‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 20 sur 44 · AE · texte numérisé non relu

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Louis Lambert est un enfant précoce et concentré, sorti d’une famille où le don de seconde vue paraît héréditaire : son bisaïeul maternel prétend avoir des entretiens avec l’ombre de sa femme, morte depuis longtemps, et fait retrouver aux époux Lambert, grâce à ses indications, des papiers égarés dont dépendait l’issue d’un procès important. William Wilson descend d’une race « whose imagination and easily excitable temperament has at all times rendered them remarkable; and, in my earliest infancy, I gave evidence of having fully inherited the family character ». = Les deux enfants sont déplorablement gâtés par leur famille:

Weak minded, and beset with constitutional infirmities akin to my own, my parents could do but little to check the evil propensities which distin-

guished me... ; at an age when few children have abandoned their leadings I was left to the guidance of my own will, and became in all but name the master of my own actions. (William Wilson).

. le tanneur et sa femme chérissaient Louis comme on chérit un fils unique et ne le contrariaient en rien. (Louis Lambert).

À l’école du docteur Bransby, comme au collège de Vendôme, leur cerveau bouillonnant de rêveries leur permet de se construire un univers enchanté qui dépasse la médiocre réalité du milieu où ils se trouvent:

The teeming brain of childhood requires no external world of incident to occupy or amuse it ; and the apparently dismal monotony of a school was replete with more intense excitement than my riper youth has derived from luxury... (William Wilson).

Son cerveau, habitué jeune encore au difficile mécanisme de la concentration des forces humaines, tirait de ce riche dépôt une foule d'images admirables de réalité, de fraîcheur, desquelles il se nourrissait pendant la durée de ses limpides contemplations. (Louis Lambert).

William Wilson (ou Poe) souligne lui aussi la disproportion qui existe entre la vie monotone de l’école et l'intensité de la vie imaginative d’un enfant exceptionnel:

Yet, in fact — in the fact of the world’s view — how little there was to remember! The morning’s awakening, the nightly summons to bed ; the connings, the recitations ; the periodical half—holidays and perambulations ; the play ground, with its broil, its pastimes, its intrigues ; — these, by a mental sorcery long forgotten, were made to involve a wilderness of sensation, a world of rich incident, an universe of varied emotion, of excitement the most passionate and spirit-stirring. « Oh le bon temps que ce siècle de fer ! » (7)

Balzac se met beaucoup plus au large sur les détails matériels de l'existence au collège de Vendôme. Il serait facile de retrouver,

noyés dans son récit, des détails analogues à tous ceux que Poe

(7) Tout le monde a reconnu ici un vers du Mondain. Mais il est sans doute inutile de répéter que nous n’attachons pas grande importance à ces citations. Le vers de Voltaire a été cité un peu partout dès le XVIII siècle et rien ne prouve que Poe ait lu le Mondain.

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résume dans le texte ci-dessus. Mais cela serait spécieux, car tous les souvenirs de collège ont fatalement des points communs, et il est beaucoup plus naturel de penser que Poe, tout comme Balzac d’ailleurs, n’avait qu’à faire appel à ses souvenirs pour écrire Ce paragraphe.

Il est déjà plus intéressant de noter que les deux auteurs insistent avec le même enthousiasme sur la transformation magique opérée par l'imagination enfantine. Idée bien banale aujourd’hui, mais qui l’était beaucoup moins entre 1830 et 1840. Les deux auteurs s’expriment avec la même ferveur nostalgique. Balzac parle des « fascinantes fantaisies de l’enfance ». Il s’écrie:

« Qui de nous ne se rappelle encore avec délices, malgré les amertumes de la science, les bizarreries de cette vie claustrale! ».

Et, quelques pages plus loin, il place dans la bouche de Louis Lambert lui-même cette autre exclamation:

Heureusement. il se rencontre de bons moments, pendant lesquels il me semble que les murs de la classe sont tombés, et que je suis aïlleurs, dans les champs! Quel plaisir de se laisser aller au cours de sa pensée, comme un oiseau à la portée de son vol. (8).

