CHAPITRE IV
Poe cite expressément Balzac dans The Island of the Fay :
What flippant Frenchman was it who said in allusion to the well-known work of Zimmermann, that «la solitude est une belle chose ; mais il faut quelqu'un pour nous dire que la solitude est une belle chose ».
Après avoir écrit ces lignes, l’auteur a ajouté, en bas de la page: Balzac (4) — in substance — I do not remember the words.
Où Balzac a-t-il dit cela, et l’a-t-il vraiment dit? Malgré les allures dégagées que l’auteur du Traité de la vie élégante adopte parfois en discourant sur certains sujets, on ne peut pas diire que l’épithète de « flippant » lui convienne particulièrement. À priori, la phrase citée semblerait émaner plutôt de Chamfort ou de quelque auteur du xvin® siècle. Le fait même que Poe avoue citer de mémoire et en substance, non pas textuellement, nous donnerait lieu de croire qu’il a bien pu commettre ici encore quelque confusion et attribuer à Pierre ou à Honoré ce qui vient de Paul ou de Jacques.
Au reste, il importe assez peu, car, même si Poe s’est trompé, nous avons là une preuve qu’il connaissait le nom de l’auteur français. Connaissait-il également ses œuvres?
Balzac a été très lu à l’étranger et la jeune Amérique ne devait pas échapper à son emprise: « Emerson, dit M. Baldensperger (Orientations étrangères chez Honoré de Balzac, p. 8), transcrit dans son journal, en 1840 (janvier), une phrase de Louis Lambert, qui lui
(1) La possibilité d’une confusion avec Jean Louis Guez de Balzac est exclue par ce fait que livre de Zimmermann Ueber die Einsamkeit, auquel Poe fait allusion, est de 1756.
oh
semble souveraine dans son mysticisme lucide. » Si Emerson lisait Louis Lambert, d’autres que lui pouvaient, devaient le lire aussi sur le continent américain. Le titre de l'ouvrage cité ne semble pas, d’ailleurs, ici indifférent. Les rêveries de Louis Lambert représentent bien le genre de littérature qui devait faire appel à l’imagination d'Emerson, de Bronson Alcott, de Thomas Holley Chivers, de tant d’autres qui s’efforçaient ou pour lesquels on s’efforçait de tirer du vieux fonds puritain une mystique ou une métaphysique en accord avec les suggestions illimitées du continent neuf.
Ces rêveries devaient aussi, par certains côtés, séduire l’auteur d’Eurèka. Le goût pour l’occultisme, l’illuminisme, le séraphisme, le magnétisme, la phrénologie et la physiognomonie et tant d’autres sciences ou pseudo-sciences, fut le lot de Poe, aussi bien que de Balzac. L'auteur de Louis Lambert, de Séraphita, de l'Elitir de longue vie et de tant d’autres pages du même genre, ne pouvait-il fournir au moins quelques inspirations à l’auteur de ces fantaisies hallucinantes qui ont nom: Morella, Ligeia, William Wilson, Eleonora, Berenice?
de * *
® Des goûts communs, nos auteurs les ont donc. Des points com-
muns aussi, nous allons le voir. S’ensuit-il nécessairement que l’un ait inspiré l’autre, c’est ce qu’il est plus difficile d’affirmer. En tout cas, les points communs valent d’être notés.
Dans The Colloquy of Monos and Una, Poe met en scène deux personnages, ou plutôt deux âmes, désormais dépouillées de leur enveloppe terrestre, et qui s’entretiennent des mystères de la vie et de la mort. Monos décrit avec une précision minutieuse les sensations qu'il a éprouvées au moment précis où il mourait.
The senses were unusually active, although eccentrically so — assuming each other’s functions at random. The taste and smell were inextricably confounded and became one sentiment, abnormal and intense.
Voilà un détail assez particulier, et si deux auteurs se sont rencontrés pour attribuer à un personnage moribond ces mêmes sensations, il semble que ce ne soit pas une simple coïncidence. Or, Balzac, dans Seraphita, prête à son étrange héroïne des impressions
. analogues à celles de Monos: