‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 16 sur 44 · LE A0 ES · texte numérisé non relu

LE A0 ES

La lumière enfantait la mélodie, la mélodie enfantait la lumière, les couleurs étaient lumière et mélodie, le mouvement était un Nombre doué de la Parole ; enfin, tout y était à la fois sonore, diaphane, mobile.

Il ne faut pas se dissimuler pourtant que l’hypothèse suggérée par le rapprochement de ces deux textes suscite beaucoup d’objections.

D'abord, ce détail si particulier de la confusion des sensations n'appartient en propre ni à Poe, ni à Balzac. La source première est évidemment Swedenborg, et cette invention, avec beaucoup d’autres du même genre, a reçu d’assez bonne heure une large diffusion, grâce à la curiosité excitée par le prophète de Stockholm et par son école.

Balzac lui-même semble avoir indiqué, dans un autre passage de ses œuvres, la source où il a puisé, et l’on voit que son savoir ne vient pas directement de Swedenborg :

. cette lumière que Saint-Martin, le philosophe inconnu, disait être intel-

ligente, mélodieuse et parfumée (2).

(Le lys dans la Vallée).

Mais, précisément puisque la doctrine de Swedenborg s’est répandue par des intermédiaires, pourquoi Balzac, dans le cas de Poe, n’aurait-il pas été cet intermédiaire?

On en a déjà proposé un autre, et c’est un intermédiaire allemand, Hoffmann. Palmer Cobb (op. cit., ch. V, p. 68), rapproche le passage que nous avons cité de cet autre passage des Kreisleriana (éd. Grisebach, vol. I, p. 46).

Nicht sowohl im Traume, als im Zustande des Delirierens, der dem Einschlafen vorhergeht, vorzüglich wenn ich viel Musik gehôürt habe, finde ich eine

Ubereinkunft der Farben, Tône ùnd Düfte.

Il saute aux yeux ici que, en tant que source probable, Hoffmann est dans une position bien moins avantageuse que Balzac. D'abord, dans les Kreisleriana, le phénomène est présenté sous une forme vague et abstraite qui n’a rien de bien frappant. C’est un musicien, le Kappelmeister Kreisler, qui parle; il n’est donc rien de bien sur-

-(2) Sur les rapports de Saint-Martin et de Balzac, cf Baldensperger Orient. étr.,

chez Balzac, p. 179 et suivantes, et Viatte, Les sources occultes du romantisme,

qui cite, I, 276, cette phrase extraite de L'homme de désir, de Saint-Martin : « La lumière rendait des sons, la mélodie enfantait la lumière, les couleurs avaient du mouvement, parce que les couleurs étaient vivantes. »

ARR EACS

prenant à ce que tout lui semble musique; le phénomène perd beaucoup de son étrangeté. De plus, Hoffmann parle des instants qui précèdent le sommeil, Balzac et Poe parlent tous les deux des instants qui précèdent la mort. Il est bien vrai que P. Cobb cite, dans son argumentation, un texte des Marginalia où Poe parle des « exquisite fancies » qui viennent l’assaillir au moment du sommeil; mais ce texte est conçu en termes beaucoup plus vagues que ceux que nous discutons; il n’y est même plus question, à proprement parler, de la confusion des perceptions, et il ne s’agit plus que d'un état psychologique assez banal pour que Poe ait pu le décrire sans le secours d’'Hoffmann. Dans ces conditions, quelle raison aurions-nous de donner la préférence à un auteur dont il n’est point assuré que Poe ait jamais connu la langue?

Mais l'existence d’un texte d'Hoffmann n’est pas le seul obstacle qui barre la route à notre hypothèse. Il y a aussi une question de dates. Assurément, lorsque Monos et Una parut dans le Graham's Magazine, en août 1847, il y avait six ans que les pages de Balzac étaient composées, mais Poe paraît avoir indiqué le thème de la confusion des sensations bien longtemps avant Monos et Una.