Sans doute, l’adolescent rêveur est à la mode, et tout cela n’est pas entièrement nouveau depuis Rousseau ; mais les rêveries de Louis Lambert et de William Wilson possèdent en commun un élément extatique et mystique qui fait défaut à la plupart des jeunes héros romantiques du type ordinaire, imitateurs de Byron ou de René. C’est ce que le rapprochement de ces divers textes a peut-être fait ressortir, et ce qui apparaîtra plus clairement encore si l’on rapproche Louis Lambert de certains autres héros d'Edgar Poe.

Nous avons déjà relevé le fait que le bisaïeul de Louis Lambert était doué de seconde vue. Plusieurs personnages de Poe ont aussi

(8) Cf aussi ce passage : « ces milles détails de notre existence enfantine, dont s’occupaient avec tant de rectitude ces esprits égoïstes et médiocres auxquels appartiennent infailiblement les prix d'excellence ou de bonne conduite ; mais que négligeait un enfant plein d'avenir, qui sous le joug d'une imagination presque divine s’abandonnait avec amour au torrent de ses pensées.

des dons extraordinaires du même genre et l’on pourrait essayer de rapprocher leurs agissements de l’anecdote des documents retrouvés. Mais Louis ayant hérité du privilège de son aïeul, il lui arrive des aventures tout aussi étranges et encore plus intéressantes à notre point de vue: Louis et son ami ayant été faire une excursion dans un endroit où ils n'étaient jamais allés auparavant, Lambert reconnaît le paysage; cet endroit inconnu lui semble familier:

Quand nous fûmes arrivés sur la colline d'où nous pouvions contempler et le château assis à mi côte, et la vallée tortueuse où brille la rivière en serpentant dans une prairie gracieusement échancrée, admirable paysage, un de ceux auxquels les vives sensations du jeune âge, où celles de l’amour, ont . imprimé tant de charmes que plus tard il ne faut jamais les aller revoir, Louis Lambert me dit : — Mais j'ai vu cela cette nuit en rêve! Il reconnut et le bouquet d'arbres sous lequel nous étions, et la disposition des feuillages, la couleur des eaux, les tourelles du château, les accidents, les lointains, enfin tous les détails du site qu'il apercevait pour la première fois.

Dans À Tale of the Ragged mountains (9), le protagoniste Augustus Bedioe reconnaît lui aussi un paysage où il n’est jamais allé. En se promenant dans les « ragged mountains », il tombe dans une espèce de sommeil hypnotique et croit se voir sur les confins d’une vaste cité, au bord d’un grand fleuve. La cité est en proie à la guerre civile, au massacre et au pillage; il se jette dans la mêlée, reçoit une flèche empoisonnée et tombe, ou croit tomber mort sur la place. À son retour (car tout cela n’est qu’un rêve), il fait part de l’aventure à ses amis. L’un d’eux, le docteur Templeton, manifeste une violente émotion et finit par lui dire:

In your detail of the vision which presented itself to you amid the hills, you have described, with the minutest accuracy, the Indian city of Benares, upon the Holy River. The riots, the combat, the massacre, were the actual events of the insurrection of Cheyte Sing, which took place in 1780, when Hastings was put in imminent peril of his life.

Bien entendu, ce n’est là qu’un détail, et le Tale of the Ragged mountains contient bien d’autres choses dont on ne trouve l’équivalent ni de près ni de loin dans Balzac (10). Mais ce détail venant

(9) Publié en avril 1844 dans le Godey's Lady’s Book.

