurs français

à la mode dans ces publications, vers 1830 ou 1840, ont eu quelques chances d’être lus par lui.

Si nous appliquons maintenant à ces indications la méthode empirique qui nous est apparue comme seule capable de donner des résultats immédiats, nous voyons qu'il ne nous reste plus qu’à chercher parmi les auteurs français de cette époque ceux qui ont traité des sujets analogues aux sujets favoris de Poe. Palmer Cobb, dans l’ouvrage que nous avons déjà cité, avait, en somme, appliqué la même méthode en choisissant E. T. A. Hoffmann comme une des sources allemandes les plus probables d'Edgar Poe. Et son exemple peut nous fournir plus d’un enseignement. Il doit nous rendre prudent d’abord, cer, s’il est vrai que P. Cobb arrive aisément à trouver des analogies, dont quelques-unes assez frappantes, entre certains contes d'Hoffmann et quelques nouvelles de Poe, la valeur de ces rapprochements reste très problématique, d’autant plus que le chercheur

américain n'arrive pas à établir d’une manière probante que Poe savait l’allemand (6). "

Bien que nous ayons l’avantage d’être sûrs que Poe possédait la clé de la littérature sur laquelle nous opérons, ne nous hâtons pas de conclure et tâchons toujours, s’il se peut, d’étayer nos rapprochements par des faits empruntés à la biographie de notre auteur.

rédaction du New Mirror, c’est vrai, mais après que les articles en question eurent commencé à paraître. Quelques-uns de ces travaux sont signés E. P., c’est vrai, mais ces initiales peuvent s'appliquer à ne foule de personnes en dehors d'Edgar Poe ; et celui-ci, du reste, signe presque toujours en abrégé E. A. P. et non E. P. Il vaut donc mieux s’abstenir, dans l’état actuel des choses, de faire usage de ces textes.

(6) Voir la discussion du problème dans Woodberry Life of Poe, I, 379 sqq. Le principal argument en faveur de la thèse de Cobb est la présence dans Euréka d'un passage traduit du Kosmos d'Alexandre de Humboldt. (Op. cit. p. 27 et cf aussi Gruener Modern Philology I, 125). Poe a pu faire traduire le passage par un amt ou l'emprunter à une traduction fragmentaire perdue dans quelque magazine. Cobb admet lui-même que les ressemblances qu'il constate entre Melzengerstein et Das Majorat peuvent s'expliquer par un article de Walter Scott (The Foreign Quarterly Review, july 1827) où celui-ci avait longuement parlé d'Hoffmann. Le thème de William Wilson est esquissé si l’on veut dans l'Elirir du Diable et certains procédés de A Tale of the Ragged Mountains se retrouvent dans le Magnétiseur. P. Cobb a tiré un excellent parti de ces ressemblances et son argumentation vous séduit presque, mais quand on se reporte aux textes, on est beaucoup moins convaincu :

Mais il est remarquable que, sans le vouloir, en cherchant les sources allemandes de Poe, on ait été amené à trouver quelques sources françaises. Lorsque, en désespoir de cause, Palmer Cobb doit renoncer à expliquer et même à suggérer où, quand et comment Poe aurait pu apprendre l’allemand, il se résigne à dire que Poe aurait pu avoir connaissance des Contes d'Hoffmann par l’intermédiaire de la traduction de Loève-Veimars. Ailleurs (p. 28 sqq.), en recherchant l’origine du thème de The Premature Burial, il arrive très bien à démontrer que Poe ne l’a pas pris dans The Chirurgical Journal of Leipsic (7), mais il indique en même temps que la vraie source pourrait bien être un recueil de Causes célèbres, publié en français. Enfin, après avoir consacré tout un chapitre (ch. VIT) à démontrer que The Assignation vient de Doge und Dogaresse, il remarque en note (p. go): « This same story has been made the subject of a tragedy by Byron and by Casimir Delavigne (8). »

Ceci suffirait déjà à nous faire présager que notre quête sera fructueuse et que l’embarras résultera plutôt de la nécessité de faire un choix dans nos richesses.

Et, en effet, il n’est que de jeter un coup d’æil dans les œuvres de certains maîtres de second ordre, un peu oubliés aujourd’hui, mais très lus et très répandus dans les journaux et les revues au lendemain de la Révolution de juillet, pour voir que leurs thèmes concordent souvent avec ceux du rédacteur en chef du Southern Literary Messenger. Un écrivain comme Charles Nodier fait quelquefois l’effet d’un Poe moins artiste et moins concentré. Lui aussi affectionne les sujets bizarres, les histoires d’hypnotisme et de seconde vue, le décor d’une Italie conventionnelle où il est facile de placer

(7) P. Cobb a eu la patience méritoire de dépouiller les périodiques médicaux allemands pendant toute la période 1834-1844, c'est-à-dire pendant les dix ans qui ont précédé la publication de The premature Burial, et il n’a rien trouvé qui ressemblât de près ni de loin à l’anecdote indiquée par Poe. C’est un exemple de plus des impasses auxquelles on aboutit lorsqu'on se fie trop à l’érudition de notre « magazinist ».