Dans son édition critique de Politian, à propos de cette expression d’un personnage:

let us taste the fragrant air (II, vers 65).

T. ©. Mabbott remarque:

This confusion of the senses termed by psychologists synasthesia is commonly found in the pocts, especially Shelley. In Poe’s works, note Tamerlane, IT, 372-378, Al Aaraaf, Il, 47, Poe’s notes to those passages, a paragraph in the Marginalia from the Democratic Review nov. 1844 (Harrison, XVI, 17) and a long passage in the Colloquy of Monos & Una.

Ainsi, notre texte ne serait que l’aboutissement de toute une série, le développement d’un thème favori de Poe, cher à son imagination depuis ses plus lointains débuts, car Tamerlane date de 1827 et Al Aaraaf de 1829.

Cependant, on ne peut s’empêcher de remarquer que tous les exemples de « synasthésie » relevés par Mabbott sont loin d’avoir la même importance. Let us taste the fragrant air représente bien, strictement parlant, la confusion de deux ordres de sensations: goût et

LR. |: DT

odorat, mais peut-on, comme effet d’étrangeté, mettre ce fragment de vers en parallèle avec les expressions frappantes du Colloque?

Il en est à peu près de même pour tous les autres textes qui remontent aux débuts de Poe. Dans Tamerlane, Poe parle simplement du son de l'obscurité qui vient (That soul. will list to the sound of the coming darkness) et remarque en note:

I have often fancied that I could distinctly hear the sound of the darkness, as it steals over the horizon.

Et dans Al Aaraaf, à propos des vers:

Sound loves to revel in a summer night

Witness the murmur of the gray twilight

That stole upon the ear, in Eyraco

Of many a wild star-gazer long ago ;

That stealeth ever on the ear of him

Who, musing, gazeth on the distance dim,

And sees the darkness coming as a cloud.

Is not its form — its voice — most palpable and loud ?

Poe reproduit à peu près textuellement la même remarque que dans Tamerlane: |

I have often thought I could distinctly hear the sound of the darkness as it stole over the horizon.

Etant donné que le crépuscule s'accompagne toujours plus ou moins de bruits lointains et plus ou moins harmonieux, surtout en poésie, ne s'agit-il pas ici tout simplement d’une association d'idées très poétique certes, mais beaucoup plus naturelle et beaucoup moins étrange que la véritable synasthésie? Au mieux, si l’on veut absolument trouver une origine littéraire à cette fantaisie de Poe, est-ce que l'expression « star-gazer » ne donne pas à penser qu'il y a là plutôt une réminiscence des imaginations de Platon relatives à l'harmonie des sphères, thème poétique banal et classique s’il en fut? |

Même s’il reste encore place au doute — et il en reste toujours dans les cas semblables — ne peut-on admettre que la lecture de

Balzac est venue renforcer, pour ainsi dire, le goût de Poe pour les :

imaginations de ce genre et l’engager à tirer tout un développement de ce qui n’avait été jusque-là que matière à quelques allusions?

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Car ce n’est pas seulement l’idée fondamentale, qui est la même, mais aussi la mise en scène. Monos et Seraphita sont tous les deux au moment suprême, lorsqu'ils éprouvent ce mélange bizarre de sensations; et tous les deux sont des créatures angéliques et désincarnées. Il est bien vrai que Monos est un homme, tandis que Séraphita nous apparaît plutôt sous les traits d’une femme; mais si Balzac a insisté plutôt sur ce qu'il y avait de féminin dans la personnalité de son protagoniste, en réalité il, ou elle, n’a pas de séxe, puisque c'est tout simplement un ange descendu des cieux, qui peut inspirer de l'amour à la fois à un jeune homme et à une jeune fille. Séraphita peut donc être conçue (ou conçu) comme un prototype de Monos, cet esprit si disert qui converse si agréablement de métaphysique avec une bien-aimée aussi éthérée que lui, en parcourant les prairies azurées du ciel. Séraphita-Séraphitus, lui-aussi, a promis à Wilfrid et à Minna qu’ils viendraient le rejoindre à peu près dans les mêmes conditions.