(10) Palmer Cobb, op. cit. p. 51 et suiv. trouve des relations étroites entre A Tale of the Ragged mounlains et Der Magnetiseur, de Hoffmann. Il faut convenir que sa démonstration est très habilement présentée. I1 conclut en disant : « Both authors

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s’ajouter à d’autres, notre tableau comparatif finira peut-être par acquérir un certain intérêt. Peut-on l’allonger encore? Assurément. Parmi toutes les étranges théories (et il en est quelques-unes qui ressemblent fort à des divagations) que Balzac met au compte de son héros, il en est une, relative au pouvoir des mots, qui ressemble fort à certaines idées émises plus tard par Victor Hugo. Ne ressemble-t-elle pas aussi à certaines idées de Poe? Qu’on en juge:

N'’existe-t-il pas dans le mot vrai une sorte de rectitude fantastique ? ne se trouve-t-il pas dans le son bref qu'il exige une vaste image de la chaste nudité, de la simplicité du vrai en toute chose ? Cette syllabe respire je ne sais quelle fraîcheur... N’en est-il pas ainsi de chaque verbe ? Tous sont empreints d’un vivant pouvoir qu'ils tiennent de l’âme, et qu'ils y restituent par les mystères d’une action et d’une réaction merveilleuse entre la parole et la pensée. Ne dirait-on pas un amant qui puise sur les lèvres de sa maitresse autant d'amour qu'il lui en communique ? Par leur seule physionomie, les mots raniment dans notre cerveau les créatures auxquels ils servent de vêtement. Semblables à tous les êtres, ils n’ont qu’une place où leurs propriétés puissent pleinement agir et se développer.

(L. Lambert, éd. in-12, p. D).

Comment ne pas songer au surprenant poème en prose de Poe, The power of words (Democratic Review, juin 1845)? Poe y développe de singulières théories, qui font déjà présager quelques-unes de celles qu’il développera dans Eureka (11): « Tout mouvement, dit-il, laisse sa trace dans l’univers, et un être infiniment savant (Dieu) pourrait par la pensée remonter aux causes et descendre aux conséquences de chaque mouvement: « Should a given result be « afforded him... he could have no difficulty in determining by the

fiave made use of hypnotism, metempsychosis, and the phenomena of dreams. In both stories these singular motives are united. Poe and Hoffmann have built their tales around the same general framework ». C’est vrai, ou à peu près, mais, ces ressemblances très générales sont souvent trompeuses. D'autre part, lorsque l’auteur essaie de trouver des ressemblances de détail précises, il est moins convaincant. Par exemple il rapproche (p. 63) le Major d'Hoffmann du Bedloe de Poe. Mais si l’on y regarde de près, la ressemblance consiste surtout en ceci que les deux personnages sont grands et maigres. Combien d’autres personnages de roman présentent les mêmes caractéristiques. On pourrait aussi bien (et peut-être avec plus de vraisemblance) rapprocher le physique de Bedloe de celui du ventriloque, dans le Wieland de Charles Brockden Brown, livre que Poe avait certainement lu.

(11) Les théories sur le pouvoir de la pensée et de la volonté humaine se retrouvent aussi dans le conte de Ligeia, et Lady Ligeia parle quelquefois comme si elle avait lu ce Traité de la Volonté confisqué par le Père Hangoult durant le séjour de Lambert à Vendôme et dont Balzac déplore si amèrement la perte.

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« analytic retrogradation, to what original impulse it was due) ». Agathos, celui des deux esprits mis en scène qui instruit son confrère (Oinos), en conclut que les mots, étant des mouvements, sont créateurs. Et la fin du dialogue vient apporter une confirmation

inattendue à cette théorie:

Agathos. And while I thus spoke, did there nol cross your mind some thought of the physical power of words? Is not every word an impulse on the air ?

Oinos. But why, Agathos, do you weep — and why, oh why do your wings drop as we hover above this fair star — which is the greenest, and yet most terrible of all we have encountered in our flight? Its brilliant flowers look like a fairy dream — but its fierce volcanoes like the passions of a turbulent heart.

Agathos. They are! — they are! This wild star — it is now three centuries since, with clasped hands, and with streaming eyes, at the feet of my beloved — I spoke it — with a few pasSionate sentences, into birth. Its brilliant flowers are the dearest of all unfulfilled dreams, and its raging volcanoes are the passions of the most turbulent and unhallowed of hearts.