(8) Cobb fait ressortir, il est vrai que Delavigne et Byron ont insisté surtout sur

le côté politique de l’histoire, tandis que Poe et Hoffmann en font exclusivement une histoire d'amour. Mais dans les cas d'emprunt il y a souvent renversement des proportions, et l’on pourrait dire avec autant — ou aussi peu — de vraisemblance que Poe s’est inspiré exclusivement des premières scènes de Marino Faliero où l’on assiste au développement d’une passion naissante entre la jeune femme du vieux doge et un galant chevalier,

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les coïncidences les plus troublantes (9). Lui aussi manifeste le plus Souverain mépris pour la démocratie et le bonhomme Démos. Dans deux contes parus dans la Revue de Paris: Hurlubleu, grand Manifafa d'Hurlubière (août 1833), et Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay Roux et la Palingénésie australe (février 1836), on rencontre des idées singulièrement voisines de celles que Poe devait développer quelque dix ans plus tard, dans Some Words with a Mummy (American Whig Review, april 1845) et Mellonta Tauta (Godey’s Lady’s Book, février 1849). Il n’est pas jusqu'aux procédés de présentation qui ne soient les mêmes: les deux auteurs raillent les idées de gouvernement démocratique et de progrès indéfini, chères aux philosophes du xvin° siècle, et ils le font en parodiant les genres du dialogue fantaisiste et du voyage extraordinaire, également chers à ces mêmes philosophes.

Mais Nodier est loin d’être le seul à avoir traité des sujets de ce genre. Si la France n’a pas eu de Blackwood Magazine, elle a eu la monnaie des écrivains du Blackwood. Les contes de Jules Janin, qui eurent pendant un moment une vogue extraordinaire, semblent parfois conçus d’après l’esthétique de la signora Psyche Zenobia, c’està-dire qu'ils ressemblent à des imitations maladroites de Poe, puisque celui-ci a fait la caricature de sa propre manière en écrivant A Predicament et How to write a Blackwood article. Vu les dates, s’il y a un des deux auteurs qui a imité l’autre, ce ne peut être que Poe. Dans l’Ane mort et la Femme assassinée, qui fut publié avant que Poe eut écrit et peut-être conçu un seul de ses contes, on trouve indiqués des thèmes bien propres à faire travailler l'imagination de l’ex-cadet de West Point. Ainsi, le chapitre V, intitulé Galvanisme, nous offre le tableau d’une résurrection temporaire dont l’horreur macabre pourrait faire songer au finale de The facts in the Case of M. Valdemar:

Le cadavre se leva, les deux mâchoires s’entre-choquèrent, la cuisse brisée retomba lourdement sur le parquet: à ce choc si rude, le piano rendit un son plaintif et tout fut dit.

(9) Vor par exemple, dans l’Europe littéraire (31 mai 1833). Les Morts fiancés qui est une « nouvelle vénitienne » tout comme The Assignation paru deux ans plus tard (Southern Lit. Mess, july 1835). Le rapport entre les deux nouvelles, si même il existe, est aussi vague et aussi difficile à prouver qu'un rapport analogue avec

‘Doge ünd Dogaresse.

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Le jeune anglais était hors de lui. Il poussa un cri de joie ; mais, s’approchant de son maître, il retrouva un corps inanimé ; il prit sa main, cette main était froide ; il se frotta les yeux comme s’il était tourmenté par un mauvais songe, et voulut fuir... (ro).

Dans ce même roman de l’Ane mort, on trouve ausi une description impressionnante de la Morgue qui a peut-être suggéré à Poe l’idée de placer dans une imaginaire « rue Morgue » ‘la scène du crime qui devait exercer la sagacité de son Dupin. D’autres contes de Janin, très inférieurs du reste aux Histoires extraordinaires, ont pourtant comme un air de famille avec celles-ci. Dans les Mémoires d’un mineur (1831), le héros, Tom Coffin, tombe dans un trou de mine, dégringole, puis se raccroche à une poutre transversale à laquelle il reste longtemps suspendu dans une angoisse affreuse. Enfin, l’aube paraît et lui montre qu’il a eu toute la nuit une solide plateforme à quelques centimètres au-dessous de ses pieds. Dans la Double Méprise (1832), Janin nous conte une histoire qui n’a aucun rapport avec la nouvelle de Mérimée, qui porte le même titre, mais dont le sujet, par contre, est assez voisin de celui de la fantaisie de Poe intitulée The Spectacles: Par suite de sa vue basse et de l’absence de ses lunettes, un vieux prêtre, procédant à plusieurs mariages, mélange les couples et marie une jeune fille à un vieux barbon et un jeune homme à une riche veuve. Le héros de The Spectacles, par suite d’une méprise analogue, se trouve sur le point d’épouser son arrière-arrière-grand'mèré.

Dans un ordre d'idées analogue, il est au moins fort probable que, pour certains détails de l’affabulation de ses contes policiers et de fantaisies comme Diddling considered as one of the exact sciences, Poe a contracté une dette envers certaines publications périodiques illustrées, relatives aux bagnes et aux prisons, et envers certains mémoires et recueils d’anecdotes, notamment les Mémoires de Vidocq (xx). de

(10) IL est remarquable qu’un auteur français contemporain qui s'inspire probablement de Poe beaucoup plus que de Jules Janin, Maurice Renard, dans L'invitation à la Peur (Crès. 1926) a développé une idée beaucoup plus voisine de celle de galvanisme que de celle de Valdemar : lui aussi nous montre un cadavre apparemment ressuscité au moyen de l'électricité, non plus pendant quelques secondes, mais pendant quelques minutes.

(11) Sur les rapports entre Vidocq et Poe cf. notre travail sur le Defective-novel,. livre V. .

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