Il faut convenir, d’ailleurs, que Poe a insisté davantage sur le détail qui se trouve déjà dans Balzac et qu'il en a tiré un parti différent. Poursuivons quelque peu, pour le montrer, la lecture du récit de Monos:

AIL objects within the range of the visual hemisphere were seen with more or less distinctness, the rays which fell upon the external retina, or into the corner of the eye, producing a more vivid effect than those which struck the front or anterior surface. Yet, in the former instance, this effect

was so far anomalous that I appreciated it as a sound — sound sweet or discordant as the matters presenting themselves at my side were light or dark in shade — curved or angular in outline...

Et encore, un peu plus loin:

issuing from the flame of each lamp, (for there were manÿ) there flowed unbrokenly into my ears a strain of melodious monotone.

On voit que, même s’il pouvait être prouvé qu'il y a eu imitation, le tempérament des deux auteurs se révèle bien différent. Balzac est un lyrique qui veut être en même temps un mystique, préoccupé surtout de ravir notre imagination et d’éblouir notre entendement. Poe, certes, ne s’adresse pas moins à notre imagination, mais il s'efforce en même temps de donner à cette imagination le plus grand nombre possible de points d'appui matériels: il va jusqu'à modeler

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son langage, au milieu de cette fantaisie éthérée, comme un observateur qui décrit une expérience de physique: Within the range of the visual hemisphere... the external relina..…. the front or anterior surface ; voilà, semble-t-il, des formules bien pédantes et qui courent le risque de détonner dans le discours d’un rêveur séraphique. Il n’én est rien, et la suprême habileté de Poe est, au contraire, d’avoir osé employer ces formules dont l’apparence détachée « mutter of fact » nous oblige, pour ainsi dire, à croire à la véracité de celui qui parle. De même, ce n’est pas assez, pour Poe, de nous dire en général que la lumière se transforme en impressions sonores. Formulée ainsi, la remarque est simplement curieuse et inattendue; mais si l’on nous dit que les lampes émettent une mélodie continue, nous sommes bien forcés d’y croire, et cela devient hallucinant (3).

Qu'est-ce à dire, sinon que l’imitation de Poe, si imitation il y a, n'était pas, tout comme celle de La Fontaine, un esclavage? Cette comparaison avec La Fontaine, qui s’offre à nous en passant, est, d’ailleurs, peut-être assez grosse de conséquences, et si nous avons l’occasion de faire d’autres remarques sembiables, il faudra s’en souvenir au moment de formuler nos conclusions sur la méthode et l'originalité de Poe. |

Pour le moment, nous ne pouvons prétendre avoir trouvé beaucoup plus que quelques coïncidences. Nous avons simplement montré d’une manière plus précise ce que nous avançons d’une manière générale au début de ce chapitre, à savoir que Poe et Balzac s’intéressent aux mêmes sujets. Peut-être sera-t-il difficile d’aller beau-. coup plus loin. Cependant, l’accumulation des coïncidences pourrait finir par prendre une certaine valeur, surtout si l’on arrive à

(3) On retrouve le même procédé dans un court passage des Marginalia (éd. Harrison XVI, 18) qui complète la série des textes de Poe relatifs à la synasthésie :

The orange ray of the spectrum and the buzz of the gnat affect me with nearly similar sensations. In hearing the gnat, I perceive the color. In perceiving the color, I seem to hear the gnat.

M. Seylaz (Edgar Poe et les Symbolistes français, p. 64) rapproche ce passage des vers fameux de Baudelaire.

Les parfums les couleurs et les sons se répondent...

I1 est bien probable, en effet, que Baudelaire a puisé cette idée dans Poe, de même que Rimbaud devait plus tard s'inspirer de Baudelaire ; maïs il n’en est que plus curieux de noter que Balzac les a précédés tous si l’on ne fait pas entrer en ligne de compte les brèves et vagues allusions de Tamerlane et d'Al Aaraaf.

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