Assurément, cela dépasse d'assez loin ce que Balzac disait tout à l'heure du pouvoir des mots, mais la différence apparaîtra moins grande si l’on ajoute ce qu'il dit des idées, ce qui revient au même ici, car il s’agit évidemment, dans un cas comme dans l’autre, des idées liées aux mots:

« Souvent, au milieu du calme et du silence, me disait-il lorsque nos facultés intérieures sont endormies, quand nous nous abandonnons à la douceur du repos, qu'il s'étend des espèces de ténébres en nous, et que nous tombons dans la contemplation des choses extérieures, tout à coup une idée s’élance, passe avec la rapidité de l'éclair à travers les espaces infinis dont ‘la perception nous est donnée par notre vue intérieure ................... 2 Re UE Les idées sont en nous un système complet, semblable à l’un des règnes de la nature, une sorte de floraison dont l’iconographie sera retracée par un homme de génie qui passera pour fou peut-être. Oui, tout en nous et au dehors, atteste la vie de ces créations ravissantes que je compare à des “fleurs, en obéissant à je ne sais quelle révélation de la nature! Leur production comme fin de l’homme n’est d'ailleurs pas plus étonnante que celle __des parfums et des côuleurs dans la plante. Les parfums sont des idées peut-être.

Il serait peut-être abusif d’entasser plus longtemps les textes et les comparaisons de textes. Surtout, que l’on ne croie pas que la chose

serait impossible. Non seulement presque à chaque page de Louis Lambert ou de Seraphita, on trouve quelque variation sur les thèmes favoris de Poe, mais bien des nouvelles de Balzac pourraient nous offrir d’autres points de contact. L’idée de The man of the Crowd se trouve dans les premières pages de Facino Cane, et, à propos de ce même Facino Cane, Théophile Gautier ne remarquait-il pas que Balzac prétendait connaître l'endroit où Toussaint-Louverture avait caché ses trésors. Trésors cachés, vengeances terribles, supplices raffinés (12), tout cela — d’ailleurs très courant à l’époque — se retrouve dans les deux auteurs. Mais il est temps de secouer la poussière des détails pour tâcher de dégager ce que ces deux auteurs peuvent avoir véritablement de commun et de déterminer, sinon avec une absolue précision, du moins dans l’ensemble, ce que l’un peut devoir à l’autre. Peut-être serons-nous amenés par là même, en voyant ce que Poe a pu choisir dans une œuvre aussi importante que celle de Balzac et comment il procède pour se l’approprier, à faire des réflexions qui nous orienteront vers de nouvelles recherches.

(12) 11 y a parenté de sujet entre La grande Bretèche et The Cask oj Amoniillado. La Grande Bretèche fut publié pour la première fois en même temps que le Message sous le litre collectif de Le Conseil dans le t. III de la 2° édition des Scènes de la Vie Privée. On retrouve La Grande Bretèche ou les trois vengeances dans le tome III des Scènes de la vie de province (1834-1837). En 1845 le récit fut introduit dans la Comédie humaine à la fin d’Autre étude de femme. The Cask of Amontillado parut dans le Godey’s Lady-s Book en novembre 1846. :

I s’agit dans les deux cas d’une personne emmurée par vengeance. Mais le récit de Poe est beaucoup plus rapide et plus dépouillé. Montrésor est insulté par Fortunato : on ne nous dit pas quelle est la nature de l’insulte, tandis que chez Balzac il s’agit d'un époux offensé. Montrésor entraine Fortunato dans les caves de son palais sous vorétexte de lui faire déguster le vin d’une barrique d'Amontillado. A la faveur de l'ivresse de Fortunato, il le pousse dans une niche où il l’enchaîne, puis il le mure dans ce réduit « Against the new masonry I reerected the old rampart of bones. For the half of a century no mortal has disturbed them. In pace requiescat ». Dans la Grande Bretèche aussi, la comtesse de Merret (l'épouse coupable, qui a survécu à son mari) donne des instructions pour que personne n'entre dans la Grande Bretèche avant cinquante ans. C’est le seul point de détail sur lequel le récit de Poe concorde avec celui de Balzac. ; }

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